Mercredi 24 décembre 2008
JEAN L’OURS

Il était une fois un bûcheron et sa femme qui vivaient au cœur de la forêt. Ils n’étaient pas riches, mais ils menaient une vie simple et paisible. Une seule chose manquait à leur bonheur : ils n’avaient pas d’enfants. « Ah ! si seulement j’avais un petit à dorloter ! » se lamentait la femme. « Ah ! si seulement j’avais un fils ! » se lamentait l’homme. « Je lui apprendrais à chasser et à bûcheronner. »

Un jour, la femme était dans la forêt en train de cueillir des baies lorsque soudain elle aperçut un ours. Effrayée, elle lâcha son panier et courut se cacher derrière un buisson. Mais comme elle était curieuse, elle risqua un œil pour observer l’animal : c’était une ourse avec ses deux petits. Les oursons gambadaient, se chamaillaient, puis venaient se réfugier auprès de leur mère qui les léchait tendrement. « Cette ourse a bien de la chance d’avoir des petits », pensait la femme, et elle murmura : « J’aimerais tant avoir un enfant, fût-il aussi velu que l’un de ces oursons. » Voilà une parole qu’elle n’aurait jamais dû prononcer !

Quelque temps plus tard, elle sut qu’elle attendait un enfant. Le bûcheron en était aussi heureux qu’elle. Mais quand leur fils vint au monde, ce fut la consternation : de la tête aux pieds, il était couvert d’une épaisse fourrure. Comme il ressemblait à un ourson, ils le nommèrent Jean l’Ours. Il était fort et vigoureux et avait déjà de petites dents aiguës. Mais il se montra bientôt impossible à élever : il mordait cruellement le sein de sa mère qui voulait le nourrir, il criait sans cesse, déchirait ses langes et saccageait son berceau d’osier.

La mort dans l’âme, le bûcheron et sa femme furent obligés de s’en séparer. Ils le portèrent dans la forêt et le déposèrent à l’abri dans le creux d’un arbre. Cet enfant était une petite bête sauvage, et ils se disaient que les bêtes de la forêt sauraient subvenir à ses besoins. En effet, à peine les parents étaient-ils partis qu’une ourse, attirée par ses cris, s’approcha de l’arbre creux. Croyant reconnaître un ourson égaré, elle l’emporta dans sa tanière.

Et c’est ainsi que Jean grandit parmi les ours. Nourri d’un lait riche et entraîné par ses frères oursons, il atteignit bientôt une taille et une force hors du commun. À l’âge de six ans, il aurait pu rivaliser avec un homme de vingt ans. Mais il se tenait souvent debout et ressemblait de moins en moins à un ours. Ceci commençait à préoccuper les animaux de la forêt. Un jour, le renard vint trouver la mère ourse. Il est de la race maudite des hommes, dit le renard, tous les animaux sont inquiets et demandent qu’on le mette à mort.
— Jamais, répondit l’ourse. Je l’ai élevé et nourri de mon lait, je l’aime autant que mes propres petits.

Après de longues palabres, ils s’accordèrent tous à ce qu’il soit épargné, mais ramené parmi les hommes. Ce soir-là, l’ourse alla chercher Jean, le jeta sur son dos et partit en direction de la cabane du bûcheron. En chemin, elle lui expliqua :
— Tu vas retrouver tes vrais parents. En rôdant près de la cabane, le renard a entendu l’homme et la femme parler de cet enfant velu qu’ils ont laissé dans la forêt. Tu devras être obéissant et apprendre les coutumes des humains. Jean l’Ours était bien triste de quitter sa famille d’adoption et tous les animaux, mais il avait appris à ne jamais contester les décisions de la mère ourse. Arrivée devant la cabane, elle leva sa grosse patte, frappa trois coups, déposa Jean et partit sans se retourner. Le bûcheron alla ouvrir la porte. À la vue de ce grand singe hirsute, il prit peur et referma le battant précipitamment. Mais la femme avait eu le temps de l’apercevoir et son cœur de mère l’avait reconnu.
— C’est mon Jean ! Mon petit ! Elle rouvrit la porte et se jeta au cou du monstre. Elle le couvrait de baisers en pleurant de joie, et ses larmes mouillaient les joues en fourrure de son fils. Ému et embarrassé, Jean restait planté là. Elle le fit entrer et l’installa au coin du feu.Les semaines suivantes furent difficiles pour Jean l’Ours. Au début, il ne supportait pas les vêtements, mangeait goulûment comme une bête et détestait faire sa toilette. Mais il se montra très docile, apprit à parler et devint bientôt un jeune homme tout à fait présentable malgré son visage si poilu. Chaque jour, il accompagnait son père au travail. Il était d’une force extraordinaire, il pouvait abattre un gros arbre en deux coups de hache et transporter un tronc entier. Il était capable de rattraper un cerf à la course, lui rompre le cou et le rapporter à la maison sur son dos.

