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Samedi 29 août 2009

Curieuse engeance

 

Depuis qu’il avait créé cet univers, Dieu n’avait pas beaucoup eu de temps d’aller visiter les milliards de galaxies agglutinant  des milliards d’étoiles qui, en permanence, naissent, s’attirent, ou implosent. Quant aux planètes qui tournent autour de ces étoiles… il y en avait tellement que Dieu préférait les ignorer.

Cependant, un jour qu’il se promenait à proximité de la Voie Lactée, il vit une petite étoile entourée de huit planètes dont une très rigolote avec des anneaux et une autre toute bleue. En approchant, son céleste regard remarqua sur cette planète une activité inhabituelle dans le monde minéral des espaces infinis. C’est alors seulement qu’il se souvint avoir créé la vie quelques millions d’années auparavant. Depuis qu’il avait bricolé la chimie du carbone et la fonction chlorophyllienne, il n’avait pas eu la curiosité d’aller voir ce que tout cela avait produit.

Sa surprise fut donc totale. Non seulement le règne végétal avait proliféré au point de coloniser la planète bleue, mais une infinité d’animaux marchant, volant, nageant ou parlant étaient apparus. Cette découverte était si inattendue que Dieu se mit à scruter attentivement cet univers grouillant de vie. Il remarqua bientôt qu’une des espèces animales, s’était mis à exercer sur les autres une évidente tyrannie.

Dieu, qui comme chacun sait est omnipotent, omniprésent et omniscient, n’eut aucun mal à comprendre cette surprenante engeance. En tendant son oreille divine, il surprit quelque chose qui le stupéfia : ces primates appelés « humains » en étaient venus à se croire le chef d’œuvre le plus abouti de la création. Le Tout Puissant remarqua bientôt parmi ces bipèdes imaginatifs une secte plus braillarde que les autres qui, par le moyen de haut-parleurs rabache sans se lasser des slogans du genre : « Allah est grand, il n’y a qu’un seul Dieu et Mahomet est son prophète ».

Dieu ignorant tout de ce Mahomet qui, comble de l’impudence, prétendait parler en son nom, fut consterné de découvrir dans les propos attribués à ce personnage, autant et encore plus à Lui Même, un ramassis d’interdictions, de préjugés et d’inepties. Ce bricolage hystérique lui parut pour le moins grotesque. Mais, pensa-t-il, que pouvaient concevoir d’autre des primates, aussi évolués soient-ils ? Quant il découvrit la description saugrenue et puérile du paradis et de l’enfer qu’ils avaient imaginé, inventions défiant toutes les lois de la logique et encore plus celles de la physique, Dieu partit d’un grand rire cosmique.

Quand il constata que ces humains pensaient sérieusement avoir été créés à son image,  Dieu cru avoir mal entendu. Comment des êtres qui copulent, digèrent, défèquent et finissent par crever comme tous les autres animaux, pouvaient croire à une telle extravagance ? Assurément, cette race avait elle été favorisée par un cortex cérébral avantageux, mais c’était pitié de leur en voir faire un si piètre usage avec cette propension à des croyances puériles et à l’intolérance la plus implacable. Ceux qui prient à genoux ne raillent-ils pas ceux qui prient les fesses en l’air ? Et tous s’excommunient, se concurrencent et se trucident allégrement pour des motifs dérisoires.

Le pire fut lorsqu’il découvrit comment ces dogmatiques « fous savants », qui se nomment « théologiens » manipulent un immense troupeau de fidèles consentants. Dieu conclut alors que ces animaux-là font un trop déplorable usage des avantages que l’évolution naturelle leur a permis d’acquérir, et que cette cruelle, ravageuse et accapareuse engeance ne méritait pas qu’il s’attarde davantage.

Déçu, il ne remarqua hélas pas que les humains ont accessoirement produit, en nombre certes restreint, des hommes généreux, passionnés de connaissances, et d’arts. Sans doute Dieu aurait-il été soulagé de savoir que ces gens modestes, tolérants et respectueux des autres, sont précisément ceux qui ne croient pas en lui.

Abandonnant la petite planète bleue, Il poursuivit sa route cosmique dans le silence rassurant des espaces intergalactiques.

Par JEN
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Samedi 29 août 2009

Quatorze secondes

 

Lorsqu’une femme aimable monte en ascenseur avec son voisin, un homme courtois et sympathique, il est n’est pas anormal qu’ils échangent quelques propos cordiaux ni même que leur discussion se poursuivent sur le pallier au delà des quatorze secondes que dure l’ascension. Mais ce jour là, leur conversation dura plus que de coutume et fut conclue par de francs éclats de rire. C’est pourquoi, quand elle pénétra chez elle, la femme qui souriait encore, fut sèchement accueillie par son mari :

-       Je me demande ce que ce type peux bien avoir à te dire pour te tenir un quart d’heure sur le pallier !

-       Tu écoutes aux portes maintenant ?

-       Il faudrait être sourd pour ne pas t’entendre glousser comme une gamine avec ce bellâtre.

-       Bellâtre, ce n’est pas gentil pour le voisin, mais moi, me traiter de « gamine », je prends ça pour un compliment, répondit-elle pour se moquer de l’habituelle et absurde jalousie de son mari.

-       Je me demande ce qu’il peut bien te raconter ?

-       Cet homme charitable me plaint d’avoir à supporter un mari jaloux qui me contrôle, me donne l’argent au compte-gouttes, m’étouffe et me tape sur les nerfs !

-       -Tu ne lui aurait quand même pas dit…

-       Oh non, rassure-toi, j’aurais bien trop honte que tu deviennes la risée de l’immeuble.

Pour couper court à toute récrimination, elle jeta son sac sur un meuble et alla s’occuper à la cuisine, le seul endroit qui lui appartint vraiment.

Deux jours plus tard, à peine avait-elle refermé la porte derrière elle, qu’elle tomba sur le même voisin qui appelait l’ascenseur. Avant qu’il ne parle, elle mit le doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence. L’homme obtempéra, non sans paraître surpris par cette injonction et demanda à voix basse :

-       Vous pourriez m’expliquer ?

-       Je suis désolée, je ne sais comment vous dire… mon mari supporte mal de m’entendre rire avec vous.

Comme elle allait s’éloigner, il la retint d’une main ferme et lui dit en la regardant attentivement :

-       Je ne comprends pas, vous m’en avez soit trop dit, soit pas assez.

-       Excusez-moi, j’ai eu un réflexe idiot, c’est sans importance.

-       Chère voisine, rien ne se survenant sans cause, vous devez m’expliquer pourquoi vous m’avez intimé le silence et pourquoi votre mari supporte mal de vous entendre rire en ma présence ?

-       Je ne pourrai vous répondre que si vous me promettez une discrétion absolue… il est jaloux. Je sais que c’est parfaitement ridicule, c’est une sorte de maladie, il est plus à plaindre qu’à blâmer.

-       Je comprends d’autant mieux que lorsqu’on épouse une femme aussi ravissante que vous, il n’est pas anormal d’éprouver comme lui quelque inquiétude.

-       Pourtant je ne lui donne aucun motif…

-       Ne vous méprenez pas, je suis convaincu que vous êtes irréprochable, mais pouvez-vous empêcher que les hommes qui découvrent votre beauté épanouie, ne vous suivent d’un regard admiratif.

-       Vous exagérez…

-       Aucunement, vous êtes fort jolie, et je suis même consterné de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. Jusqu’à présent je vous croisais sans vraiment vous voir, mais maintenant que nous partageons un secret, je vous promets d’être plus attentif. A très bientôt !

Lorsqu’il s’inclina en souriant avant de s’éloigner, la femme ressentit un trouble inhabituel et se dit qu’elle aussi n’avait jamais été attentive à cet homme au regard pénétrant et la voix si douce. Pendant les jours qui suivirent, le hasard ne favorisa pas de nouvelle rencontre. La femme en  vint même à penser qu’elle s’était un peu illusionnée sur l’intérêt que pouvait lui porter l’aimable voisin. Mais un soir, ils se trouvèrent face à face :

-       Enfin je vous trouve, murmura-t-il, je me désespérais !

-       Moi aussi, s’entendit-elle lui avouer.

En lui prenant légèrement la main comme pour la guider, il s’effaça pour la laisser pénétrer dans l’ascenseur,  mais lorsque la porte coulissa, il garda cette main prisonnière et lui dit :

-       J’ai beaucoup pensé à vous, il faut que je vous parle…

Contre toute attente il n’appuya pas sur le bouton de leur étage mais sur « parking ». La voyant surprise il lui souria  et lui dit pour la rassurer :

-       Le parking n’est certes pas l’endroit le plus romantique, mais c’est le plus tranquille, personne n’y pénètre sans avoir préalablement allumé la lumière… j’ai beaucoup réfléchi à notre discussion. Si j’ai bien compris vous supportez les réprimandes de votre mari depuis des années pour des fautes que vous n’auriez pas commises car vous êtes une femme irréprochable, n’est-ce pas ?

-       Autant qu’on puisse l’être.

-       Vous avez donc subit une punition, soit imméritée… soit anticipée, dans le cas où deviendriez quelque peu infidèle… je caresse le fol espoir de vous permettre de réparer cette injustice, et de rendre hommage à votre beauté.

-       Ma beauté… savez-vous l’âge que j’ai ? Vous avez d’ailleurs parlé de « maturité » ça ne m’a pas échappé…

-       Elle vous va à ravir, peut-être aurai-je dû parler de plénitude, je suis bien maladroit…

-       En effet, surtout lorsqu’on connaît l’adage : « un fruit n’est jamais si savoureux que lorsqu’il commence à être trop mûr ». Mais je vous excuse car vous êtes fou, dit-elle en fermant les yeux.

-       Oui, répondit –il en posant sur sa bouche un léger baiser. Puis il murmura : vous êtes la plus savoureuse victime qu’il m’aie été donné de venger.

-       Et vous le plus charmant justicier.

Elle s’arracha à son étreinte et l’entraîna de nouveau vers la cabine :

-       Je suis vraiment désolée, mais mon mari…

-       Oui, je sais, le pauvre, il risque de s’inquiéter.

Pendant les quatorze secondes que dura l’ascension, il lui indiqua, près du plafonnier un endroit propice pour cacher des messages et après une  furtive caresse, la porte s’ouvrit, et tout deux se dirigèrent en silence vers leurs appartements respectifs.

En pénétrant chez elle, l’épouse encore émue et si peu habituée à être fautive, se précipita vers la salle de bain pour ne pas avoir à affronter le regard de son époux. Elle eut alors le loisir de s’observer : rien ne permettait de suspecter qu’elle venait d’accomplir ses premiers pas sur le chemin délicieux de l’adultère. Son miroir ne lui renvoya que le reflet d’une femme rayonnante dont ni le visage ni le corps n’avait encore été trop altéré par l’âge. Elle se trouva donc singulièrement belle et pensa que le péché lui allait bien.

Le lendemain matin, à la première occasion, elle se précipita à la cache de l’ascenseur et y trouva le mot suivant :

« Ma douce amie,

Pendant la semaine qui a précédé notre rencontre, j’avais imaginé de belles choses à vous dire, mais quand vous avez été près de moi, j’ai tout oublié. C’est pourquoi je me suis comporté d’une manière un peu hardie qui ne m’est pas habituelle. Reconnaissez cependant que vous ne m’avez pas découragé et que les circonstances nous ont poussé à la précipitation. Faites-moi savoir si vous ne m’en tenez pas rigueur, et surtout quand et comment je pourrai avoir le bonheur de vous revoir. »

Le soir même une réponse était posée dans la cache :

« Cher justicier,

L’honnête femme que je suis aurait dû être choquée par tant de précipitation. Cependant vos yeux ont plaidé pour vous autant que votre argument suivant lequel je suis une victime. Vous m’avez, en effet, convaincue que j’aie par avance largement payé toutes mes fautes à venir.

Loin de m’offusquer, votre détermination m’a montré que vous êtes réaliste ce qui n’est pas pour me déplaire.

Je ne doute pas que vous puissiez m’aider à faire valoir la considérable créance que j’aie sur le bonheur.

Une innocente victime »

C’est ainsi que débuta une aventure exemplaire que d’aucuns qualifieraient hâtivement d’immorale. Elle ne fit cependant que des heureux. Non seulement les nouveaux amants qui surent être discrets, mais aussi le mari qui ne su jamais son infortune et bénéficia des constantes attentions d’une épouse devenue indulgente. En effet, lorsque celle-ci était victime des griefs de son époux, elle répondait désormais par un sourire aussi désarmant qu’incompréhensible. Cette apparente soumission flatta l’égoïsme forcené de son mari, caractéristique commune à tous les jaloux. Et comble d’ironie, ceux qui ont tant suspecté à tort deviennent généralement incapables de parer les vrais dangers qu’ils finissent même par encourager par leur attitude chicanière.

Quant aux deux amants, ils vécurent sans remord la douce connivence d’un bonheur parfait.

 

 

Par JEN
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Mercredi 24 décembre 2008
JEAN L’OURS

Il était une fois un bûcheron et sa femme qui vivaient au cœur de la forêt. Ils n’étaient pas riches, mais ils menaient une vie simple et paisible. Une seule chose manquait à leur bonheur : ils n’avaient pas d’enfants. « Ah ! si seulement j’avais un petit à dorloter ! » se lamentait la femme. « Ah ! si seulement j’avais un fils ! » se lamentait l’homme. « Je lui apprendrais à chasser et à bûcheronner. »

Un jour, la femme était dans la forêt en train de cueillir des baies lorsque soudain elle aperçut un ours. Effrayée, elle lâcha son panier et courut se cacher derrière un buisson. Mais comme elle était curieuse, elle risqua un œil pour observer l’animal : c’était une ourse avec ses deux petits. Les oursons gambadaient, se chamaillaient, puis venaient se réfugier auprès de leur mère qui les léchait tendrement. « Cette ourse a bien de la chance d’avoir des petits », pensait la femme, et elle murmura : « J’aimerais tant avoir un enfant, fût-il aussi velu que l’un de ces oursons. » Voilà une parole qu’elle n’aurait jamais dû prononcer !

Quelque temps plus tard, elle sut qu’elle attendait un enfant. Le bûcheron en était aussi heureux qu’elle. Mais quand leur fils vint au monde, ce fut la consternation : de la tête aux pieds, il était couvert d’une épaisse fourrure. Comme il ressemblait à un ourson, ils le nommèrent Jean l’Ours. Il était fort et vigoureux et avait déjà de petites dents aiguës. Mais il se montra bientôt impossible à élever : il mordait cruellement le sein de sa mère qui voulait le nourrir, il criait sans cesse, déchirait ses langes et saccageait son berceau d’osier.

La mort dans l’âme, le bûcheron et sa femme furent obligés de s’en séparer. Ils le portèrent dans la forêt et le déposèrent à l’abri dans le creux d’un arbre. Cet enfant était une petite bête sauvage, et ils se disaient que les bêtes de la forêt sauraient subvenir à ses besoins. En effet, à peine les parents étaient-ils partis qu’une ourse, attirée par ses cris, s’approcha de l’arbre creux. Croyant reconnaître un ourson égaré, elle l’emporta dans sa tanière.