Un après-midi où la poursuite d’un gibier l’avait entraîné plus loin que de coutume, il se trouva à l’orée des bois. Lui qui ne connaissait que la forêt découvrait avec émerveillement une petite vallée. Au loin, en contrebas, on voyait un village dans la brume. De la fumée s’élevait tout droit des cheminées dans les dernières lueurs du jour et des falots s’allumaient çà et là. Dès cet instant, il n’eut plus qu’un seul désir : partir à l’aventure pour explorer le vaste monde. De retour à la maison, il fit part de sa décision à ses parents. Ceux-ci se résignèrent à le voir partir, tant il était déterminé.

Le lendemain matin, il se mit en route. Sa mère lui avait préparé un balluchon bien garni et
son père lui avait donné un peu d’argent. Vers le soir, il atteignit les limites de la forêt, et décida de s’arrêter pour la nuit. Après avoir encore une fois contemplé le village qu’on voyait au loin, il s’enroula dans sa couverture et s’endormit la tête pleine de rêves.

Le jour suivant, il arriva au village. Tout l’émerveillait : les ruelles, les maisons, les enseignes des échoppes, les vêtements des villageois. Il voulait demander son chemin, mais sur son passage, les gens rentraient précipitamment dans les maisons. Il aperçut bientôt un bourgeois replet qui marchait à petits pas devant lui. Il le rattrapa et lui toucha l’épaule : « Pardon, Monsieur, pourriez-vous me dire… » L’homme s’était retourné, l’instant d’après, il détalait aussi vite que ses petites jambes pouvaient le porter. Déconcerté, Jean l’Ours reprit sa traversée du village. Il s’arrêta devant la boutique d’un barbier, car il y avait là une grande plaque de métal poli qui tenait lieu de miroir. Alors, pour la première fois, il prit conscience de son apparence et sut pourquoi il effrayait les gens. Il quitta le village et marcha plusieurs jours dans la campagne, s’arrêtant parfois dans une ferme où on lui permettait de passer la nuit dans l’étable ou la bergerie.

Il eut bientôt épuisé ses provisions et dépensé tout son pécule. Il décida alors de chercher du travail. Arrivé devant une grande ferme qui semblait riche et prospère, il interpella le fermier qui se tenait dans la cour.
— Holà, maître !  Auriez-vous quelque ouvrage à donner aujourd'hui ?
Le fermier fut saisi à la vue de ce colosse hirsute, mais n’en laissa rien paraître.
— Que sais-tu faire ?
— Je sais travailler la terre et soigner les animaux, mais je suis bûcheron de métier.
— C’est heureux, car j’ai un gros chêne à couper qui fait de l’ombre à mon potager.
Le fermier se disait que ce serait une tâche ardue pour ce vagabond tant l’arbre était épais et ligneux, mais que cela lui coûterait moins cher que d’engager deux bûcherons. C’était un bonheur pour Jean l’Ours que de pouvoir exercer à nouveau le métier qu’il aimait et où il excellait ! Il affûta soigneusement le fer, en testa le fil sur son pouce, examina l’arbre, recula de deux pas, fit tournoyer la cognée et dans un grand élan trancha le chêne presque au ras du sol. Le fermier, effrayé par tant de force, le paya de trois piécettes d’or à la condition qu’il parte et ne revienne jamais.

Satisfait de cet argent si facilement gagné et amusé d’avoir impressionné le fermier, Jean l’Ours reprit la route. Le soleil brillait, c’était encore le matin et il avait tout le reste de la journée devant lui. En chemin, il arriva près de trois hommes qui s’agitaient autour d’un attelage. La carriole, chargée de pots en terre, était embourbée jusqu’à l’essieu et le cheval se débattait en vain.
— Laissez-moi faire ! S’écria Jean l’Ours, je vais vous tirer de ce mauvais pas.
— Si nous n’y arrivons pas à nous trois, répondit le charretier, je ne sais pas ce que tu peux faire de plus !

Mais Jean l’Ours se glissa sous la charrette, passa une main sous le ventre du cheval, s’arc-bouta et d’un grand coup de reins souleva chargement et cheval puis déposa l’ensemble sur la route. Malheureusement, pendant l’opération, la charrette avait versé et presque tous les pots tombés étaient en miettes.
— Imbécile ! s’écria le charretier au lieu de le remercier, j’allais vendre ces poteries au marché, et me voilà ruiné !
— Ne vous fâchez pas, brave homme, répondit Jean l’Ours voici votre dédommagement.
Il donna au charretier l’une des piécettes d’or qu’il avait gagnées, ce qui couvrait largement la valeur des pots de terre, et il reprit son chemin.

Il aperçut bientôt une silhouette au loin sur la route. Il pressa le pas pour rattraper le marcheur, en se disant que ce serait plaisant de voyager en compagnie. Lorsqu’il fut assez près, il vit que c’était un bien curieux personnage : grand et maigre, il portait une grosse pierre sur la tête et avait au pied une chaîne avec un boulet. Arrivé à sa hauteur, Jean l’Ours le salua :
— Bonjour à toi, l’ami ! Que Dieu te bénisse ! Mais peux-tu me dire pourquoi tu portes cette pierre et ce boulet ?
— Hélas ! répondit l’homme, je souffre d’une infirmité qui fait que je suis plus léger qu’un duvet de plume. Sans cette charge, je m’envole à trente pieds de hauteur et je flotte ainsi dans les airs sans pouvoir rien faire, jusqu’à ce que je parvienne à m’accrocher à un arbre ou un clocher d’église.
— Je suis d’une grande force, dit Jean l’Ours, ce serait peu de chose pour moi que de garder une main sur ton épaule pour que tu ne t’envoles pas. Ainsi, tu pourrais te débarrasser de cette pierre et marcher plus librement.
— Merci, mais si tu venais à me lâcher un instant pour quelque raison, je me retrouverais à nouveau en l’air.
— Eh bien, proposa Jean l’Ours, au prochain village, nous nous procurerons une corde de trente pieds de long que tu t’enrouleras autour de la taille, et si tu t’envoles, il te suffira de la dérouler et de la laisser pendre pour qu’on te ramène au sol.
Ainsi firent-ils.
— Quel est ton nom, l’ami ? demanda Jean l’Ours.
— Je n’ai pas de nom. J’erre de par le monde depuis des années et les gens me nomment au gré de leur fantaisie.
— Alors, déclara Jean l’Ours, je t’appellerai Plume-Au-Vent, si cela te convient.

Après avoir cheminé ensemble pendant quelque temps, ils furent témoins d’un étonnant spectacle : d’un petit bois près de la route, des arbres s’envolaient les uns après les autres et retombaient dans les champs voisins. Ils s’approchèrent pour trouver la cause de ce miracle, et découvrirent dans le sous-bois un homme trapu, plus large que haut, avec des mains énormes, de puissantes épaules et un cou de taureau. Ils lui demandèrent ce qu’il faisait.
— Je m’amuse à arracher des arbres, répondit l’homme trapu. C’est mon occupation préférée, et c’est pourquoi on m’appelle Tord-Chêne.
Après une joyeuse conversation, Tord-Chêne, qui avait l’âme d’un aventurier, se joignit aux deux compagnons et ils reprirent la route ensemble.