Et c’est ainsi que Jean grandit parmi les ours. Nourri d’un lait riche et entraîné par ses frères oursons, il atteignit bientôt une taille et une force hors du commun. À l’âge de six ans, il aurait pu rivaliser avec un homme de vingt ans. Mais il se tenait souvent debout et ressemblait de moins en moins à un ours. Ceci commençait à préoccuper les animaux de la forêt. Un jour, le renard vint trouver la mère ourse. Il est de la race maudite des hommes, dit le renard, tous les animaux sont inquiets et demandent qu’on le mette à mort.
— Jamais, répondit l’ourse. Je l’ai élevé et nourri de mon lait, je l’aime autant que mes propres petits.

Après de longues palabres, ils s’accordèrent tous à ce qu’il soit épargné, mais ramené parmi les hommes. Ce soir-là, l’ourse alla chercher Jean, le jeta sur son dos et partit en direction de la cabane du bûcheron. En chemin, elle lui expliqua :
— Tu vas retrouver tes vrais parents. En rôdant près de la cabane, le renard a entendu l’homme et la femme parler de cet enfant velu qu’ils ont laissé dans la forêt. Tu devras être obéissant et apprendre les coutumes des humains. Jean l’Ours était bien triste de quitter sa famille d’adoption et tous les animaux, mais il avait appris à ne jamais contester les décisions de la mère ourse. Arrivée devant la cabane, elle leva sa grosse patte, frappa trois coups, déposa Jean et partit sans se retourner. Le bûcheron alla ouvrir la porte. À la vue de ce grand singe hirsute, il prit peur et referma le battant précipitamment. Mais la femme avait eu le temps de l’apercevoir et son cœur de mère l’avait reconnu.
— C’est mon Jean ! Mon petit ! Elle rouvrit la porte et se jeta au cou du monstre. Elle le couvrait de baisers en pleurant de joie, et ses larmes mouillaient les joues en fourrure de son fils. Ému et embarrassé, Jean restait planté là. Elle le fit entrer et l’installa au coin du feu.Les semaines suivantes furent difficiles pour Jean l’Ours. Au début, il ne supportait pas les vêtements, mangeait goulûment comme une bête et détestait faire sa toilette. Mais il se montra très docile, apprit à parler et devint bientôt un jeune homme tout à fait présentable malgré son visage si poilu. Chaque jour, il accompagnait son père au travail. Il était d’une force extraordinaire, il pouvait abattre un gros arbre en deux coups de hache et transporter un tronc entier. Il était capable de rattraper un cerf à la course, lui rompre le cou et le rapporter à la maison sur son dos.

Un après-midi où la poursuite d’un gibier l’avait entraîné plus loin que de coutume, il se trouva à l’orée des bois. Lui qui ne connaissait que la forêt découvrait avec émerveillement une petite vallée. Au loin, en contrebas, on voyait un village dans la brume. De la fumée s’élevait tout droit des cheminées dans les dernières lueurs du jour et des falots s’allumaient çà et là. Dès cet instant, il n’eut plus qu’un seul désir : partir à l’aventure pour explorer le vaste monde. De retour à la maison, il fit part de sa décision à ses parents. Ceux-ci se résignèrent à le voir partir, tant il était déterminé.

Le lendemain matin, il se mit en route. Sa mère lui avait préparé un balluchon bien garni et
son père lui avait donné un peu d’argent. Vers le soir, il atteignit les limites de la forêt, et décida de s’arrêter pour la nuit. Après avoir encore une fois contemplé le village qu’on voyait au loin, il s’enroula dans sa couverture et s’endormit la tête pleine de rêves.

Le jour suivant, il arriva au village. Tout l’émerveillait : les ruelles, les maisons, les enseignes des échoppes, les vêtements des villageois. Il voulait demander son chemin, mais sur son passage, les gens rentraient précipitamment dans les maisons. Il aperçut bientôt un bourgeois replet qui marchait à petits pas devant lui. Il le rattrapa et lui toucha l’épaule : « Pardon, Monsieur, pourriez-vous me dire… » L’homme s’était retourné, l’instant d’après, il détalait aussi vite que ses petites jambes pouvaient le porter. Déconcerté, Jean l’Ours reprit sa traversée du village. Il s’arrêta devant la boutique d’un barbier, car il y avait là une grande plaque de métal poli qui tenait lieu de miroir. Alors, pour la première fois, il prit conscience de son apparence et sut pourquoi il effrayait les gens. Il quitta le village et marcha plusieurs jours dans la campagne, s’arrêtant parfois dans une ferme où on lui permettait de passer la nuit dans l’étable ou la bergerie.

Il eut bientôt épuisé ses provisions et dépensé tout son pécule. Il décida alors de chercher du travail. Arrivé devant une grande ferme qui semblait riche et prospère, il interpella le fermier qui se tenait dans la cour.
— Holà, maître !  Auriez-vous quelque ouvrage à donner aujourd'hui ?
Le fermier fut saisi à la vue de ce colosse hirsute, mais n’en laissa rien paraître.
— Que sais-tu faire ?
— Je sais travailler la terre et soigner les animaux, mais je suis bûcheron de métier.
— C’est heureux, car j’ai un gros chêne à couper qui fait de l’ombre à mon potager.
Le fermier se disait que ce serait une tâche ardue pour ce vagabond tant l’arbre était épais et ligneux, mais que cela lui coûterait moins cher que d’engager deux bûcherons. C’était un bonheur pour Jean l’Ours que de pouvoir exercer à nouveau le métier qu’il aimait et où il excellait ! Il affûta soigneusement le fer, en testa le fil sur son pouce, examina l’arbre, recula de deux pas, fit tournoyer la cognée et dans un grand élan trancha le chêne presque au ras du sol. Le fermier, effrayé par tant de force, le paya de trois piécettes d’or à la condition qu’il parte et ne revienne jamais.

Satisfait de cet argent si facilement gagné et amusé d’avoir impressionné le fermier, Jean l’Ours reprit la route. Le soleil brillait, c’était encore le matin et il avait tout le reste de la journée devant lui. En chemin, il arriva près de trois hommes qui s’agitaient autour d’un attelage. La carriole, chargée de pots en terre, était embourbée jusqu’à l’essieu et le cheval se débattait en vain.
— Laissez-moi faire ! S’écria Jean l’Ours, je vais vous tirer de ce mauvais pas.
— Si nous n’y arrivons pas à nous trois, répondit le charretier, je ne sais pas ce que tu peux faire de plus !

Mais Jean l’Ours se glissa sous la charrette, passa une main sous le ventre du cheval, s’arc-bouta et d’un grand coup de reins souleva chargement et cheval puis déposa l’ensemble sur la route. Malheureusement, pendant l’opération, la charrette avait versé et presque tous les pots tombés étaient en miettes.
— Imbécile ! s’écria le charretier au lieu de le remercier, j’allais vendre ces poteries au marché, et me voilà ruiné !
— Ne vous fâchez pas, brave homme, répondit Jean l’Ours voici votre dédommagement.
Il donna au charretier l’une des piécettes d’or qu’il avait gagnées, ce qui couvrait largement la valeur des pots de terre, et il reprit son chemin.

Il aperçut bientôt une silhouette au loin sur la route. Il pressa le pas pour rattraper le marcheur, en se disant que ce serait plaisant de voyager en compagnie. Lorsqu’il fut assez près, il vit que c’était un bien curieux personnage : grand et maigre, il portait une grosse pierre sur la tête et avait au pied une chaîne avec un boulet. Arrivé à sa hauteur, Jean l’Ours le salua :
— Bonjour à toi, l’ami ! Que Dieu te bénisse ! Mais peux-tu me dire pourquoi tu portes cette pierre et ce boulet ?
— Hélas ! répondit l’homme, je souffre d’une infirmité qui fait que je suis plus léger qu’un duvet de plume. Sans cette charge, je m’envole à trente pieds de hauteur et je flotte ainsi dans les airs sans pouvoir rien faire, jusqu’à ce que je parvienne à m’accrocher à un arbre ou un clocher d’église.
— Je suis d’une grande force, dit Jean l’Ours, ce serait peu de chose pour moi que de garder une main sur ton épaule pour que tu ne t’envoles pas. Ainsi, tu pourrais te débarrasser de cette pierre et marcher plus librement.
— Merci, mais si tu venais à me lâcher un instant pour quelque raison, je me retrouverais à nouveau en l’air.
— Eh bien, proposa Jean l’Ours, au prochain village, nous nous procurerons une corde de trente pieds de long que tu t’enrouleras autour de la taille, et si tu t’envoles, il te suffira de la dérouler et de la laisser pendre pour qu’on te ramène au sol.
Ainsi firent-ils.
— Quel est ton nom, l’ami ? demanda Jean l’Ours.
— Je n’ai pas de nom. J’erre de par le monde depuis des années et les gens me nomment au gré de leur fantaisie.
— Alors, déclara Jean l’Ours, je t’appellerai Plume-Au-Vent, si cela te convient.

Après avoir cheminé ensemble pendant quelque temps, ils furent témoins d’un étonnant spectacle : d’un petit bois près de la route, des arbres s’envolaient les uns après les autres et retombaient dans les champs voisins. Ils s’approchèrent pour trouver la cause de ce miracle, et découvrirent dans le sous-bois un homme trapu, plus large que haut, avec des mains énormes, de puissantes épaules et un cou de taureau. Ils lui demandèrent ce qu’il faisait.
— Je m’amuse à arracher des arbres, répondit l’homme trapu. C’est mon occupation préférée, et c’est pourquoi on m’appelle Tord-Chêne.
Après une joyeuse conversation, Tord-Chêne, qui avait l’âme d’un aventurier, se joignit aux deux compagnons et ils reprirent la route ensemble.

Un jour, ils aperçurent un homme allongé au pied d’une colline. Il était équipé d’une scie et semblait s’acharner contre la roche.
— Que fais-tu donc brave homme ? lui demandèrent les compagnons.
— Eh bien, vous voyez cette montagne qui me barre le chemin, je ne puis la contourner, alors je brise la roche pour creuser un tunnel. C’est ma spécialité, mon nom est Tranche-Montagne. Les compagnons lui proposèrent leur aide, car eux aussi désiraient passer la montagne. Plume Au Vent s’attacha solidement à un rocher. Il ne pouvait leur être utile, sauf à leur prodiguer des encouragements. Les trois autres se mirent à la tâche. Tranche-Montagne tranchait tandis que Jean l’Ours et Tord-Chêne charriaient d’énormes blocs de pierre. Ils eurent bientôt traversé la montagne et se retrouvèrent tous les quatre au bord d’une plaine. Au loin se dressait un gigantesque château, sombre et sinistre, perché sur une colline de pierre basalte. Poussés par le désir d’aventure, ils décidèrent de s’y rendre. Mais comme le jour déclinait, ils se mirent en quête d’une auberge où passer la nuit.

Dans la soirée, ils parlèrent de leur projet à l’aubergiste. Celui-ci leva les bras au ciel et tenta de les en dissuader :
— Si vous tenez à la vie, ne vous approchez pas de ce château maudit ! Il est ensorcelé. On raconte qu’il est sous la coupe d’un cruel sorcier qui, depuis plus de cent ans, y retient prisonnière une princesse. Il y a bien longtemps, le sorcier voulut la prendre pour épouse. Mais elle refusa, car il était méchant, laid et contrefait. Furieux, mais n’ayant pas le pouvoir de l’y contraindre, il lui jeta un sort : sa beauté ne se flétrirait pas, mais elle resterait enfermée dans sa chambre jusqu’à ce qu’elle consente à devenir sa femme.

On dit aussi que si quelqu’un parvenait à les délivrer, le sort serait rompu, le sorcier s’enfuirait et le héros deviendrait le maître du domaine, du château et de toutes ses richesses. Hélas !  Aucun de ceux qui ont tenté l’aventure n’est jamais revenu. Aucun. Mais rien ne pouvait affaiblir la détermination des quatre compagnons. Le lendemain matin, ils se mirent en route. Arrivés au pied du château, ils virent que ce qu’ils avaient pris de loin pour des lianes et des branches accrochées à la muraille était en fait les corps desséchés des hommes qui avaient tenté l’escalade, et que quelque sortilège avait cloués là.

Ils firent le tour du château : pas une porte, pas une ouverture. Mais ce fut un jeu d’enfant pour Tranche-Montagne que de percer la masse de pierre. Une fois entrés ils se trouvèrent dans un parc boisé. Au-delà d’un bouquet d’arbres, on apercevait les tours du château, vers lequel ils se dirigèrent. Mais ils n’avaient pas fait cent pas qu’un monstre épouvantable surgit du bosquet ! Il avait sept têtes sur des cous de serpent qui fouettaient l’air en tous sens, ses sept gueules s’ouvraient sur d’horribles dents pointues faites pour déchiqueter la chair, et ses griffes auraient pu arracher la tête d’un cheval. Il crachait le feu et le venin, et poussait des hurlements à vous glacer le sang.  Les compagnons décidèrent de battre en retraite afin d’organiser leur défense, mais ils furent saisis d’effroi en voyant que le mur s’était refermé derrière eux. Alors, il fallut faire face : Tranche-Montagne se glissa sous l’animal et lui coupa une patte, ce qui le ralentit considérablement. Armés de haches, Jean l’Ours et Tord-Chêne tranchaient des têtes, mais celles-ci repoussaient aussitôt si on ne les coupait pas assez vite !
À force de persévérance, il ne resta plus qu’une tête, mais la plus grosse et la plus féroce. Les combattants étaient à bout de souffle, acculés au mur. Soudain, le monstre s’écroula, terrassé, et l’on entendit des cris de victoire qui semblaient venir du ciel. Ils levèrent les yeux et virent Plume-Au-Vent qui s’agitait au bout de sa corde. De là-haut il avait assisté au combat sans pouvoir rien faire, mais en voyant ses amis en difficulté, il lui était venu une idée : il avait tiré la lourde dague qu’il portait à la ceinture et l’avait lâchée juste au-dessus de la tête du dragon. Prenant de la vitesse, la dague avait atteint sa cible et fait éclater le crâne de la bête.

Après avoir repris leurs forces, ils marchèrent à nouveau vers le château. Mais quelque chose avait changé dans le paysage, et ils réalisèrent que la forêt s’approchait peu à peu. Les arbres s’avançaient lentement en rangs serrés et bientôt, les compagnons furent encerclés. Ils comprirent qu’ils allaient être broyés entre les troncs. Alors, ils se remirent au travail : Tord-Chêne arrachait des arbres à tour de bras pendant que Jean l’Ours maniait la hache avec ardeur. Courageux et opiniâtres, ils finirent par venir à bout de la forêt magique et peu après, ils se trouvèrent sur le perron du château.