Un jour, ils aperçurent un homme allongé au pied d’une colline. Il était équipé d’une scie et semblait s’acharner contre la roche.
— Que fais-tu donc brave homme ? lui demandèrent les compagnons.
— Eh bien, vous voyez cette montagne qui me barre le chemin, je ne puis la contourner, alors je brise la roche pour creuser un tunnel. C’est ma spécialité, mon nom est Tranche-Montagne. Les compagnons lui proposèrent leur aide, car eux aussi désiraient passer la montagne. Plume Au Vent s’attacha solidement à un rocher. Il ne pouvait leur être utile, sauf à leur prodiguer des encouragements. Les trois autres se mirent à la tâche. Tranche-Montagne tranchait tandis que Jean l’Ours et Tord-Chêne charriaient d’énormes blocs de pierre. Ils eurent bientôt traversé la montagne et se retrouvèrent tous les quatre au bord d’une plaine. Au loin se dressait un gigantesque château, sombre et sinistre, perché sur une colline de pierre basalte. Poussés par le désir d’aventure, ils décidèrent de s’y rendre. Mais comme le jour déclinait, ils se mirent en quête d’une auberge où passer la nuit.

Dans la soirée, ils parlèrent de leur projet à l’aubergiste. Celui-ci leva les bras au ciel et tenta de les en dissuader :
— Si vous tenez à la vie, ne vous approchez pas de ce château maudit ! Il est ensorcelé. On raconte qu’il est sous la coupe d’un cruel sorcier qui, depuis plus de cent ans, y retient prisonnière une princesse. Il y a bien longtemps, le sorcier voulut la prendre pour épouse. Mais elle refusa, car il était méchant, laid et contrefait. Furieux, mais n’ayant pas le pouvoir de l’y contraindre, il lui jeta un sort : sa beauté ne se flétrirait pas, mais elle resterait enfermée dans sa chambre jusqu’à ce qu’elle consente à devenir sa femme.

On dit aussi que si quelqu’un parvenait à les délivrer, le sort serait rompu, le sorcier s’enfuirait et le héros deviendrait le maître du domaine, du château et de toutes ses richesses. Hélas !  Aucun de ceux qui ont tenté l’aventure n’est jamais revenu. Aucun. Mais rien ne pouvait affaiblir la détermination des quatre compagnons. Le lendemain matin, ils se mirent en route. Arrivés au pied du château, ils virent que ce qu’ils avaient pris de loin pour des lianes et des branches accrochées à la muraille était en fait les corps desséchés des hommes qui avaient tenté l’escalade, et que quelque sortilège avait cloués là.

Ils firent le tour du château : pas une porte, pas une ouverture. Mais ce fut un jeu d’enfant pour Tranche-Montagne que de percer la masse de pierre. Une fois entrés ils se trouvèrent dans un parc boisé. Au-delà d’un bouquet d’arbres, on apercevait les tours du château, vers lequel ils se dirigèrent. Mais ils n’avaient pas fait cent pas qu’un monstre épouvantable surgit du bosquet ! Il avait sept têtes sur des cous de serpent qui fouettaient l’air en tous sens, ses sept gueules s’ouvraient sur d’horribles dents pointues faites pour déchiqueter la chair, et ses griffes auraient pu arracher la tête d’un cheval. Il crachait le feu et le venin, et poussait des hurlements à vous glacer le sang.  Les compagnons décidèrent de battre en retraite afin d’organiser leur défense, mais ils furent saisis d’effroi en voyant que le mur s’était refermé derrière eux. Alors, il fallut faire face : Tranche-Montagne se glissa sous l’animal et lui coupa une patte, ce qui le ralentit considérablement. Armés de haches, Jean l’Ours et Tord-Chêne tranchaient des têtes, mais celles-ci repoussaient aussitôt si on ne les coupait pas assez vite !
À force de persévérance, il ne resta plus qu’une tête, mais la plus grosse et la plus féroce. Les combattants étaient à bout de souffle, acculés au mur. Soudain, le monstre s’écroula, terrassé, et l’on entendit des cris de victoire qui semblaient venir du ciel. Ils levèrent les yeux et virent Plume-Au-Vent qui s’agitait au bout de sa corde. De là-haut il avait assisté au combat sans pouvoir rien faire, mais en voyant ses amis en difficulté, il lui était venu une idée : il avait tiré la lourde dague qu’il portait à la ceinture et l’avait lâchée juste au-dessus de la tête du dragon. Prenant de la vitesse, la dague avait atteint sa cible et fait éclater le crâne de la bête.

Après avoir repris leurs forces, ils marchèrent à nouveau vers le château. Mais quelque chose avait changé dans le paysage, et ils réalisèrent que la forêt s’approchait peu à peu. Les arbres s’avançaient lentement en rangs serrés et bientôt, les compagnons furent encerclés. Ils comprirent qu’ils allaient être broyés entre les troncs. Alors, ils se remirent au travail : Tord-Chêne arrachait des arbres à tour de bras pendant que Jean l’Ours maniait la hache avec ardeur. Courageux et opiniâtres, ils finirent par venir à bout de la forêt magique et peu après, ils se trouvèrent sur le perron du château.

L’imposante construction qui se dressait devant eux avait quelque chose de vaguement inquiétant. C’était peut-être l’étrange silence qui régnait là. Pourtant, tout semblait calme, et l’or du soleil couchant se reflétait dans les fenêtres à meneaux. Ils entrèrent dans le château, en restant sur leurs gardes, et arrivèrent dans une grande salle où un feu brûlait dans la cheminée. On avait l’impression que les occupants venaient juste de quitter les lieux. Tout était d’une propreté reluisante, les candélabres brillaient de mille feux et l’on entendait une musique qui semblait venir de nulle part. Au milieu de la pièce se dressait une grande table dont la nappe blanche tombait jusqu’au sol. Le couvert était mis comme pour un festin, avec des carafes de cristal remplies de vin, une abondance de viandes rôties et de mets de toutes sortes dégageaient un fumet délicieux.

Les compagnons étaient méfiants et craignaient d’être tombés dans un piège, mais ils mouraient de faim et n’hésitèrent pas longtemps avant de se mettre à table. Quand ils furent rassasiés, la nuit était tombée et ils s’installèrent pour dormir. Il fut décidé que chaque nuit, l’un d’entre eux monterait la garde. Plume-Au-Vent se proposa le premier, car il était le moins fatigué des quatre.

Quand ils se réveillèrent le lendemain matin, ils trouvèrent Plume-Au-Vent gisant au sol sans conscience, avec une grosse bosse sur la tête. Quand il fut ranimé, il déclara :
— Je ne comprends pas comment on a pu m’assommer ainsi par-derrière. Je n’ai rien vu, rien entendu et je vous jure que je suis resté vigilant à tout moment.

Ils passèrent la journée à explorer les alentours sans trouver la moindre trace des princesses. La deuxième nuit, ce fut Tranche-Montagne qui monta la garde et au matin… On le retrouva également assommé. Le lendemain soir, c’était le tour de Tranche-Montagne. Jean l’Ours se cacha sous la table dont la nappe tombait jusqu’au sol et fit plusieurs petits trous dans la toile pour observer sans être vu. Il craignait que son ami ne subisse le même sort que les autres, et voulait en avoir le cœur net.

Au milieu de la nuit, son attention fut attirée par un imperceptible frôlement venant d’un coin obscur de la salle. Il vit alors apparaître un nain à longue barbe blanche, moulé dans un pourpoint qui soulignait son dos cassé et son torse bombé. Il se déplaçait en silence avec une incroyable agilité sur ses petites jambes torses et était armé d’un gourdin. Tranche-Montagne montait la garde avec vigilance, regardant fréquemment autour de lui. Le nain attendit qu’il eût le dos tourné, et en prenant soin de rester toujours derrière, s’approcha sans un bruit et leva son gourdin. À ce moment Jean l’Ours bondit de dessous la table et attrapa le nain par la barbe en criant : « Ah ! Je te tiens, scélérat ! »

Le nain se débattait avec une force stupéfiante pour sa petite taille. Dans un violent sursaut, il réussit à se libérer, car sa barbe s’était arrachée et restait entre les mains de Jean l’Ours. L’instant d’après, il avait disparu dans l’obscurité. Quand le jour fut levé, ils virent que le nain avait semé sur son passage de petites gouttes de sang tombées de son menton. Il ne restait plus qu’à le suivre à la trace. Cette piste les mena à l’arrière du château, à travers une cour et jusqu’à un puits. Les traces s’arrêtaient là. De toute évidence, le nain avait disparu dans le puits.