L’imposante construction qui se dressait devant eux avait quelque chose de vaguement inquiétant. C’était peut-être l’étrange silence qui régnait là. Pourtant, tout semblait calme, et l’or du soleil couchant se reflétait dans les fenêtres à meneaux. Ils entrèrent dans le château, en restant sur leurs gardes, et arrivèrent dans une grande salle où un feu brûlait dans la cheminée. On avait l’impression que les occupants venaient juste de quitter les lieux. Tout était d’une propreté reluisante, les candélabres brillaient de mille feux et l’on entendait une musique qui semblait venir de nulle part. Au milieu de la pièce se dressait une grande table dont la nappe blanche tombait jusqu’au sol. Le couvert était mis comme pour un festin, avec des carafes de cristal remplies de vin, une abondance de viandes rôties et de mets de toutes sortes dégageaient un fumet délicieux.

Les compagnons étaient méfiants et craignaient d’être tombés dans un piège, mais ils mouraient de faim et n’hésitèrent pas longtemps avant de se mettre à table. Quand ils furent rassasiés, la nuit était tombée et ils s’installèrent pour dormir. Il fut décidé que chaque nuit, l’un d’entre eux monterait la garde. Plume-Au-Vent se proposa le premier, car il était le moins fatigué des quatre.

Quand ils se réveillèrent le lendemain matin, ils trouvèrent Plume-Au-Vent gisant au sol sans conscience, avec une grosse bosse sur la tête. Quand il fut ranimé, il déclara :
— Je ne comprends pas comment on a pu m’assommer ainsi par-derrière. Je n’ai rien vu, rien entendu et je vous jure que je suis resté vigilant à tout moment.

Ils passèrent la journée à explorer les alentours sans trouver la moindre trace des princesses. La deuxième nuit, ce fut Tranche-Montagne qui monta la garde et au matin… On le retrouva également assommé. Le lendemain soir, c’était le tour de Tranche-Montagne. Jean l’Ours se cacha sous la table dont la nappe tombait jusqu’au sol et fit plusieurs petits trous dans la toile pour observer sans être vu. Il craignait que son ami ne subisse le même sort que les autres, et voulait en avoir le cœur net.

Au milieu de la nuit, son attention fut attirée par un imperceptible frôlement venant d’un coin obscur de la salle. Il vit alors apparaître un nain à longue barbe blanche, moulé dans un pourpoint qui soulignait son dos cassé et son torse bombé. Il se déplaçait en silence avec une incroyable agilité sur ses petites jambes torses et était armé d’un gourdin. Tranche-Montagne montait la garde avec vigilance, regardant fréquemment autour de lui. Le nain attendit qu’il eût le dos tourné, et en prenant soin de rester toujours derrière, s’approcha sans un bruit et leva son gourdin. À ce moment Jean l’Ours bondit de dessous la table et attrapa le nain par la barbe en criant : « Ah ! Je te tiens, scélérat ! »

Le nain se débattait avec une force stupéfiante pour sa petite taille. Dans un violent sursaut, il réussit à se libérer, car sa barbe s’était arrachée et restait entre les mains de Jean l’Ours. L’instant d’après, il avait disparu dans l’obscurité. Quand le jour fut levé, ils virent que le nain avait semé sur son passage de petites gouttes de sang tombées de son menton. Il ne restait plus qu’à le suivre à la trace. Cette piste les mena à l’arrière du château, à travers une cour et jusqu’à un puits. Les traces s’arrêtaient là. De toute évidence, le nain avait disparu dans le puits.

Les compagnons se penchèrent par-dessus la margelle pour voir s’il n’y avait pas une issue ou une porte secrète. Mais non, toutes les pierres étaient bien ajustées au plus profond qu’on pouvait voir. Ils y jetèrent des cailloux, sans percevoir aucun bruit d’eau. Jean l’Ours était persuadé que ce puits menait quelque part et décida de descendre en explorer les profondeurs.
Tord-Chêne arracha de fins baliveaux, il les abouta les uns aux autres pour former une sorte de longue perche qu’ils enfoncèrent dans le puits. Celui-ci semblait sans fond et Tord-Chêne dut plusieurs fois rajouter des troncs. Enfin, il sentit une résistance, la perche ne descendait pas plus loin. Jean l’Ours enjamba la margelle et commença sa descente. Ses yeux s’habituant peu à peu à la pénombre, il distinguait mieux les pierres suintantes couvertes de mousse où des araignées et toute sorte de vermine s’enfuyaient sur son passage. En levant la tête, il apercevait un petit rond de ciel sur lequel se détachaient en silhouette ses amis penchés sur le puits.

Soudain, il ne sentit plus le tronc sous ses pieds. Ses jambes pendaient dans le vide. Il réalisa avec horreur que le bout de la perche s’était appuyé sur une pierre en saillie. Il tenta désespérément de remonter, mais ses mains glissaient et malgré ses efforts, ses doigts engourdis finirent par lâcher prise, et il tomba dans le trou noir. Dans sa chute, sa tête heurta la paroi et il perdit connaissance. Une sensation de froid glacial le ranima brutalement. Il était dans l’eau. Quand il fit surface, il vit qu’il était tombé dans un lac. Au-dessus de lui s’ouvrait le fond du puits, comme suspendu dans les airs. Il regagna la berge à grand-peine, encore sonné par sa chute, et regarda autour de lui en se frottant la tête.

C’était un endroit charmant. Le soleil brillait dans un ciel d’azur, des oiseaux chantaient et des buissons fleuris s’épanouissaient çà et là. Plus loin, des moutons broutaient l’herbe verte. Il se dirigea vers un bâtiment qui semblait fait de marbre blanc. La première chambre qu’il visita était vide, mais dans la seconde, il tomba sur le nain qui, d’un air morose, se frottait le menton avec un onguent. À la vue de Jean l’Ours, le nain sursauta et se jeta à ses pieds :
— Ayez pitié, mon bon seigneur ! Ne me faites pas de mal ! Je ne suis qu’un pauvre petit être sans défense.
— Comment ! S’écria Jean l’Ours, tu as pourtant bien eu la force d’assommer deux de mes amis et d’échapper à mon emprise !
— Hélas, Sire, toute ma force est dans ma barbe, je vous supplie de me la rendre.
— Eh bien, je te promets de te la rendre si tu m’aides à délivrer la princesse.
— Je suis à votre service. Mais c’est peine perdue, mon bon seigneur ! Vous y laisseriez la vie. Tout ce que je sais, c’est que la princesse est gardée par un dragon à la carapace impénétrable dont le seul point faible est à l’endroit du cœur, là où l’on voit une tache plus claire sous son ventre. Mais comment pourrait-on l’atteindre ? Le dragon ne dort jamais, et est prêt à dévorer quiconque s’approcherait. Vous pourrez en juger par vous-même, car on lui apporte chaque jour deux moutons vivants, et c’est bientôt l’heure de son repas.

Jean l’Ours se mit à la recherche de celui qui était chargé de nourrir le dragon. Il le trouva près du troupeau de moutons, d’où il venait de sortir deux béliers. C’était un personnage ventru habillé d’étrange façon : un long caftan chamarré et un turban pointu. Tirant les béliers derrière lui, il marcha jusqu’à l’antre du dragon. Celui-ci était gigantesque, aussi haut qu’une maison. Quand on lui présenta les moutons, il dévora tout de suite le premier, mais délaissa le second jusqu’à ce que l’appétit lui revienne. Jean l’Ours observait. Il lui était venu une idée. En questionnant le gardien, il apprit que, même à l’endroit du cœur, le dragon ne pouvait être tué qu’en se servant de l’épée magique suspendue à l’entrée.
— N’y touchez pas ! ajouta le gardien, vous seriez terrassé dans l’instant. Nul ne peut la saisir, à moins de s’entourer la main de la barbe du nain qui garde le château. Mais ce nain est fort et rusé, et je n’imagine pas comment on pourrait la lui prendre.
Jean l’Ours se félicita d’avoir gardé cette barbe cachée sous son vêtement.
— Pourtant, ajouta l’homme, si quelqu’un parvient un jour à tuer le dragon, ce sera alors un jeu d’enfant que de délivrer la princesse. La porte de sa chambre, derrière l’antre du dragon, s’ouvrira d’elle-même si l’on y trace une croix avec une dent du monstre.

Le lendemain, Jean l’Ours tua un mouton et le dépeça. Quand ce fut l’heure de nourrir le dragon, il alla chercher l’épée magique, après avoir pris soin d’entourer sa main droite avec la barbe du nain. Puis il se couvrit entièrement de la dépouille de son mouton et, à quatre pattes, suivit le premier bélier. De celui-ci le monstre ne fit qu’une bouchée. Pendant ce temps, Jean l’Ours, qui faisait un mouton fort acceptable, se glissa sous son ventre, et de toutes ses forces planta l’épée là où une tache claire indiquait l’endroit du cœur. Le monstre poussa un rugissement épouvantable et s’écroula dans des flots de sang. C’est tout juste si Jean l’Ours eut le temps de se dégager pour ne pas être écrasé par l’énorme masse. Il arracha à grand-peine la plus grosse dent du dragon puis alla tracer une croix sur la porte de la chambre où se morfondait la princesse. Aussitôt, la porte s’ouvrit. Il vit alors une jeune fille d’une beauté lumineuse qui jouait tristement de la harpe. Elle était vêtue d’une robe de soie nacrée qui rehaussait la pâleur de son visage. Ses cheveux retombaient sur ses épaules en boucles mordorées, et son front était ceint d’un fin diadème d’or. Jean l’Ours n’osait pas avancer de peur de l’effrayer.
— Princesse, dit-il, vous êtes libérée. Je suis venu vous ramener au monde.

Elle leva vers lui ses yeux couleur d’améthyste et ses joues s’empourprèrent de bonheur.
— J’attendais ce jour depuis tant d’années, répondit-elle que j’en ai perdu le fil du temps. Je vous en prie, conduisez-moi hors de ces lieux.
Sans montrer aucune crainte, elle vint poser sa main délicate sur le bras de Jean l’Ours.
Lorsqu’il fallut traverser l’antre du dragon, la princesse s’arrêta un instant, hésitant à souiller son chausson du sang qui inondait le sol. Jean l’Ours proposa de la porter. Confiante, elle entoura de ses bras le cou de son sauveur et se laissa soulever, légère comme un oiseau.

Arrivé au bord du lac Jean l’Ours se mit en quête du nain pour savoir comment remonter le puits.
— Voyez cet aigle géant perché là-bas, expliqua le nain, il vous portera sur son dos. Mais prenez soin d’emporter avec vous un quartier de mouton, car à chaque coup d’aile, il réclamera un morceau de viande. Si on le lui refuse, il criera trois fois, et à la troisième fois vous jettera à bas. Jean l’Ours et la princesse s’installèrent sur le dos de l’aigle, qui commença son ascension. Il faisait sombre dans de puits, mais le rond de lumière qu’on voyait loin là-haut grandissait peu à peu. À chaque coup d’aile, l’aigle tournait la tête et Jean l’Ours lui découpait un morceau de mouton avec son grand couteau. Soudain, il réalisa avec horreur qu’il ne restait presque plus de viande et que la sortie du puits était encore bien loin. Il n’avait pas compté avec le fait que, pour transporter deux personnes, l’aigle demanderait double ration.

Quand il eut avalé le dernier morceau, l’aigle tourna la tête et cria une fois, puis deux. Alors, Jean l’Ours trancha un morceau de sa propre chair qu’il offrit à l’oiseau géant. Quand ils sortirent enfin du puits, Jean l’Ours n’était plus qu’une plaie. Il déposa la princesse et perdit connaissance.
Lorsqu’il reprit conscience, ses amis s’affairaient autour de lui, et le nain lui frottait les membres avec une pommade.
- C’est un onguent précieux, déclara le nain, qui guérit toute blessure en un instant. C’est ainsi que j’ai soigné mon menton quand ma barbe fut arrachée.

Effectivement, le corps de Jean l’ours ne présentait plus trace de blessure. Mais ce n’est pas pour cette raison que ses compagnons le fixaient avec des yeux ronds : par l’effet de l’onguent miraculeux, sa fourrure avait disparu pour faire place à une peau lisse teintée d’un hâle doré ! Alors, enfin, il rendit solennellement sa barbe au nain qui se mit à cabrioler de joie.

La jeune princesse, qui trouvait déjà fière allure à Jean l’Ours quand il était hirsute et souillé de sang, le regardait tendrement. En vérité, il était fort séduisant avec sa haute stature et son visage aux traits réguliers encadré de boucles brunes.

L’ourson sauvage, le jeune bûcheron mal dégrossi, était devenu un prince immensément riche, aimé et respecté de tous. Il nomma conseillers ses trois compagnons, ce qui fit leur gloire et leur fortune. Il demanda sa main à la princesse, ce qu’elle désirait de tout son cœur. Leur mariage fut somptueux. Il avait fait venir ses vieux parents, mais ils se sentaient étrangers au château, la forêt leur manquait. Alors, il leur fit construire une jolie villa dans un petit bois proche où ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours.

Quant à sa mère ourse, rien ne put la persuader de quitter sa forêt. Le prince Jean l’Ours lui rendait souvent visite, et il voyait qu’elle se faisait vieille, ses grosses pattes raidies par les rhumatismes. Il lui fit faire une couche chaude, moelleuse, semblable à de la mousse, et fit tapisser sa grotte d’un épais velours constellé de diamants, car les ours aiment regarder les étoiles*.

Fin



* (Surtout la Grande Ourse)

Cette histoire remonte à notre enfance, il y a un demi-siècle. Elle figurait dans un grand livre illustré de jolis dessins, dont nous n’avons jamais pu retrouver un exemplaire. Elle a été intégralement reconstituée par Lydie NOZICK dont la mémoire n’a d’égale qu’une imagination débordante…

Par JEN
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Samedi 12 avril 2008



- Vous qui venez d’une contrée lointaine, vous n’avez pas fini de voir ici des choses surprenantes. Savez-vous, par exemple, qu’il y a des gens assujettis à devoir absorber quotidiennement une dose d’un poison qui entraînera une mort prématurée au bout de quelques décennies. Sans doute penserez-vous que pour qu’un tel empoisonnement soit possible il faut que ces gens subissent des conditions de vie misérables, qu’ils soient condamnés à travailler dans des mines ou dans une pollution extrême. Non pas, ces personnes vivent comme vous et moi dans des conditions normales. Ce n’est pas pour survivre qu’ils mettent en péril leur santé. Bien au contraire, ce sont eux qui, volontairement, achètent leur poison quotidien.
- Ces malheureux ignorent peut-être qu’on les empoisonne…
- Par le passé, certains ont pu l’ignorer, cependant aujourd’hui il est distinctement mentionné sur les petits paquets qu’ils achètent : « NUIT GRAVEMENT A LA SANTE ».
- Cet avertissement est certainement écrit dans une langue étrangère, ou bien est-il illisible ?
- Aucunement, n’importe qui peut le lire et la plupart des gens qui s’approvisionnent de tels paquets savent lire. C’est en toute connaissance de cause qu’ils continuent à nuire gravement à leur santé.
- C’est tout bonnement incompréhensible. Il y aurait des gens qui nuiraient volontairement à leur santé alors que vous souffrez déjà de pollution ?
- Oh mais la pollution ambiante n’est rien en comparaison avec celle qu’ils s’imposent à eux-mêmes. Imaginez que vous soyez contraint de vivre dix heures par jour dans une atmosphère si enfumée que l’on ne puisse voir au-delà de deux mètres, que feriez-vous ?
- J’essaierai de m’échapper le plus vite possible de cet enfer.
- Eux non, et savez-vous pourquoi ?  Hé bien simplement parce que l’atmosphère en question n’est polluée que dans leurs poumons, ce qui ne se voit pas, mais peu à proximité immédiate de leur personne, sauf lorsqu’ils exhalent leur fumée. Autour d’eux, tout est clair et c’est précisément cela qui les abuse.
-  Vous me dites que ces malheureux fument ? Comme des machines à vapeur, comme des tuyaux d’échappement ?
- En effet, ils passent une grande partie de leur temps à consumer des petits rouleaux d’herbe qu’ils tiennent entre le majeur et l’index par une extrémité. Par l’autre, dans un mouvement de succion, ils aspirent avec leur bouche. La combustion produit un certain nombre de substances chimiques : du gaz carbonique, des goudrons, de la nicotine et une certaine odeur caractéristique.
- Ne trouvent-ils pas cette activité étrange voire ridicule ?
- Non, pour eux ce n’est pas étrange car ils sont conditionnés dès leur plus tendre enfance à voir des adultes brûler aussi des petits rouleaux. Pires, les adolescents se mettent à imiter leurs aînés. Ils achètent en cachette des rouleaux d’herbe et, bien qu’au départ ce soit très mauvais, ils persistent avec fierté. Bientôt tout leur argent de poche passe à l’achat de ces paquets sur lesquels il est inscrit : « NUIT GRAVEMENT A LA SANTÉ ». Évidemment les jeunes sont inconscients, la santé, ils ne savent même pas ce que c’est.
- Admettons, mais quand ils deviennent adultes, ils doivent bien prendre conscience que la santé, c’est la vie, notre bien le plus précieux !
- Oui, mais c’est trop tard. Ils sont irrémédiablement condamnés à brûler de l’herbe et à produire des milliers de mètres cubes de fumée. Sans compter d’autres petites nuisances : vêtements brûlés, doigts qui jaunissent, mauvaise haleine, ou le dérangement causé par leur pollution personnelle qu’ils imposent sans vergogne à leur entourage.
- C’est absurde, pourquoi n’arrêtent-ils pas ?
- Simplement parce qu’ils ne peuvent plus ! Ce que j’ai oublié de vous dire, c’est que cette nicotine est une drogue qui provoque une accoutumance telle que celui qui commence à la consommer en ressent bientôt un besoin irrépressible. Lorsqu’il veut s’arrêter, une douloureuse sensation de manque l’envahit. Il deviendra incapable de penser ou de travailler et n’aura plus qu’une idée : faire cesser le manque en consommant d’avantage de cette même drogue.
- Vous voulez dire que ces gens sont des drogués. Ne sont-ils pas honteux d’être les esclaves de cette nicotine ?
-  Aussi étrange que cela puisse paraître, ils n’ont pas honte car cette drogue est socialement admise. D’ailleurs quand ils sont ensemble, ils s’offrent des petits rouleaux comme ils le feraient de friandises. C’est là une pratique conviviale considérée comme normale.
- Normale ?  C’est quand même surprenant de voir des adultes drogués téter des petits cylindre d’herbe. Mais au moins, en retirent-ils un quelconque plaisir ?
- Certains le prétendent, bien que, pour la quasi-totalité, il n’y ait plus exactement de plaisir comme ils le pensent, mais le soulagement voluptueux du déplaisir engendré par l’accoutumance. Cette notion leur échappe, et tous vous diront éprouver du plaisir. Il serait humiliant qu’ils reconnaissent leur dépendance. Pire la plupart d’entre eux prétendent que s’ils consomment des petits rouleaux c’est parce que tel est leur bon vouloir, et qu’il leur serait aisé de s’en passer, s’ils le souhaitent, et qu’ainsi ils sont libres.
- Peuvent-ils croire à leurs propres mensonges ?
- Paradoxalement oui. C’est ce qui rend leur dépendance acceptable. Elle est comme celle d’un esclave qui, ne pouvant s’en délivrer, prétendrait aimer ses chaînes. En fait les plus accros ne se libèrent de leurs chaînes que lorsqu’ils commencent soit à devenir lucides, soit à avoir peur. La lucidité n’est hélas pas donnée à tout le monde car elle nécessite un minimum d’intelligence et de courage que le plupart des adeptes du petit cylindre n’ont pas. Si d’ailleurs ils les avaient eus, ils n’auraient jamais commencé à en consommer à outrance. Quant à la peur, elle arrive sournoisement quand il devient évident que la maladie s’installe. C’est hélas souvent trop tard : pensez qu’il n’est par rare de voir des amputés des jambes continuer à exiger de l’herbe, de même que des gens à qui l’on a enlevé une partie des poumons ou coupé la langue.
- Mais c’est du suicide !
- Non, car ces gens sont virtuellement morts. Le suicide, lui, il commence lentement, insidieusement, bien avant : dès que les petits rouleaux deviennent indispensables. Mais cela, les jeunes idiots qui veulent faire comme les grands ne le savent pas. C’est bien plus tard qu’ils comprendront s’être fait piéger. Tout était pourtant écrit sur les paquets, ou il est de surcroît mentionné : PROVOQUE DES MALADIES CARDIOVASCULAIRES.
- Des maladies cardiovasculaires… C’est quoi ?
- Oh, rien d’intéressant. Ce sont des maladies qui n’arrivent qu’aux autres.
- Mais… s’il y a autant d’inconvénients pour si peu d’avantages, pourquoi tous ces gens continuent ? Sait-on au moins à qui tout cela profite ?
- Oui. Tout le monde le sait. Cela profite à quelques entreprises commerciales florissantes. Des multinationales qui dégagent des bénéfices considérables qui font des publicités somptueuses dans les magasines pour que les gens pensent que les petits rouleaux confèrent la virilité et l’insouciance du beau cow-boy.
- Ils ne sont quand même pas assez naïfs pour se faire abuser de la sorte ?
- Ils le sont.  Les publicités sont  habiles. Mais il y a pire : ces gens sont assujettis à des impôts supplémentaires qu’ils paient sans broncher à chaque fois qu’ils achètent un paquet.
- Ceci est très honorable de leur part, au moins sont-ils de bons contribuables.
- Pas tant que cela, car les consommateurs d’herbe ne savent pas ce qu’ils paient. En outre, aussi conséquents que soient ces impôts, ceux-ci ne compensent pas le coût des soins médicaux supplémentaires que la collectivité devra supporter pour soigner les drogués du petit cylindre dès que les effets de leur empoisonnement apparaîtront.
- Vous voulez dire que des gens qui se rendent volontairement malades en inhalant des substances nocives comptent sur la collectivité pour les prendre en charge quand ils deviennent malades ? Ne devrait-on pas leur faire supporter les coûts de leur inconséquence ?
- Ce serait juste, mais difficile à mettre en œuvre. De plus il est fort improbable qu’ils comprennent parce qu’ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre. Ne dit-on pas : « il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas entendre ».
- Ne pourrait-on au moins leur donner des chiffres ?
- Ils ne les croiront pas, pourtant les chiffres sont dramatiquement explicites. Tenez : pour les gros consommateurs, l’espérance de vie et réduite de 10 ans. Ce qui signifie qu’à chaque rouleau consommé, ils perdent de 20 à 30 minutes de vie !
- Tant que cela, et ils continuent ?
- Oui, car ils espèrent faire partie des exceptions qui vivront jusqu’à 80 ans. Hélas les exceptions ne font que confirmer la règle, et globalement personne n’échappe aux statistiques.
- On pourrait peut-être les atteindre par le porte-monnaie ?
- Pas davantage. Si vous leur dites, par exemple, que dans leur vie ils vont faire partir en fumée l’équivalent de 1000 bons repas au restaurant plus 3500 entrées de cinéma, cela restera encore abstrait. Ces chiffres entreront par une oreille et sortiront par l’autre. Leur dépendance est désespérément plus forte que leur raison.
- Alors il n’y a qu’un moyen : interdire cette intoxication généralisée !
- On n’interdit pas aux hommes de se comporter de manière stupide. Si cela était possible, on aurait déjà éradiqué les guerres, le racisme, le fanatisme religieux. Or si vous regardez autour de vous dans le monde, vous constaterez que ces maux prospèrent.
- Mais alors, on ne peut rien faire…
- Efficacement, non. La bêtise est inhérente à la nature humaine et, globalement, n’est-il pas assez indifférent que certains crèvent un peu plus vite que d’autres ? De toute manière, la mort est notre lot commun.
- Mais alors on ne peut vraiment rien faire ?
- On peut toujours modestement essayer de tendre la main aux plus lucides ou aux moins abrutis pour leur permettre de vivre un plus longtemps une plus jolie vie, surtout vers la fin.
- Tout cela est fort triste. Mais au fait, ces malheureux ont-ils au moins un nom ?
- On les appelle les « fumeurs ».
Par JEN
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Jeudi 10 avril 2008
C’était un matin d’hiver à l’heure incertaine où le jour hésite à se lever. Dans son demi-sommeil, Emmanuel Dupont jouissait de la douce chaleur de son lit. Il s’accordait avec complaisance ces quelques minutes supplémentaires que l’on aspire à faire durer et pendant lesquelles on ne sait pas encore si l’on continue à dormir ou si l’on est déjà éveillé, lorsque soudain, il eut la sensation d’une présence dans sa chambre. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit, pointé sur lui un gros doigt et qu’il entendit une voix qui lui dit calmement : - C’est toi que j’ai choisi ! - Moi... répondit-il quelque peu surpris par cette intrusion - Oui toi, je t’ai choisi pour que tu apportes aux hommes ma parole - Heu... attendez, vous devez faire erreur... - Impossible, je suis infaillible, je t’ai sélectionné d’après des critères scientifiques. - Que me voulez-vous ? Excusez-moi, je ne comprends rien... - Je te l’ai dit : que tu portes ma parole à tes semblables - Vous devez vous tromper de personne - Non, tu es Emmanuel Dupont, fonctionnaire, tu as récemment écrit une critique de la Bible qui a retenu ma divine attention. Je sais aussi que ce texte était destiné à une de tes collègues en charge d’enseigner le catéchisme dans sa paroisse. - Je vois que vous êtes bien renseigné. Vous savez sans doute également que je ne crois pas en vous, et que cette collègue dont je suis hélas amoureux m’a négligemment éconduit. - Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même. Cette femme est prude, tu as eu bien tort de tomber amoureux d’une femme inaccessible. D’ailleurs ce n’est là qu’une histoire sans importance, en regard de ta mission. - Vous en parlez aisément, mais moi j’en suis malade... - J’ai dit « en regard de ta mission » qui est porter la bonne parole, comme tes illustres prédécesseurs de la Bible. - Attendez, moi cette mission ne m’intéresse pas ! - Comment Emmanuel Dupont, tu ne veux pas devenir un illustre prophète ? N’es-tu pas navré de voir combien notre pauvre Bible a vieilli, les bédouins de Palestine ont bien changé, les esclaves ont disparu, vos femmes ne portent plus le voile, et lorsqu’elles sont un peu légères, on ne les lapide heureusement plus et quant aux holocaustes de moutons, j’en suis devenu moins friand. Tu as conscience de tout cela puisque tu as rédigé une remarquable critique du nouveau et de l’ancien testament ce qui montre que tu as des prédispositions évidentes, et que tu pourrais être celui capable de réécrire cette pauvre Bible qui commence à vieillir. - Cette « remarquable critique », comme vous dites est surtout une remarquable connerie. Savez-vous exactement pourquoi je l’ai écrite ? Hé bien uniquement pour intéresser cette Claire à laquelle vous avez fait allusion. Pour la séduire, si vous préférez. Hélas le moins qu’on puisse dire c’est que ça n’a pas marché : elle n’a rien compris, je la soupçonne même de trouver sacrilège ma manière insolite de voir les choses. Alors vous comprenez que votre Bible, je n’en ai rien à faire, je vous avouerais même que je la trouve franchement illisible, archaïque, pleine de répétitions, elle ne suit aucun ordre logique. Vous avez beaucoup de chance que les gens considèrent votre Bible comme sacrée et lui accordent des vertus imaginaires. S’ils comprenaient comment elle fonctionne, ils en feraient beaucoup moins cas ! - Tu es sévère, Emmanuel Dupont, mais ta critique est intelligente, et tu es juste, c’est pourquoi je t’ai choisi. - Pourquoi ne choisissez-vous pas plutôt un bon chrétien, bien fidèle, qui écrira exactement ce que vous lui dicterez ? - Simplement parce qu’il faut accomplir cette mission avec une totale liberté d’esprit et un non-conformisme dont les religieux sont incapables. Leur liberté de jugement est assujettie à leur foi. On ne peut attendre d’eux aucune innovation. Alors qu’avec toi Emmanuel... à propos sais-tu ce que signifie ton prénom ? Cela veut dire : élu de Dieu, tu vois ce n’est pas un hasard. - Je vous remercie de votre confiance, mais je ne veux être l’élu de personne ! - Sauf peut-être de cette Claire, non ? D’ailleurs puisque nous parlons d’elle, reconnais que cette petite brunette à la maigre poitrine est une femme assez ordinaire. Comment a-t-elle pu te subjuguer ? En plus tu la connais depuis longtemps et tu tombes amoureux d’elle aussi soudainement. Tu ne trouves pas tout cela bizarre ? La seule chose que l’on puisse lui consentir ce sont ses yeux, d’ailleurs elle s’en sert assez bien pour te faire souffrir. Cependant mon pauvre Emmanuel, elle est insensible au romanesque, sans imagination ni ambition, seul le bonheur domestique l’intéresse... alors tu comprends, toi avec tes grands sentiments, tu n’avais aucune chance, cette petite femme n’était pas faite pour toi. Il était d’ailleurs prévu que tu échoues. - Mais pourquoi ? - Simplement pour que tu écrives ta critique, si tu n’avais rien eu à prouver, tu n’aurais rien écrit. Je suis sincèrement désolé de t’avoir fait subir les tourments d’un amour impossible pour en arriver où je voulais. Sache qu’avec les autres prophètes, et même avec Jésus, j’ai utilisé un procédé similaire. - Avec Jésus ? - Oui, ce pauvre garçon avait en horreur son charpentier de père. J’ai donc monté cette histoire de conception virginale. Pour Jésus tout valait mieux que d’être le fils de Joseph, alors évidemment fils de Dieu ça tombait bien. Malheureusement le pauvre a mal fini. - Il a pourtant bravé le romain Pilate, chassé les marchands du temple, et il est ressuscité ! - C’est ce que l’on a écrit plus tard. En fait, il a été crucifié comme un vulgaire agitateur qu’il était, et ce, dans l’indifférence générale. Ponce Pilate n’a prêté aucune attention à cet illuminé qui commençait à déranger les grands prêtres. Quant aux marchands du temple, il faut être naïf pour penser qu’ils se seraient laissé molester sans réagir par un simple va-nu-pieds. Enfin cette affaire de résurrection est un épisode qui a été ajouté par les rédacteurs des évangiles deux siècles plus tard, pour leur donner une fin un peu plus honorable, bien qu’un peu tirée par les cheveux... Je suis d’ailleurs assez mécontent de ces maladroits d’évangélistes qui n’ont même pas réussi à raconter une histoire identique. De cette confusion naissent aujourd’hui ce que les exégètes appellent fort heureusement des paradoxes... - Excusez-moi, tout ceci ne m’intéresse pas... vous auriez donc mis Claire sur mon chemin dans l’unique dessein de me faire écrire la critique de votre déplorable livre ? À cause de ce stratagème, je suis devenu amoureux d’une femme ordinaire incapable de partager mes sentiments, d’une bonne ménagère qui va à la messe tous les dimanches ? - Ne soyez quand même pas trop sévère, d’un point de vue professionnel, c’est une excellente collaboratrice, une remarquable exécutante... - Je me contrefiche de ses qualités professionnelles. La seule chose à laquelle j’aspirais était de l’attendrir par mes sentiments, et je me dis que peut-être elle finira par m’aimer un peu. Elle m’a d’ailleurs donné quelques preuves que je ne lui étais pas indifférent... - N’exagérons rien... dès le lendemain matin, elle se ravisait. Elle faisait semblant de ne plus rien comprendre à tes beaux discours. Tout était prévu comme cela. - C’est dégueulasse, vous nous avez manipulé... je lui ai offert mon amour pour rien, vous êtes ignoble ! - Sans doute, comme tu l’as si bien écrit dans ton joli texte : « Le Dieu de l’ancien testament est odieux, jaloux, inconséquent. Celui des évangiles est moins une caricature dans la mesure où il devient aussi un Dieu d’amour. Sa seule limite est d’être trop indisposé par ceux qui ne suivent pas ses règles et d’avoir la faiblesse de n’accorder ses faveurs qu’à ses courtisans ». Tu as la dent dure... - Puisque je suis manipulé, j’en suis donc irresponsable. Pourquoi ne l’écrivez-vous pas vous-même votre nouvelle Bible ? Pourquoi avez-vous besoin d’un pauvre type comme moi, aussi stupidement amoureux, bafoué par une petite femme prude, égoïste et peut-être même frigide ! - J’ai besoin de toi parce que je n’ai aucun moyen d’intervenir directement sur les humains. Je suis, comme vous autres humains, prisonnier des lois immuables de la physique et du temps que j’ai créés, et qui s’appliquent désormais à moi-même. J’ai de plus accordé aux hommes, bien inconsidérément je l’avoue, un certain libre arbitre contre lequel je ne peux plus grand-chose, ce qui m’oblige à les laisser se débrouiller tout seuls. Comprends bien, cher Emmanuel que si je pouvais intervenir de manière plus efficace ou spectaculaire, je l’aurais fait depuis longtemps. Je n’aurais pas été contraint d’utiliser comme intermédiaire des bédouins comme ce Moïse pour faire connaître mes commandements, ni ces pauvres prophètes illettrés incapables de s’exprimer autrement que par des paraboles auxquelles personne ne comprend rien. Combien j’aurais aimé écrire clairement mes ordres dans le ciel, faire de gigantesques campagnes d’affichage, intervenir à la télé à la place de la publicité ou accaparer le réseau internet ou les satellites... Au lieu de quoi je continue à utiliser ces misérables interprètes que sont les prêtres. - Vous êtes injuste avec vos serviteurs, c’est vrai qu’ils sont souvent fort bêtes, et lorsqu’il y a des clercs sensés nous les aimons, mais au moins sont-ils sincères, eux ! Quant à vos croyants, l’image de troupeau de Dieu leur convient assez bien, ils sont superstitieux, conformistes, querelleurs, grégaires, bref de vrais moutons humains comme vous les aimez. - Oh mais il y a encore pire que les prêtres, ce sont les types aussi butés que toi qui a eu la bêtise de tomber amoureux comme un collégien d’une femme inconséquente. - C’est une femme sérieuse... et c’est son droit de ne pas m’aimer, je ne suis quand même pas irrésistible ! - Reconnais pourtant, Emmanuel, que les femmes qui sont passées dans tes bras étaient physiquement plus... avantageuses et moins égoïstes que cette pimbêche. Dans quelques semaines tu ne comprendras même pas que tu aies pu l’aimer, et... tu seras heureux d’avoir enfin accepté mon offre. - C’est vous qui avez gâché le bonheur qu’elle aurait pu me donner, alors à cause de cela, je refuse ! - C’est incroyable ce que tu peux être têtu Emmanuel. Je vais te faire une dernière proposition : si tu acceptes de porter mon message, je mettrais Claire dans ton lit. Elle deviendra voluptueuse et insatiable. Tu en jouiras à ta guise. Alléchant... non ? - Vous voulez dire qu’elle sera entièrement soumise à toutes mes fantaisies, comme un simple objet de plaisir ? - Oui à toutes, tu en feras ce que tu voudras... petit veinard ! - Le problème c’est que maintenant, à cause de vous je ne suis plus très sûr d’avoir envie d’elle. Vous avez tellement essayé de me convaincre qu’elle ne valait pas l’amour que je lui porte... - J’ai sans doute exagéré, elle est quand même bien cette petite avec ses grands yeux noirs... - Ce qui me choque, c’est que vous vous êtes servi d’elle pour me piéger, que vous l’avez dévalorisé. Vous êtes un ignoble maître chanteur. Je refuserai toujours, qui que vous soyez je vous hais pour mon amour que vous avez saccagé ! L’Eternel resta quelques instants muet devant autant de détermination et d’arrogance. Puis la colère l’envahissant, il prononça d’une voix grandiloquente: - Misérable petit fonctionnaire, tu as eu tort de me braver, je te briserai comme j’ai brisé les autres ! On entendit un rugissement de rage qui dégénéra en un rire diabolique et le doigt se montra de nouveau pendant que ces paroles résonnaient : - Emmanuel Dupont tu as voulu braver ma volonté, je te le dis en vérité, ma colère sera terrible ! Le gros doigt se rapprocha, comme pour l’écraser, alors la panique s’empara d’Emmanuel Dupont. Il se mit à hurler. Soudain ce même hurlement qu’il venait de pousser l’expulsa de ce qui se révéla n’être qu’un cauchemar. Longtemps après que le gros doigt de Dieu eut disparu, Emmanuel Dupont continua de trembler. Lorsqu’il retrouva ses esprits, il se remémora ce que le Dieu de son rêve lui avait dit pour le détacher de Claire, et trouva dans ces paroles une certaine vérité. Puisqu’elle ne partageait pas ses sentiments, et surtout qu’elle n’avait aucun besoin de lui, il devait donc étouffer son ridicule amour. Il jura de s’y employer. Quelques jours plus tard, le temps avait fait son oeuvre. Il se rendit compte que la personne qu’il avait tant aimée n’avait plus rien de commun avec cette femme bien pensante et routinière employée à son ministère. Elle n’était qu’une pure invention de son esprit troublé par le jeu de quelconques homones. Lorsqu’elle se présenta devant lui pour faire signer un dossier, il fut surpris de découvrir qu’elle était plus maigre, plus petite et que, sur le visage, elle avait un bouton qui lui avait jusqu’alors échappé, de même qu’un tic inattendu, supposé remettre place une mèche de cheveux rebelle.
Par JEN
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Lundi 24 mars 2008
Abbé Jean MESLIER 1664 - 1729