Les compagnons se penchèrent par-dessus la margelle pour voir s’il n’y avait pas une issue ou une porte secrète. Mais non, toutes les pierres étaient bien ajustées au plus profond qu’on pouvait voir. Ils y jetèrent des cailloux, sans percevoir aucun bruit d’eau. Jean l’Ours était persuadé que ce puits menait quelque part et décida de descendre en explorer les profondeurs.
Tord-Chêne arracha de fins baliveaux, il les abouta les uns aux autres pour former une sorte de longue perche qu’ils enfoncèrent dans le puits. Celui-ci semblait sans fond et Tord-Chêne dut plusieurs fois rajouter des troncs. Enfin, il sentit une résistance, la perche ne descendait pas plus loin. Jean l’Ours enjamba la margelle et commença sa descente. Ses yeux s’habituant peu à peu à la pénombre, il distinguait mieux les pierres suintantes couvertes de mousse où des araignées et toute sorte de vermine s’enfuyaient sur son passage. En levant la tête, il apercevait un petit rond de ciel sur lequel se détachaient en silhouette ses amis penchés sur le puits.

Soudain, il ne sentit plus le tronc sous ses pieds. Ses jambes pendaient dans le vide. Il réalisa avec horreur que le bout de la perche s’était appuyé sur une pierre en saillie. Il tenta désespérément de remonter, mais ses mains glissaient et malgré ses efforts, ses doigts engourdis finirent par lâcher prise, et il tomba dans le trou noir. Dans sa chute, sa tête heurta la paroi et il perdit connaissance. Une sensation de froid glacial le ranima brutalement. Il était dans l’eau. Quand il fit surface, il vit qu’il était tombé dans un lac. Au-dessus de lui s’ouvrait le fond du puits, comme suspendu dans les airs. Il regagna la berge à grand-peine, encore sonné par sa chute, et regarda autour de lui en se frottant la tête.

C’était un endroit charmant. Le soleil brillait dans un ciel d’azur, des oiseaux chantaient et des buissons fleuris s’épanouissaient çà et là. Plus loin, des moutons broutaient l’herbe verte. Il se dirigea vers un bâtiment qui semblait fait de marbre blanc. La première chambre qu’il visita était vide, mais dans la seconde, il tomba sur le nain qui, d’un air morose, se frottait le menton avec un onguent. À la vue de Jean l’Ours, le nain sursauta et se jeta à ses pieds :
— Ayez pitié, mon bon seigneur ! Ne me faites pas de mal ! Je ne suis qu’un pauvre petit être sans défense.
— Comment ! S’écria Jean l’Ours, tu as pourtant bien eu la force d’assommer deux de mes amis et d’échapper à mon emprise !
— Hélas, Sire, toute ma force est dans ma barbe, je vous supplie de me la rendre.
— Eh bien, je te promets de te la rendre si tu m’aides à délivrer la princesse.
— Je suis à votre service. Mais c’est peine perdue, mon bon seigneur ! Vous y laisseriez la vie. Tout ce que je sais, c’est que la princesse est gardée par un dragon à la carapace impénétrable dont le seul point faible est à l’endroit du cœur, là où l’on voit une tache plus claire sous son ventre. Mais comment pourrait-on l’atteindre ? Le dragon ne dort jamais, et est prêt à dévorer quiconque s’approcherait. Vous pourrez en juger par vous-même, car on lui apporte chaque jour deux moutons vivants, et c’est bientôt l’heure de son repas.