Premier athée véritable

(article de Wikipédia, l'encyclopédie libre)


Né à Mazerny d'un père marchand en 1664, Jean Meslier devient curé d'Étrépigny dans ses Ardennes natales à l'âge de 25 ans. Il le restera jusqu'à sa mort le 17 juin 1729.

Il vit maritalement d'abord avec une femme de dix ans de moins que lui puis une autre qui a trente cinq ans de moins. Comme le concile n'accepte les gouvernantes agées de moins de quarante ans vivant chez le curé, l'Église le condamne à rester pendant un mois dans un monastère.

Les mauvais traitements que le seigneur de Touilly fait subir aux paysans de sa paroisse l'indignent et cet ultra en tout les dénonce un jour en chaire de vérité. Sévèrement tancé par l'évêché, il ne fera plus parler de lui de son vivant mais sa vengeance posthume aura des répercussions considérables.

À partir des essais de Montaigne et la Démonstration de l'existence de Dieu [1] de Fénelon qu'il annote frénétiquement dans les marges, il rédige ses propres Pensées et sentiments, volumineux mémoire manuscrit recopié en trois exemplaires qu'il lègue clandestinement à ses paroissiens.

Ce testament philosophique fait de lui un précurseur des Lumières de tout premier plan. Il y est le premier à professer un athéisme sans concession tandis qu'il développe avant la lettre un matérialisme rigoureux et il pose en précurseur les bases d'une philosophie anarchiste, ainsi qu'une conception communiste de la société.

De nouvelles copies circulèrent sous le manteau. Voltaire, d'Holbach, Frédéric II de Prusse, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, d'Alembert et l'ensemble des encyclopédistes les liront clandestinement et subiront l'influence de Meslier. Tout en restant dans l'ombre, Voltaire fait publier en 1762 des extraits de cet œuvre qui est si corrosive qu'il en réécrit et édulcore certains passages jusqu'à les rendre méconnaissables. L'athéisme radical du curé s'y trouve travesti en un déisme prudent. D'Holbach, quant à lui, publia Le bon sens du Curé Jean Meslier suivi de son testament.

« Quand l'humble curé d'étrépigny meurt, en 1729, il a recopié en trois exemplaires le message destiné à ses paroissiens, somme philosophique distribuée en neuf “Preuves de la vanité et de la fausseté des Religions”, nourrie par un athéisme et un matérialisme fédérateurs qui débouchent sur une virulente critique sociale et politique. C'est le vécu, l'insertion trente ans durant dans un petit village de Champagne, qui portent la réflexion de Jean Meslier (1664-1729), donnent à son œuvre profondeur et originalité, font de cet homme isolé un précurseur. Mais son message restera longtemps occulté. De ces trois volumineux manuscrits et des douze copies retrouvées dans des bibliothèques privées, seuls des extraits seront connus, centrés sur la critique exégétique, bientôt truffés de commentaires adventices, voire même de passages d'œuvres du baron d'Holbach. Plus de cent exemplaires manuscrits circulaient lorsque Voltaire lui-même, alerté dès 1735 sur ce “curé de village [...] aussi philosophe que Locke”, allait participer à cette campagne réductrice en publiant en 1762, dans sa croisade contre “l'infâme”, un Extrait des sentiments de Jean Meslier, bientôt appelé “Testament du curé Meslier”. Une première édition complète, à Amsterdam en 1864, passa totalement inaperçue. Les extraits furent republiés plusieurs fois avant la magistrale publication de Jean Deprun, Roland Desné et Albert Soboul en 1970. »

Portée par la langue rugueuse de sa province, la pensée de Meslier annonce la Révolution française et, bien au-delà, le matérialisme, le communisme et l'anarchisme.

Extraits du texte original

"Mes chers amis, puisqu'il ne m'aurait pas été permis et qu'il aurait été d'une trop dangereuse et trop fâcheuse conséquence de dire ouvertement, pendant ma vie, ce que je pensais de la conduite et du gouvernement des hommes, de leurs religions et de leurs moeurs, j'ai résolu de vous le dire après ma mort.
Ce serait bien mon inclination de vous le dire de vive voix avant que je meure, si je me voyais proche de la fin de mes jours et que j'eusse encore pour lors l'usage libre de la parole et du jugement. Mais comme je ne suis pas sûr d'avoir, dans ces derniers jours, le temps ni toute la présence d'esprit qui me seraient nécessaires pour vous déclarer alors mes sentiments, c'est ce qui m'a fait maintenant entreprendre de vous les déclarer ici par écrit, afin de tâcher de vous désabuser, au moins tard et autant qu'il serait en moi, des vaines erreurs dans lesquelles nous avons eu tous, tant que nous sommes, le malheur de naître et de vivre.(...)
C'est l'égoïme et l'ambition brutale qui sont la source et l'origine de tous ces superbes titres de seigneurs, de prince, de roi, de monarque et autres tyrans qui nous oppriment. Et aussi la source et l'origine de tous ces prétendus saints et sacrés caractères d'ordre et de puissance ecclésiastique et spirituelle que s'attribuent les prêtres et les évêques. La religion soutient le gouvernement politique, si méchant qu'il puisse être, et à son tour le gouvernement soutient la religion, si sotte et si vaine qu'elle puisse être.
Plus j'ai avancé en âge et en connaissance, plus j'ai reconnu l'aveuglement et la méchanceté des hommes, plus j'ai reconnu la vanité de leurs superstitions et l'injustice de leur gouvernement(...)
J'ai vu, et on voit encore tous les jours, une infinité d'innocents malheureux, persécutés sans raison et opprimés avec injustice, sans qu'ils trouvassent aucun protecteur secourable pour les secourir(...)
C'est l'égoïsme et l'ambition brutale qui sont la source et l'origine de tous ces superbes titres de seigneurs, de prince, de roi, de monarque et autres tyrans qui nous oppriment. Et aussi la source et l'origine de tous ces prétendus saints et sacrés caractères d'ordre et de puissance ecclésiastique et spirituelle que s'attribuent les prêtres et les évêques. La religion soutient le gouvernement politique, si méchant qu'il puisse être, et à son tour le gouvernement soutient la religion, si sotte et si vaine qu'elle puisse être.
D'un côté, les prêtres recommandent, sous peine de malédiction et de damnation éternelle, d'obéir aux magistrats, aux princes et aux souverains, comme étant établis de Dieu pour gouverner les autres, et les princes de leur côté font respecter les prêtres, leur font donner de bons appointements et de bons revenus et les maintiennent dans les fonctions vaines et abusives de leur faux ministère, contraignant le peuple de regarder comme saint et sacré tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils ordonnent aux autres de croire et de faire, sous ce beau et spécieux prétexte de religion et de culte divin.
Et ne croyez pas que je vise ici seulement les religions dites fausses, en exceptant au moins de ce nombre la religion catholique. Point. Elle n'est pas moins supersticieuse qu'une autre; elle n'est pas moins fausse dans ses principes, ni moins ridicule et moins absurde dans ses dogmes et maximes."


"Il serait juste que les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux de prêtres. Cette expression ne doit pas manquer de paraître assez rude et grossière, mais il faut avouer qu'elle est franche et naïve. Elle est courte, mais elle exprime assez, en peu de mots, tout ce que ces sortes de gens-là méritent.(...)
Il n'y en a point qui aient poussé si loin l'autorité absolue, ni qui aient rendu leurs peuples si pauvres, si esclaves et si misérables; il n'y en a point qui aient fait répandre tant de sang, qui aient fait tuer tant d'hommes, qui aient fait tant verser de larmes aux veuves et aux orphelins que ce dernier roi Louis XIV, surnommé leGrand, non véritablement pour les grandes injustices, pour les grandes voleries, pour les grandes usurpations, pour les grandes désolations, et pour les grands ravages et carnages d'hommes qu'il a fait faire de tous côtés, tant sur terre que mer.(...)
Où sont ces généreux meurtriers des tyrans que l'on a vus aux siècles passés? Où sont les Brutus et les Cassius? Où sont ces généreux défenseurs de la liberté publique, qui chassèrent les rois et les tyrans de leur pays, en donnant licence à quiconque de les tuer? Où sont Jacques Clément et les Ravaillac de notre France? Que ne vivent-ils encore de nos jours pour assommer et pour poignarder tous ces détestables monstres et ennemis du genre humain et pour délivrer, par ce moyen, les peuples de la tyrannie? Non,ils ne vivent plus, ces grands hommes, et on ne voit plus maintenant dans le monde que de lâches et misérables esclaves!