Jean l’Ours se mit à la recherche de celui qui était chargé de nourrir le dragon. Il le trouva près du troupeau de moutons, d’où il venait de sortir deux béliers. C’était un personnage ventru habillé d’étrange façon : un long caftan chamarré et un turban pointu. Tirant les béliers derrière lui, il marcha jusqu’à l’antre du dragon. Celui-ci était gigantesque, aussi haut qu’une maison. Quand on lui présenta les moutons, il dévora tout de suite le premier, mais délaissa le second jusqu’à ce que l’appétit lui revienne. Jean l’Ours observait. Il lui était venu une idée. En questionnant le gardien, il apprit que, même à l’endroit du cœur, le dragon ne pouvait être tué qu’en se servant de l’épée magique suspendue à l’entrée.
— N’y touchez pas ! ajouta le gardien, vous seriez terrassé dans l’instant. Nul ne peut la saisir, à moins de s’entourer la main de la barbe du nain qui garde le château. Mais ce nain est fort et rusé, et je n’imagine pas comment on pourrait la lui prendre.
Jean l’Ours se félicita d’avoir gardé cette barbe cachée sous son vêtement.
— Pourtant, ajouta l’homme, si quelqu’un parvient un jour à tuer le dragon, ce sera alors un jeu d’enfant que de délivrer la princesse. La porte de sa chambre, derrière l’antre du dragon, s’ouvrira d’elle-même si l’on y trace une croix avec une dent du monstre.

Le lendemain, Jean l’Ours tua un mouton et le dépeça. Quand ce fut l’heure de nourrir le dragon, il alla chercher l’épée magique, après avoir pris soin d’entourer sa main droite avec la barbe du nain. Puis il se couvrit entièrement de la dépouille de son mouton et, à quatre pattes, suivit le premier bélier. De celui-ci le monstre ne fit qu’une bouchée. Pendant ce temps, Jean l’Ours, qui faisait un mouton fort acceptable, se glissa sous son ventre, et de toutes ses forces planta l’épée là où une tache claire indiquait l’endroit du cœur. Le monstre poussa un rugissement épouvantable et s’écroula dans des flots de sang. C’est tout juste si Jean l’Ours eut le temps de se dégager pour ne pas être écrasé par l’énorme masse. Il arracha à grand-peine la plus grosse dent du dragon puis alla tracer une croix sur la porte de la chambre où se morfondait la princesse. Aussitôt, la porte s’ouvrit. Il vit alors une jeune fille d’une beauté lumineuse qui jouait tristement de la harpe. Elle était vêtue d’une robe de soie nacrée qui rehaussait la pâleur de son visage. Ses cheveux retombaient sur ses épaules en boucles mordorées, et son front était ceint d’un fin diadème d’or. Jean l’Ours n’osait pas avancer de peur de l’effrayer.
— Princesse, dit-il, vous êtes libérée. Je suis venu vous ramener au monde.

Elle leva vers lui ses yeux couleur d’améthyste et ses joues s’empourprèrent de bonheur.
— J’attendais ce jour depuis tant d’années, répondit-elle que j’en ai perdu le fil du temps. Je vous en prie, conduisez-moi hors de ces lieux.
Sans montrer aucune crainte, elle vint poser sa main délicate sur le bras de Jean l’Ours.
Lorsqu’il fallut traverser l’antre du dragon, la princesse s’arrêta un instant, hésitant à souiller son chausson du sang qui inondait le sol. Jean l’Ours proposa de la porter. Confiante, elle entoura de ses bras le cou de son sauveur et se laissa soulever, légère comme un oiseau.

Arrivé au bord du lac Jean l’Ours se mit en quête du nain pour savoir comment remonter le puits.
— Voyez cet aigle géant perché là-bas, expliqua le nain, il vous portera sur son dos. Mais prenez soin d’emporter avec vous un quartier de mouton, car à chaque coup d’aile, il réclamera un morceau de viande. Si on le lui refuse, il criera trois fois, et à la troisième fois vous jettera à bas. Jean l’Ours et la princesse s’installèrent sur le dos de l’aigle, qui commença son ascension. Il faisait sombre dans de puits, mais le rond de lumière qu’on voyait loin là-haut grandissait peu à peu. À chaque coup d’aile, l’aigle tournait la tête et Jean l’Ours lui découpait un morceau de mouton avec son grand couteau. Soudain, il réalisa avec horreur qu’il ne restait presque plus de viande et que la sortie du puits était encore bien loin. Il n’avait pas compté avec le fait que, pour transporter deux personnes, l’aigle demanderait double ration.