Tous les hommes sont égaux par la nature, ils ont tous également le droit de vivre et de marcher sur la terre, et d'avoir part aux biens de la terre en travaillant utilement les uns et les autres pour avoir les choses nécessaires et utiles à la vie."
"Il n'y a rien de si abject, de si pauvre, de si méprisé que les paysans de France: ils sont les esclaves des grand et des nobles, sans compter ce que les ecclésiastiques exigent injustement de ces pauvres malheureux."
"On a bien raison de comparer ces gens-là à des vermines, car ils ne font que tourmenter, ronger et manger le pauvre peuple. La religion se fait leur complice. Elle menace les ignorants du diable, comme si les diables pouvaient être plus hideux que tous les beaux messieurs, grands et nobles, que toutes les belles demoiselles, parées, frisées et poudrées, qui sont les plus grands ennemis du peuple et lui font tant de mal."
"...cette quantité de riches fainéants qui, sous prétexte qu'ils ont de quoi vivre de ce qu'ils appellent leurs rentes, ne se livrent à aucun travail! De quelle utilité sont ces gens-là, riches fainéants et mangeurs de la substance du peuple? N'est-ce pas la misère que cette quantité prodigieuse d'ecclésiastiques et de prêtres inutiles, d'abbés, de prieurs et de chanoines, de moines et de moinesses, qui ne sont d'aucune nécessité? Quels services rendent-ils au public? Aucun. Et, cependant, ce sont les mieux rentés et les mieux pourvus de tous les biens et de toutes les commodités de la vie: ils sont les mieux logés, les mieux chaussés, les mieux nourris, les moins exposés aux injures du temps et des saisons. S'ils tombent quelquefois dans des maladies ou des infirmités, ils sont si promptement et si soigneusement secourus que le mal n'a presque pas le temps de les offenser.
Ils font des voeux de pauvreté et de renoncement, ils font profession de vivre dans la mortification du corps et de l'esprit."
"C'est pourquoi leurs couvents sont comme des maisons de seigneurs, comme des palais de princes, leurs jardins sont commes des paradis terrestres, leurs cuisines sont toujours abondamment fournies. Ils ont le bonheur de récolter abondamment là où ils n'ont rien semé."
"C'est une injustice, criante de faire manger ainsi à des fainéants la nourriture que, seuls, les bons ouvriers devraient avoir; c'est une injustice criante d'arracher de leurs mains ce qu'ils gagnent et ce qu'ils font venir à la sueur de leur corps pour le donner à des moines inutiles. Comme si on avait à faire de tous ces gens-là, de tous ces diseurs de messes et de bréviaires, d'oraisons et de chapelets! A quoi sert qu'ils se déguisent sous tent de diverses et ridicules formes d'habits, qu'ils s'enferment dans des cloîtres, qu'ils marchent pieds nus, qu'ils se donnent la discipline, qu'ils aillent à certaines heures du jour ou de la nuit chanter psaumes et cantiques? Les oiseaux sauvages chantent et ramassent assez dans les champs et dans les bois. Les peuples n'ont que faire de nourrir tant de gens pour ne faire que chanter dans les temples.""Quand tous les moines et tous les prêtres célébreraient chacun vingt, trente et même cinquante messes par jour, elles ne vaudraient pas à elles toutes un seul clou à soufflet, comme on dit. Un clou est utile et nécessaire, on ne saurait s'en passer en nombre de choses, mais toutes les prières, toutes les oraisons et toutes les messes ne sont utiles qu'à faire venir de l'argent à ceux qui les disent. Un seul coup de hoyau qu'un pauvre manouvrier donne en terre pour la cultiver est utile et sert à faire venir du grain pour nourrir l'homme. Un bon laboureur en fait venir avec sa charrue plus qu'il ne lui en faut pour vivre; mais tous les prêtres ensemble ne sauraient avec toutes leurs prières et tus leurs prétendus saints sacrifices de messes, contribuer à la production d'un seul grain."La profession des moindres artisans est utile et nécessaire dans les Républiques, celles même des comédiens et des joueurs de flûte et de violon ont leur mérite et leur utilité, car les gens de cette profession servent au moins à réjouir et à divertir agréablement les peuples. Il est bien juste que ceux qui, tous les jours, s'occupent utilement au travail et même à des travaux pénibles et laborieux, il est bien juste, di-je, qu'ils aient au moins quelques heures de divertissement. Mais la profession des prêtres et des moines n'est qu'une profession d'erreurs, de superstitions et d'impostures, et, par conséquent, bien loin qu'elle doive être censée utile et nécessaire dans une bonne et sage République, elle devrait, au contraire, y être regardée comme nuisible et pernicieuse, et ainsi, au lieu de gratifier si bien les gens d'une telle profession, il faudrait absolument les interdire e toutes les superstitieuses et abusives fonctions de leur ministère et les obliger à s'occuper à quelque honnête et utile exercice, comme font les autres."


"On a besoin dans toutes les paroisses de quelque berger ou de quelque porcher pour garder les troupeaux, on a besoin partout de fileuses de laine et de blanchisseuses de linge. Mais quel besoin a-t-on, dans une République, de tant de prières, de tant de moines et de moinesses, qui vivent dans l'oisiveté et dans la fainéantise?"
" Si les hommes possédaient et jouissaient également en commun des richesses, des biens et de commodités de la vie, s'ils s'occupaient unanimement tous à quelque honnête et utile travail, ils vivraient tous heureux et contents, car la terre produit assez abondamment pour les nourrir et les entretenir; personne ne serait en peine ni pour soi, ni pour ses enfants de savoir où il logerait, peronne n'aurait à se tuer soi-même par des excès de fatigue et de travail."
"Vous étonnez-vous, pauvres peuples, que vous ayez tant de mal et tant de peines dans la vie? C'est que vous portez seuls tout le poids du jour, c'est que vous êtes chargés non seulement du fardeau de vos rois et de vos princes qui sont vos premiers tyrans, mais encore de toute la noblesse, de tout le clergé, de toute la moinerie, de tous les gens de justice, en un mot e tout ce qu'il y a de gens fainéants et inutiles dans le monde."
"Les moines n'ont eu garde de renoncer aux avantages de la vie en commun. Aussi sont-ils toujours dans un état florissant, ne sentent-ils jamais les misères ni les incommodités de la pauvreté: leurs couvents sont aussi superbement bâtis que des palais, leurs maisons sont des réservoirs de tous les biens et de toutes les commodités. Que les hommes ne s'entensent-ils pas de même pour jouir de la vie en commun, dont les avantages sont évidents et incalculables?
Mais les grands et les nobles ont intérêt à ce que cet état ne s'établisse pas. Ils préfèrent la division des hommes qui leur permet de les pressurer, de les dépouiller, sachant leur inspirer une telle crainte que ceux-ci n'osent même résister, alors même que les princes les obligent à se précipiter sur les autres peuples pour des intérêts qui ne sont pas les leurs."
"L'ordre naturel est ainsi entièrement perverti dans le royaume. La France est victime de l'ambition de ses rois, tout s'y rapporte à une vaine image de gloire et ne rend que plus pesantes les chaînes sous lesquelles elle gémit."

"Sur quelles bases ont-ils fondé cette prétendue certitude de l'existence d'un Dieu? Sur la beauté, l'ordre, sur les perfections des ouvrages de la nature? Mais pourquoi aller chercher un Dieu invisible et inconnu pour créateur des êtres et des choses, alors que les êtres et les choses existent et que, par conséquent, il est bien plus simple d'attribuer la force créatrice, organisatrice, à ce que nous voyons, à ce que nous touchons, c'est à dire à la matière elle-même? Toutes les qualités et puissances qu'on attribue à un Dieu placé en dehors de la nature, pourquoi ne pas les attribuer à la nature même qui est éternelle?"
"Rien ne se crée. Rien ne se perd. Le temps ni l'espace n'ont été créés: car si un être avait créé le temps, il eût fallu qu'il fût hors du temps et rien ne peut être hors du temps. Pour créer l'espace, il eût fallu qu'il fût hors de l'espace, et rien ne peut être hors de l'espace. Enfin pour créer la matière, il eût fallu qu'il fût hors de la matière et rien ne peut être hors la matière."
"Le monde est un mélange confus de bien et mal; il s'ensuit évidemment qu'il n'a pas été créé par un être infiniment parfait, et, par conséquent, il n'y a pas de Dieu."


Que diriez-vous, Messieurs les Déicoles, d'un père de famille qui pouvant tout bien régler et gouverner, qui pouvant donner à ses enfants de belles perfections, voudrait néanmoins tout abandonner à la conduite du hasard et laisser venir les enfants beaux ou laids, sains ou malades? Serait-ce là un père parfaitement bon? Le berger qui n'a pas créé ses brebis s'efforce de les protéger contre les dangers, la maladie ou la dent du loup. Que diriez-vous de lui s'il prenait plaisir à les regarder aller à leurs risques dans les marécages pestiférés ou dans les antres des bêtes féroces?
Ah! l'autre vie! l'âme immortelle! Est-ce que nous ne sentons pas, intérieurement et extérieurement par nous-mêmes, que nous ne sommes que matière, et que nos pensées les plus spirituelles ne sont que de la matière de notre cerveau, qu'elles sont le résultat de sa constitution matérielle et que ce que nous appelons notre âme n'est en réalité qu'une portion de la matière, la plus délicate et la plus subtile?"
"L'âme n'est ni spirituelle ni immortelle. Elle est matérielle et mortelle aussi bien que le corps. Il n'y a donc point de récompense à espérer
ni de châtiments à craindre après cette vie. Il n'y a point de bonté souveraine pour récompenser les justes et les innocents, point de justice souveraine pour punir les méchants. Il n'y a point de Dieu."
"Mais il y a l'homme, il y a la terre, il y a la vie, il y a le sentiment de l'équilibre et de la justice, et c'est sur cette terre qui lui appartient, dans cette vie qui est sienne, que l'homme doit réaliser la justice, le bonheur, la solidarité et la fraternité universelles. Ce n'est pas en Dieu que l'homme doit chercher la puissance, la bonté, la perfection, c'est en lui-même: par l'instruction il deviendra savant, c'est à dire puissant; par l'éducation, il se fera juste, c'est à dire bon; par l'aide mutuelle et la solidarité, il réalisera sur la planète qui est son domaine la perfection possible. Il faut avoir le courage de rejeter toutes les idées préconçues et surtout d'effacer ce préjugé de la perfection des choses actuelles, comme ayant été créées définitivement par l'ordre d'un Dieu. Tout est en mouvement, tout se transforme, tout progresse."
" La matière a institué, par des modes de mouvement, tous les différents effets ou ouvrages que nous voyons dans la nature: il n'y a que des efforts naturels. La matière obéit à des lois qui, jusqu'ici, nous semblent toujours identiques à elles-mêmes, et ce pendant il nous appartient d'en modifier l'expression, par exemple, dans les plantes ou arbres sur lesquels nous pouvons mettre des greffes de différentes natures. La vie corporelle, soit des hommes, soit des bêtes, soit des plantes, n'est qu'une espèce de modification et de fermentation continuelle de leur être, c'est à dire de la matière dont ils sont composés, et toutes les connaissances, les pensées et les sensations qu'ils peuvent avoir ne sont, que diverses autres modifications et fermentations."


Bientôt je ne serai plus rien.

Levez-vous, unissez-vous contre vos ennemis, contre ceux qui vous accablent de misère et d'ignorance. Rejetez entièrement toutes les vaines
et superstitieuses pratiques des religions. N'ajoutez aucune foi aux faux mystères, moquez-vous de tout ce que les prêtres intéressés vous disent. car c'est là la cause funeste et véritable de tous vos maux...Votre salut est entre vos mains, votre délivrance ne dépend que de vous, car c'est de vous seuls que les tyrans obtiennent leur force et leur puissance."
"Unissez-vous donc, ô peuples! unissez-vous tous, si vous avez du coeur, pour vous délivrer de vos misères communes. Commencez d'abord par vous communiquer secrètement vos pensées et vos désirs. Répandez partout le plus habilement possible des écrits semblables à celui-ci par exemple, rendez odieux partout le gouvernement tyrannique des princes et des prêtres. Secourez-vous dans une cause si juste et si nécessaire et où il s'agit de l'intérêt commun de tous les peuples..."
"Retenez pour vous-mêmes ces richesses et ces biens que vous faites venir à la sueur de votre corps, n'en donnez rien à tous ces superbes et inutiles fainéants, rien à tous ces moines et à ces ecclésiastiques qui vivent inutilement sur la terre, rien à ces orgueilleux tyrans qui vous méprisent...que vos enfants, vos parents, vos alliés quittent leur service, excommuniez-les de votre société. Ils ne peuvent pas se passer de vous, vous pouvez vous passer d'eux et n'ayez pas d'autre religion que de maintenir partout la justice et l'équité, de vous aimer les uns les autres et de garder inviolablement la paix et la bonne union entre vous."
"Après cela, qu'on en pense, qu'on en juge, qu'on en dise ce que l'on voudra, je ne m'embarrasse pas. Que les hommes s'accommodent et se gouvernent comme ils veulent, qu'ils soient sages ou qu'ils soient fous, qu'ils disent ou qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront après ma mort, je m'en soucie fort peu. Je ne prends déjà presque plus de part à ce qui se fait dans le monde. Les morts avec lesquels je suis sur le point d'aller ne s'embarrassent plus de rien et ne se soucient plus de rien. Je finirai donc ceci par le rien, aussi ne suis-je guère plus que rien et bientôt je ne serai plus rien"

Christicole: adorateur/trice du Christ (Trésor de la Langue Française). Selon le TLF, le suffixe -cole (adorateur) a une « valeur parfois légèrement péjorative [qui] vient peut-être de chez Rabelais, p. ex. sorbonicole »
Par JEN
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Vendredi 29 février 2008