Quand il eut avalé le dernier morceau, l’aigle tourna la tête et cria une fois, puis deux. Alors, Jean l’Ours trancha un morceau de sa propre chair qu’il offrit à l’oiseau géant. Quand ils sortirent enfin du puits, Jean l’Ours n’était plus qu’une plaie. Il déposa la princesse et perdit connaissance.
Lorsqu’il reprit conscience, ses amis s’affairaient autour de lui, et le nain lui frottait les membres avec une pommade.
- C’est un onguent précieux, déclara le nain, qui guérit toute blessure en un instant. C’est ainsi que j’ai soigné mon menton quand ma barbe fut arrachée.

Effectivement, le corps de Jean l’ours ne présentait plus trace de blessure. Mais ce n’est pas pour cette raison que ses compagnons le fixaient avec des yeux ronds : par l’effet de l’onguent miraculeux, sa fourrure avait disparu pour faire place à une peau lisse teintée d’un hâle doré ! Alors, enfin, il rendit solennellement sa barbe au nain qui se mit à cabrioler de joie.

La jeune princesse, qui trouvait déjà fière allure à Jean l’Ours quand il était hirsute et souillé de sang, le regardait tendrement. En vérité, il était fort séduisant avec sa haute stature et son visage aux traits réguliers encadré de boucles brunes.

L’ourson sauvage, le jeune bûcheron mal dégrossi, était devenu un prince immensément riche, aimé et respecté de tous. Il nomma conseillers ses trois compagnons, ce qui fit leur gloire et leur fortune. Il demanda sa main à la princesse, ce qu’elle désirait de tout son cœur. Leur mariage fut somptueux. Il avait fait venir ses vieux parents, mais ils se sentaient étrangers au château, la forêt leur manquait. Alors, il leur fit construire une jolie villa dans un petit bois proche où ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours.

Quant à sa mère ourse, rien ne put la persuader de quitter sa forêt. Le prince Jean l’Ours lui rendait souvent visite, et il voyait qu’elle se faisait vieille, ses grosses pattes raidies par les rhumatismes. Il lui fit faire une couche chaude, moelleuse, semblable à de la mousse, et fit tapisser sa grotte d’un épais velours constellé de diamants, car les ours aiment regarder les étoiles*.

Fin



* (Surtout la Grande Ourse)

Cette histoire remonte à notre enfance, il y a un demi-siècle. Elle figurait dans un grand livre illustré de jolis dessins, dont nous n’avons jamais pu retrouver un exemplaire. Elle a été intégralement reconstituée par Lydie NOZICK dont la mémoire n’a d’égale qu’une imagination débordante…

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Racontez-le moi !
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Commentaires

Salut Jacques. A la lecture du résumé de ce conte, je crois bien avoir trouver l'auteur et le livre duquel serait sorti cette histoire. Voici le résultat de ma recherche: * Auteur: Charles ROBERT-DUMAS * Livre: "Contes Roses de ma Mère-Grand" qui inclue 3 histoires (Jean l'Ours -Le Petit Homme Dans La Meule - Histoire De Trois Fils De Roi et d'un homme qui croyait savoir mentir) Edition: BOIVIN et Cie EDITEURS. 1923. Illustrateur: Maurice LALAU. Liens intéressants: * Version Francaise + détails: http://www.albert-arts-collections.com/page41.html * Version Anglaise intégrale avec illustrations d'origine: http://openlibrary.org/details/grandmothersfair00robe * Version Francaise uniquement de Jean L'ours (édition récente peut-être réécrite pour les enfants et peut-être avec d'autres illustrations): http://www.alapage.com/-/Fiche/Livres/9782732035178/LIV/jean-l-ours-charles-robert-dumas.htm?donnee_appel=GOOGL Bonnes fêtes. /Damien.
Commentaire n°1 posté par Damien le 28/12/2008 à 12h59

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