La chaleur inhabituelle du début d’été avait guidé mes pas vers cette église où j’étais sûr de pouvoir me reposer un instant et profiter d’un peu de fraîcheur et de calme.
Ce n’est que lorsque mes yeux s’accommodèrent à la douce lumière ambiante que l’étrange personnage capta mon attention : c’était un grand crucifix. On aurait pu s’attendre à ce que le supplicié accroché au mur montre un visage ravagé de souffrance, un corps affaibli, meurtri par la flagellation et le coup de lance à son côté. Or il n’y avait là qu’un beau jeune homme triste et plein de douceur. N’étant recouvert que d’un minuscule linge autour de la taille, on pouvait admirer l’intégralité d’un corps qui n’avait pas encore subit les dommages du temps et dont la perfection faisait penser à l’harmonie des statues grecques.
Je fus surpris de ressentir à la vue de ce christ une sensation plutôt agréable, parfaitement inattendue face à ce qu’aurait dû évoquer une scène de torture. J’essayais de trouver une explication rationnelle à cette étrange impression. Je me dis que ce spectaculaire supplice de la croix n’était pas le pire. Le pauvre Jésus aurait tout aussi bien pu se faire lapider, écartelé, écorché vif et coupé en morceaux ou simplement empalé. Pendant un moment j’imaginais avec une absurde complaisance les « signes de croix » singuliers qu’aurait pu suggérer ces autres supplices et ne pus m’empêcher de sourire de ce à quoi l’on avait échappé avec le dernier de la liste.
J’observais de nouveau Jésus et constatais qu’il avait les chevilles d’une extrême finesse, ce qui me fit souvenir de la légende selon laquelle les femmes ont longtemps essayé d’occulter leurs chevilles, ces dernières étant supposées indiquer une propension amoureuse proportionnelle à leur finesse. Cette pensée m’apparut d’autant plus saugrenue qu’il ne s’agissait pas d’un corps féminin, mais bien de celui d’un homme dont le sculpteur avait reproduit l’harmonieuse musculature et les larges épaules mises en valeur par des hanches étroites. Il se dégageait cependant de cette représentation une douceur et une beauté inhabituelles pour ce genre de personnage et ce genre de lieu.
Je me dis que celui qui l’avait réalisé avait pu être dépassé par son œuvre, ou peut-être subjugué par la beauté de son modèle. Malgré cette évidente volupté, ce Christ était cependant parfaitement conforme aux critères de la décence et de l’orthodoxie : accroché irréprochablement sur sa croix, ses parties honteuses étaient parfaitement dissimulées sous un pagne, sa tête bien surmontée de la couronne d’épine.
L’émotion, sans doute purement esthétique que je ressentais, semblait provenir de la simple représentation d’un corps harmonieux et sensuel. Qu’un artiste de talent eut voulu rendre beau le fils de Dieu n’était pas anormal. Ne dit-on pas : « beau comme un Dieu » ? Qu’auraient pensé les fidèles d’un Jésus contrefait et laid ? Un nabot aurait-t-il conquis les foules ? Indiscutablement, ce Christ-là avait tout pour enchanter les honnêtes gens. Combien de jeunes filles avaient d’ailleurs pu être émues par les proportions admirables de ce corps si humain ? Avec quel enthousiasme, nombre d’entre elles avaient dû se presser à l’église pour ressentir ce petit frisson que, dans leur tendre naïveté, elles avaient pu prendre pour une manifestation de l’Esprit Saint. De plus, recevoir en elle le corps d’un tel Christ, ne fusse que par une insipide hostie, devait être une bien douce récompense à leur aimable piété.
Quelques jeunes garçons, à la sexualité hésitante, avaient-ils sans doute pu aussi être troublés par de timides érections. Alors dans une sorte d’innocent miracle Jésus leur avait laissé entrevoir les charmes de certains plaisirs réprouvés par les bonnes mœurs de leurs contemporains, mais que le Sauveur dans son admirable tolérance n’avait jamais critiqué. Lui qui comprenait si bien les désirs, les tourments et les faiblesses humaines. Pendant que je pensais intensément au message d’amour de ce Jésus des Evangiles, une question s’imposa à moi : que sait-on vraiment de lui ? A-t-on connaissance de sa vie intime, de la plus modeste aventure féminine? Pourquoi a-t-il occulté des aspects aussi primordiaux de son existence que, par exemple, ses relations amoureuses ? Sans doute avait-il précisément ici quelque chose d’important à cacher, mais quoi ?
Je restais à contempler l’œuvre d’art qui sans  la croix aurait été encore plus belle, quand j’eus soudain une révélation ! Je venais de comprendre que Jésus avait vécu un drame insoupçonné et que son silence sur sa vie privée était lourd de signification. J’eus la certitude que l’artiste avait lui aussi percé ce mystère que la magie de son art avait révélé avec une étrange impudeur. Tout devenait clair et « l’amour du prochain » que Jésus clame sans cesse prenait un sens nouveau. Cet amour n’était pas le piètre résultat d’une mesquine compassion chèrement marchandée par des Chrétiens ordinaires pour se donner bonne conscience. Non, cet amour était universel : hommes, femmes, Dieu devaient se joindre dans une jubilation infinie.
Je ne pus alors m’empêcher de sourire tristement en pensant à toutes les complications scolastiques qu’ont pu imaginer les hommes d’église parlant sans vergogne au nom et à la place d’un Dieu qu’ils ne connaissent aucunement. J’étais navré pour ce pauvre Jésus que les gens se complaisent à laisser toujours cloué sur sa croix comme une vulgaire chouette sur la porte d’une église. Dans quel but poursuivent-t-ils cette macabre mise en scène ? Pour sauver une humanité indifférente : c’est absurde, autant que de lui faire décrasser les pouilleux est répugnant, le faire naître d’une mère mariée mais resté vierge est farfelu… pauvre Jésus ! Comme doit-il être attristé que des gens prétendument sérieux puissent croire à de telles inepties et être passé à côté de sa vérité la plus évidente !
Tout est pourtant simple et lumineux. Quand il dit à son père : « pourquoi m’as-tu fait cela ? », il y a un énorme malentendu. Il ne reproche pas à son père son tragique destin : il en était parfaitement informé depuis le début. Non, ce qu’il reproche à son divin géniteur c’est uniquement de l’avoir fait… homosexuel ,  c’est-à-dire, pour l’époque, un monstre aux pulsions coupables !
On comprend alors que Jésus soit allé vers les exclus, les réprouvés et les marginaux : il l’était lui-même autant qu’eux. Quand, dans son message ,  il dit « aimez-vous les uns les autres » ses intentions sont claires et personne ne le comprend. Jésus doit être heureux que les homosexuels soient enfin reconnus comme des créatures du Bon Dieu, tout aussi estimables que celles qui copulent avec le sexe opposé.
Je restais encore un long moment à méditer, tout au bonheur de cette révélation surprenante que je remerciais le Seigneur de m’avoir envoyé. Puis je me levais et, m’avançant vers la sortie, je passais à côté d’une dame qui semblait mâchouiller une quelconque prière, et à qui je dis doucement en désignant le grand crucifix : « vous saviez, vous, que Jésus, en plus d’être juif était aussi pédé ? ».
Elle ne devait pas le savoir car elle me regarda d’un air hébété.                  JN
Par JEN
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Vendredi 29 février 2008


Allo, Madeleine… sais-tu qui te parle ?

Bien sûr que c’est moi, par contre ce que tu ne sais pas c’est que je suis devenue une écouteuse. Oui ma chère : une écouteuse de l’Association des Dames du Bon Secours. Je t’en ai parlé, il y a quelque temps. Je réponds par téléphone à des gens qui ont des problèmes, les demandes sont renvoyées chez moi, et je peux répondre avec mon téléphone mobile, tout en faisant autre chose, c’est cool non ?

Alors, j’ai suivi un stage de formation. Premier jour : l’écoute passive, deuxième jour : l’écoute active, et troisième jour : comment faire le bonheur des gens malgré eux ! Bon, je vais te laisser car dans cinq minutes je serai opérationnelle sur la tranche 14 - 18.

Non, pas les anciens combattants, la tranche horaire de 14 à 18 heures, il paraît que c’est la plus facile pour débuter, allez Bisous !

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Pauvre Madeleine, elle m’a toujours un peu jalousée… mais en tant qu’écouteuse, je suis au-dessus de ces contingences. Une écouteuse s’efforce de comprendre, puis doit guider celui qui cherche la lumière dans les ténèbres.

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(Sonnerie)
Chic, mon premier appel !
Allo, les écoutes à votre service

Pardon ? Non monsieur, c’est une erreur (en aparté : un mauvais numéro… je vais en profiter pour m’entraîner un peu), je vous disais que c’est une erreur, mais que l’erreur est humaine…

Ne vous fâchez pas, je disais ça parce que vous avez l’air stressé, calmez-vous autrement vous risquez une attaque (en aparté : « en cas de pulsions violentes, laissez passer l’orage et reprendre la main avec le maximum de fermeté, dès la première accalmie »).

Bon maintenant permettez-moi de vous dire, cher Monsieur, que vous n’avez pas le monopole de la conscience professionnelle, d’ailleurs vous ne savez même pas qui je suis… comment ?

Non monsieur, je ne suis pas une petite pute de standardiste, je suis une écouteuse…non pas une écouilleuse, mais une é-cou-teu-se… non monsieur, la banque ne me paie pas pour faire chier les clients ! Je pense qu’il serait bon que vous vous calmiez afin que je vous explique à la fois votre erreur et le contenu de ma mission… Oh ! Il a raccroché.


En aparté : Je crois que je ne m’en suis pas mal tirée, pour une première fois. J’aurais quand même bien aimé lui dire, à cet abruti, que je ne suis pas …La Banque Populaire !
 
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(Sonnerie)
Allo, ici le service d’écoute de l’Association

Je comprends la situation ; votre mari couche avec sa secrétaire. Mais c’est très banal ces choses-là, ça arrive tous les jours. C’est  dans la nature des hommes d’être volages. Ils sont comme Dieu les a faits, et quelque fois pires… d’ailleurs cette petite secrétaire… elle rend peut-être un grand service à votre couple. Elle évite à votre mari d’être frustré, stressé, ce qui pourrait le rendre violent ou dépressif. C’est en quelque sorte comme une… soupape.

Mais oui, bravo, bien sûr ! Trompez-le, ça vous fera du bien, et ça ne lui fera pas de mal, surtout s’il n’est pas au courant.

Mais ne me remerciez pas, chère madame, entre femmes on doit s’épauler. Je n’ai fait que vous aider à trouver en vous-même les ressources pour combattre l’adversité… aurevoir, et… bien du plaisir !

En aparté : ça c’est fort : « trouver en vous-même les ressources pour combattre l’adversité ! »  Je me demande où je vais chercher des trucs pareils. Je crois que je m’en suis encore assez bien tirée. Il faudrait peut-être que j’améliore un peu l’entrée en matière…

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(Sonnerie)
Allo, bonjour, c’est Thérèse qui vous écoute…

Oui monsieur, c’est effectivement dramatique…elle a donc été supprimée, brutalement ?

Allez ne vous désespérez pas, les émissions de télé, c’est comme les femmes : une de perdue, dix de retrouvées, changez donc de chaîne !

Dans ce cas, je vous conseille de vous mettre au bridge ou à la pétanque.

Voilà une très bonne idée : jetez votre téléviseur !

Non monsieur, on ne se jette pas du quatrième étage avec son téléviseur, imaginez que quelqu’un passe en dessous.

Puisque vous me demandez mon conseil, je trouve qu’il serait plus raisonnable d’aller vous jeter dans la Seine, avec votre téléviseur, si cela vous fait du bien.

Tout le plaisir était pour moi ! Au revoir, cher monsieur, et … bon suicide !

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(Sonnerie)
Bonjour, c’est Thérèse qui vous parle.

Chère madame, ce que vous me dites me surprend. Comment Dieu pourrait-il se désintéresser de vous ?

C’est qu’il a beaucoup de travail en ce moment, et parfois, il n’a pas le temps de répondre personnellement à tout le monde, et puis… vous savez comment il est, Dieu, toujours très discret.

Dans ces conditions, s’il vous ignore, ignorez-le aussi, et nous verrons bien qui se lassera le premier !

Voilà, vous avez tout compris ! Plus de prières, d’église, plus de simagrées ! Faites de la marche à pied, de bons gueuletons, vous pouvez même dire du mal de vos amies, si ça vous fait du bien.

Mais, chère madame, réfléchissons : si le bon Dieu a créé les tentations, c’est bien pour que nous y succombions. D’ailleurs la gourmandise, la paresse… c’est merveilleux, non ? Et même la luxure… c’est un joli mot : luxure, il a luxe…

Désolée, alors chère madame, il vous reste quand même la gourmandise et la paresse !

Au revoir madame, profitez-en bien, et Dieu aura ce qu’il mérite.

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(Sonnerie)
Thérèse est à votre écoute…

Vous voulez toujours la Banque Populaire, vous êtes tenace !

Oui monsieur, c’est toujours moi, celle que vous avez traité d’écouilleuse, de petite pute de standardiste. Comme vous avez été impoli avec moi, je suis navré de vous dire que vous n’aurez pas votre carnet de chèque…

Vous redevenez poli, c’est hélas un peu tard. Ici à la Banque Populaire, on ne traite pas une employée méritante de « branleuse qui fait chier les clients », je suis obligée de prendre des sanctions à votre encontre. Non seulement vous n’aurez plus jamais de chéquiers, mais de plus je vous mets à la porte de notre banque !

D’abord, Monsieur, l’argent ne fait pas le bonheur. Et quant au solde de votre minable petit compte, je le verserai à une bonne œuvre, par exemple… à l’association des Dames du Bon Secours… Si vous saviez, Monsieur, combien ces dames sont étonnantes !

J. N.




Par JEN
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Mercredi 23 janvier 2008

On serait parfois surpris de savoir les drôles de choses qui se passent dans la tête ou les alcôves des gens comme il faut, que l’on croise dans la rue. Rien ne laissait d’ailleurs deviner ce qui allait survenir pour Pierre et Nathalie que beaucoup n’hésitaient pas à considérer comme un couple modèle.

Alors que Pierre était ordinairement peu loquace à propos de ses journées de travail, Nathalie prenait toujours un vif plaisir à relater les moindres péripéties de la vie au bureau. Tant et si bien que Pierre avait fini par connaître la manière d’être de la plupart des collègues de sa femme, sans les avoir jamais rencontré. Certains d’entre eux avaient même fini par gagner sa sympathie, comme la pauvre Rosine à qui il arrive toujours des « tuiles », ou comme cette Juliette qui s’embarquent dans des affaires de cœur désespérantes.

Cependant, parmi les personnages de cet aimable feuilleton quotidien auquel Pierre prêtait une oreille complaisante, l’un d’eux, un certain Romain, semblait avoir gagné un statut particulier. Nathalie en parlait toujours avec un évident plaisir. Bien qu’aucunement jaloux, la curiosité de Pierre fût progressivement avivée. Il devint en particulier curieux de savoir pourquoi, ce charmant collègue, pourtant célibataire, ne répondait jamais aux avances très nettes de certaines femmes du bureau, qui, aux dires de Nathalie n’étaient pas les plus désagréables.

Un soir qu’il était venu chercher son épouse à son travail, pour aller au restaurant, Pierre fit enfin la connaissance de Romain. Il le trouva d’emblée fort sympathique et la conversation  s’engagea aussitôt :
- Vous êtes assez conforme à la description que ma femme m’a faite de vous, car sans que vous le sachiez, vous êtes l’un des personnages de mon feuilleton quotidien.
- Votre feuilleton ? Demanda Romain intrigué.
- Celui de votre bureau, avec ses intrigues, ses petites histoires… j’y ai droit tous les jours.
- Ça ne doit pas être très passionnant.
- Détrompez-vous, Nathalie raconte bien. Savez-vous que  j’en viens à vivre les malheurs de Juliette,  ou les doutes de Rosine… en ce qui vous concerne, je connais vos faits et gestes, mais… je me méfie un peu sachant combien ma femme vous estime.
- Vous a-t-elle dit que je suis tatillon, indécis, timoré, superficiel ?
- Jamais ! Dans son feuilleton, elle reste toujours bienveillante avec tous les personnages.

Tous trois se mirent à rire. Puis, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, Pierre proposa à Romain, s’il n’avait rien de mieux à faire, de se joindre à eux dîner. Celui-ci déclina l’offre, promettant que ce serait avec plaisir pour une prochaine fois. Plusieurs semaines passèrent avant que cette promesse ne soit tenue. Cependant, le fait d’avoir rencontré le collègue de sa femme avait singulièrement modifié la manière dont Pierre recevait désormais le récit de Nathalie sur les menus évènements qui ponctuent la vie de bureau. Il sembla évident à Pierre que sa femme ressentait pour son collègue, un sentiment allant assez au-delà de l’estime. Il en eut même la preuve lorsqu’il s’ingénia à lui poser quelques questions ambiguës, amusé et excité de la voir se troubler.

Elle lui rapporta, un soir, une discussion au cours de laquelle certaines mauvaises langues, avaient décrété que Romain était homosexuel. D’autres contestèrent la chose au motif qu’ils l’avaient vu déjeuner dernièrement avec une jolie femme, preuve évidente de sa normalité. Mais les premiers ne désarmant pas, rétorquèrent que cette élégante inconnue pouvait très bien être sa soeur ou sa cousine, ce qui ne donnait alors aucun gage de normalité. Pierre suggéra qu’au bénéfice du doute, il faudrait s’assurer d’autres indices. Quelque temps après cette discussion, Nathalie lu  un intéressant article dans un magazine qui expliquait que tous les hommes sont naturellement bisexuels et que seules les règles sociales et religieuses les découragent de s’adonner à des pratiques dont le but ne soit pas la procréation. Il y avait ensuite une belle envolée journalistique sur les affres de la frustration et sur la tendance qu’ont certaines personnes à être attirées en secret par le même sexe qu’eux. Le texte citait alors des témoignages anonymes de gens respectables confirmant leur bonheur d’avoir découvert les délices des plaisirs interdits, et le fait que la transgression ne les empêchait aucunement d’être de bons pères de famille, des maris attentionnés ou des employés modèles. L’article concluait sur une profonde pensée de Woody Allen soulignant l’avantage pratique qu’ont les heureux bisexuels d’avoir deux fois moins de chance de revenir bredouille le samedi soir.

Pierre admit que l’article n’était pas si éloigné de la réalité, à propos de la bisexualité latente. En ce qui le concernait, la chose ne l’avait jamais troublé… du moins, avant d’avoir fait la connaissance de Romain. Un peu surprise, Nathalie rétorqua en riant :
- Sachant que tu risques… je n’aurais peut-être pas dû te le présenter !
- Je crois courir moins de risque que toi, car tu as déjà succombé, petite Sainte Nitouche !
- Tu exagères, j’avoue qu’il ne me déplait pas, reconnue Nathalie,
- Tu es honnête.
-  Hélas, si les choses sont… tu ne devrais courir aucun risque !
- A moins que tu ne te serves de moi comme appât.
- Comme appât, toi ? Ce serait un peu…
- Equivoque. Je ne serais pas le premier homme à être victime du machiavélisme des femmes.
- Pauvre Pierrot, tu as vraiment tout de l’innocent chevreau.
- Ma chérie, quel sacrifice ne ferais-je pas pour toi ?

Quelques jours plus tard, Nathalie eut l’occasion de rappeler à son collègue l’engagement qu’il avait pris de venir dîner un soir. Celui-ci accepta aussitôt, si bien qu’ils se retrouvèrent la semaine suivante dans un petit restau du Quartier Latin. Ce fut une très belle soirée. Pendant le repas, Nathalie, plus radieuse que jamais, se contenta d’écouter attentivement les deux hommes, son regard passant alternativement de l’un à l’autre, avec l’évidente satisfaction de découvrir leur parfaite connivence. Lorsqu’ils durent se quitter, il était déjà tard, aussi les deux hommes décidèrent-ils de poursuivre leur intéressante discussion le surlendemain autour d’une tasse de thé.

Sur le chemin du retour, Pierre ne cacha pas sa satisfaction tant pour le délicieux repas que pour l’agréable compagnie. Nathalie ne fit pas de commentaire, mais, dans l’ascenseur, elle se colla à son mari, puis sitôt la porte refermée, elle l’entraîna vers leur chambre. Pierre ravi de voir sa femme, habituellement si calme, dans de si bonnes dispositions, n’eut pas vraiment le temps de réfléchir devant une ardeur qui dépassait largement l’obligation conjugale. Une folie heureuse s’empara d’eux, comme si la soupape de la bienséance s’ouvrait pour déverser les fantasmes les plus incongrus. Ce n’est pas à deux qu’ils firent l’amour, mais à trois.

Avant de s’abandonner à la douceur du sommeil qui récompense les amants satisfaits, Pierre repensa en accéléré aux évènements de la soirée. Sans doute l’avait-elle jeté dans les bras de cet individu inaccessible au beau sexe, mais qui pourtant l’attirait tant. Par quelle naturelle habileté, elle avait encouragé sa bisexualité… Qu’espérait-elle ? Voulait-elle faire enfin, par sa personne interposée, la conquête de cet aimable collègue… ou bien avait-elle espoir qu’ après en avoir profité, il lui amène dans leur lit ce nouvel amant ?

Amusé et admiratif du génie manipulateur que les femmes les plus vertueuses savent si bien cacher, Pierre sombra dans un sommeil bienheureux.

Par JEN
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Mercredi 23 janvier 2008

« Vous avez quelque chose de très banal, avait dit le médecin, ces bruits n’existent que dans votre cerveau, si vous n’y faites plus attention, vous finirez par les oublier ».
François essaya donc de ne plus y penser. Cependant un soir au restaurant, le hasard l’avait placé en face d’un couple attablé devant un énorme plateau d’huîtres que la femme avalait avec un long bruit de sucions. L’homme, lui, faisait silencieusement glisser les animaux dans sa bouche et les mâchouillait consciencieusement. Or François remarqua quelque chose DE bizarre : à chaque fois que l’homme écrasait une huître entre ses mâchoires, il se produisait un petit bruit désagréable.
Soudain il n’entendit plus rien : l’homme avait terminé. Il eut alors la révélation que ce qu’il percevait n’était pas autre chose que la plainte de l’huître qu'on écrase, et qu’il était apparemment le seul à entendre.
Par prudence, il ne dit rien à personne de sa découverte, mais remarqua également que ses soi-disant acouphènes survenaient régulièrement à chaque fois qu’il croisait sur son chemin des personnes ayant l’air de souffrir. C’est pourquoi, lorsqu’il passa, quelques jours plus tard devant la porte du second étage, il perçut distinctement un bruit de douleur qui le fit s’arrêter sur le pallier, au moment précis où sortit une jeune femme qui s’avéra être l’infirmière.
- Il souffre beaucoup, n’est-ce pas ?
- Vous savez… en phase terminale, c’est jamais une partie de plaisir.
- Il n’y a pas de calmants plus puissants ?
- C’est le médecin qui décide… Excusez-moi, mais je suis très en retard !

François il monta chez lui en se disant qu’il était désolant qu’un vieux monsieur si agréable connaisse une fin si indigne. Ce soir-là, il y avait un beau film à la TV, de sorte qu’il oublia le pauvre voisin. Cependant, plus tard, dans le silence de la nuit, il perçut de nouveau l’étrange bruit. Le lendemain matin, il sonna à la porte de l’appartement du dessous.
- Pardon madame, je sais par l’infirmière que votre mari ne va pas bien, et j’ai pensé qu’une petite visite amicale pourrait lui changer les idées…
- Comme c’est gentil à vous, entrez donc ! Mon mari a toujours été un malade difficile, et ça ne s’arrange pas. Il est douillet, comme tous les hommes, pourtant le docteur lui donne des calmants.
Avec une certaine appréhension, il s’approcha du lit et il fut frappé par le visage triste et fatigué du malade.
- Vous avez beaucoup souffert, n’est-ce pas ?
- Oui… à présent ça mieux ? Je crains que les sédatifs me fassent plus beaucoup d’effets.
- Qu’en pense le médecin ?
- Il s’en fout. Je lui ai dit plusieurs fois que je voulais mourir, vous savez ce qu’il me répond ? « Désolé, c’est le bon Dieu qui décide, moi je ne peux que vous soigner». Il m’a aussi conseillé de prier…
- Un sédatif à haute dose me semblerait plus judicieux.
- À haute dose, n’y pensez pas ! « ça pourrait me tuer »
- Vous devriez peut-être changer de médecin…
- Je suis, hélas, coincé avec le docteur Robillard… vous savez, j’ai toujours été croyant, mais je ne peux même plus prier. Ma seule obsession est d’en finir. Hélas, vu ma faiblesse, que puis-je faire seul ?
- Et votre femme ?
- Oh, elle… c’est un petit oiseau, elle a toujours été futile, ça faisait son charme quand elle était jeune…elle est totalement incapable de m’aider. Voilà pourquoi j’agonise comme un chien, pire même, lui on le pique !

Soudain le bruit s’amplifia pendant quelques minutes. François s’approcha et saisit la pauvre main crispée sur le drap. Le malade murmura :
- C’est absurde non ? N’avez-vous pas entendu dire : « Dieu est amour » . C’est une imposture. Toute la misère du monde, à commencer par la mienne prouve le contraire. Est-ce que la punition que je subis peut encore s’appeler vie ? Je n’ai aucun crime à expier ! Pourquoi suis-je m’accablé ?
- On dit que « les voies de Dieu sont impénétrables ».
- Vous rigolez, ce qui est impénétrable c’est la bêtise, la veulerie, l’arrogance, la superstition, l’ignorance, la naïveté, et l’indifférence des hommes.

Le malade, qui s’était un peu échauffé en parlant de la sorte, eut un pâle sourire, puis après un long silence, ajouta :
- Si Dieu était vraiment amour, il m’enverrait quelqu’un… pour m’aider à partir honorablement.
- Oui, mais « ce que Dieu à donné, seul Dieu peut le reprendre ».
- C’est là une plaisanterie pour les gogos, croyez-vous sérieusement que Dieu serait vexé si on, lui donne un si petit coup de main ? On a fait tellement pire en son nom…

Comme le jeune homme faisait mine de se lever, il ajouta comme si de rien n’était :
- À propos, vous n’auriez pas chez vous un grand sachet en plastique transparent, bien hermétique, du genre de ceux dont on enveloppe le linge au pressing ?
- Oui, je peux vous l’apporter immédiatement.
- Non, venez plutôt demain, à dix-huit heures, ce serait bien.

François quitta son voisin avec la satisfaction d’avoir enfin entrevu sur le visage du pauvre homme un vrai sourire, dont, sur le moment il ne put saisir le motif. Comme la nuit suivante ne fut troublée par aucun bruit de douleur, le jeune homme se rendit de nouveau sans appréhension, avec le sachet plastique, chez le malade. Ce dernier lui dit simplement :
- Je vois que vous êtes un homme de parole. Alors… permettez-moi de vous adresser encore deux demandes… la première serait de poster cette lettre destinée à mes petits-enfants. La seconde est de me dire si le docteur Robillard, d’après ce que je vous en ai dit, est plus un lâche, un imbécile ou un inconscient ?
- Je pense que, comme chacun de nous, il est un peu des trois.
- Mais peut être ne savez-vous pas que ce bon docteur est un chasseur acharné ? En d’autres termes, tuer les créatures du bon Dieu, fussent-elles à poils ou à plumes, ne lui pose aucun problème  de conscience… Comment expliquer alors que cet aimable praticien ne veule pas, même par charité chrétienne, me faire une discrète piqûre.
- Il est écrit : « tu ne tueras point ».
- Qui vous parle de tuer ? En ce qui me concerne, c’est tout le contraire de tuer : c’est un acte secourable qui apporte le repos à une personne qui le réclame et dont la vie est virtuellement terminée.
- En effet, c’est un acte charitable, pourtant répréhensible par la loi…
- Ah mon jeune ami, la loi, comme ancien magistrat, je la connais ! Si nous avions le temps, je pourrais vous dire combien je l’ai vue bafouée, contournée… c’est le produit temporaire d’une société et d’une époque. La loi… toujours en retard par rapport à la jurisprudence qu’elle suscite et qui viendra le remettre en cause. Les délits d’hier n’existent souvent plus demain.
- Il faut que les mentalités progressent.
- Vous avez tout compris : il est facile de changer une loi au moment opportun, mais rien n’est plus laborieux que de changer les mentalités.  Alors je vais vous poser une dernière question : est-il charitable d’aider un mourant à ne plus souffrir ?
- Je le crois volontiers.
- Dans ces conditions, j’ai une ultime faveur à vous demander. Ma femme va bientôt sortir comme chaque jour pour faire ses courses… pourriez-vous avoir la bonté de me tenir les mains dans les vôtres, sans les lâcher d’une seconde.

Alors le vieux monsieur, rassemblant ses dernières forces, enfila simplement sur sa tête le sac en plastique en l’ajustant hermétiquement autour de son cou. En respirant calmement il serra doucement les mains du jeune homme, comme pour un chaleureux remerciement. Le sourire aux lêvres, il ferma les yeux et se mit à penser à ses petits-enfants chéris.

La pression se relâcha. Il n’y avait plus dans la pièce d’autre bruit que l’imperturbable tic-tac de la pendule qui indiquait que cinq minutes avaient suffit. Alors François récupéra le sachet et sortit. Arrivé chez lui, il ne put s’empêcher de jeter un œil sur la lettre qu’il avait promis d’expédier :

« Mes chéris,
Aujourd’hui est un beau jour dans ce qu’est devenue ma triste vie, car ce sera la  fin de mes souffrances. Heureusement que le bon docteur Robillard, faisant fi des interdits, et n’écoutant que sa grande générosité, qu’il s’efforce modestement de dissimuler, va m’administrer la délivrance que je lui ai demandée. Dieu, qui est amour, le récompensera pour cet acte charitable.

Comme j’étais plus qu’un client, presque un ami, et que je tiens à leur faire mes adieux, je vous demande instamment d’aller voir d’abord : notre boulangère avec qui j’ai eu tant de plaisir à bavarder, puis le patron du Café du Commerce qui sait les nouvelles avant le journal, enfin la pharmacienne qui connaît tous les praticiens du quartier. J’espère qu’ils auront à cœur de rendre hommage au courage du docteur Robillard et de clamer haut et fort combien il me fut secourable et de parfaire ainsi sa réputation.

Merci mes petits, nous avons longuement discuté au téléphone hier. J’aurais eu encore beaucoup à vous dire, mais je suis au bout de chemin. Surtout ne soyez pas tristes : ma vie a été belle et je pars pour le grand voyage avec le cœur léger. Ma dernière pensée sera la plus belle, puisqu’elle sera pour vous.                           
Votre Papi qui vous aime »


J. N.


Par JEN
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