Samedi 12 juillet 2008
Ensemble de textes publiés dans le Forum de l'EGPE :
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Le bonheur au quotidien


Je voue à Epicure une profonde admiration et une sincère affection. Je considère ce philosophe oublié comme un bienfaiteur méconnu de l'humanité. Il nous a donné la recette d'un bonheur au quotidien, accessible et plein de sagesse. Il a prôné la tolérance, la modestie, et le respect de l'autre. N'est-t-il pas dommageable, que dans un siècle déboussolé où le fanatisme religieux, le sectarisme et l'égoïsme généralisé règnent, cet aimable ami de notre humaine condition, ne soit pas mieux enseigné et honoré ?

Epicure... pas du tout "épicurien"

La légende de l’Epicure débauché :

C’est une invention des stoïciens qui prétendent qu’Epicure serait un débauché, proxénète, malhonnête, caractériel, étranger, opportuniste, grossier, glouton, vomisseur et buveur… Ce qui fait beaucoup pour un seul homme, surtout relativement débile et malade.
En fait, la philosophie d’Epicure est en concurrence directe avec celles des stoïciens, des platoniciens et plus tard des chrétiens. C’est ce qui justifie cette calomnie (travestissement de la réalité en partant du vraisemblable et en y ajoutant des bruits…).

Réalité de la philosophie d’Epicure :

Il invite au contraire, avec prudence et mesure, à construire le plaisir par la maîtrise des désirs. Sa philosophie se résume par le « quadruple remède » (tétrapharmakon) :
- Il n’y a rien à craindre de la mort (simple dissociation de nos atomes)
- Il n’y a rien à craindre des dieux (ils vivent leurs vies à eux…)
- On peut supporter la douleur (ou elle est radicale et elle nous tue, ou nous pouvons la supporter)
- On peut atteindre le bonheur ici et maintenant, ou pour le moins, l’ataraxie (absence de trouble).

1- son histoire

Je vais diviser ma réponse en plusieurs parties pour qu'elle soit plus digeste...

C’est le dernier grand philosophe athénien. Sa pensée et la liste de ses ouvrages nous sont parvenus grâce à Diogène Laërce dont le livre X donne l’essentiel. Hélas, sur les 300 rouleaux de son œuvre, il ne subsiste que 3 lettres, quelques fragments (maximes capitales), et surtout l’épithète épicurien (« jamais philosophie ne fut moins entendue et plus calomniée que celle d’Epicure ». Diderot).

Qui est-il ? Pauvre, provincial (né dans l’île de Samos). Son père est instituteur (« esclave » spécialisé), sa mère est récitante de prières. Il arrive à Athènes comme un exilé sans relation avec l’intelligentsia. L’époque est troublée, les généraux d’Alexandre le grand, mort en 323, se disputent l’empire. Point fondamental : sa santé est précaire, il est incapable d’excès. Il souffre toute sa vie de néphrite. Il fit d’ailleurs ses adieux à son disciple Idoménée en ces termes :« Voici le plus beau jour de ma vie : c’est le dernier ; mes douleurs de vessie et mes coliques me causent une souffrance inexprimable. Mais j’oppose à tout cela la joie de mon âme, lorsque je me rappelle nos conversations passées. Toi qui a toujours été fidèle à la philosophie, et à moi-même, aie soin des enfants de Métrodore » (son premier ami cofondateur du jardin : «un ami mort est doux encore au souvenir »).

Épicure va réaliser une synthèse des pensées alternatives qui l’ont précédé :
- Hédonisme cyrénaïque
- Antiplatonisme
- Thérapie sophiste
- Ascèse cynique
- Matérialisme abdéritain

En Grèce au IIIe siècle avant JC l’humain passe pour être déterminé par un destin dépendant du cosmos et de la mécanique céleste de l’univers. La notion de liberté individuelle n’est pas encore la fiction judéo-chrétienne qui sera inventée pour justifier la notion de faute (on ne peut être responsable que si l’on jouit du libre arbitre permettant de choisir entre le bien et le mal, c’est-à-dire ce qui est reconnu comme tels par le prêtre et les dogmes qui définissent la morale). Pindare dit « Deviens ce que tu es », c’est-à-dire : tu ne peux être que ce que tu es destiné à devenir. Tout destin individuel dépend de l’époque dans laquelle on vit, de sa famille, et surtout de son corps. On pourrait même ajouter : de son nom : épikuros en grec signifie « celui qui secourt » (Jésus signifie… celui qui sauve…).

Rappelons que, pour Epicure, tout est matériel (atome, vide, mouvement), il n’y a qu’un corps incorporant une partie que l’on nomme esprit (cela rejoint les découvertes les plus récentes sur le fonctionnement du système nerveux : impulsions électriques, neurotransmetteurs). L’âme, indépendante et immortelle n’existe pas, c’est une fiction : quel est son support, ses moyens d’action et de transmission ?

2 - Les grandes idées d'Epicure

La mort :
Je n’ai pas à craindre la mort car, vivant, elle n’est pas encore là et mort, je ne serai plus. Son unique conséquence doit être de me rappeler que je suis mortel afin que je m’efforce de bien vivre.

Les dieux :
Ils sont aussi matériels, et ne s’occupent aucunement de nous. Comme il n’y a rien après la mort (pas d’arrières mondes : paradis, enfer, limbes et autres fictions surnaturelles), nous n’avons rien à craindre d’eux. Il suffit de les ignorer comme ils nous ignorent (on peut en faire abstraction… athéisme…).

La douleur est supportable :
Il faut accepter ce contre quoi l’on ne peut rien faire (stoïcisme). Aujourd’hui, elle est devenue assez supportable avec les drogues modernes, mais à l’époque, le seul remède radical contre la douleur est la mort.

Le plaisir est notre guide :
C’est sa recherche qui détermine tous nos actes, de même que l’évitement de la douleur qui en est le contraire. Cependant, s’il est nécessaire au bonheur auquel nous aspirons, la recherche du plaisir comporte des pièges comme l’excès ou l’imprudence.

Le bonheur est possible :
Épicure préconise de se constituer une « diététique » pragmatique des plaisirs utiles permettant d’accéder au bonheur en évitant à tout prix la souffrance. Il faut selon lui :
- Assouvir les désirs naturels et nécessaires (faim, soif…)
- Se méfier des désirs naturels et non nécessaires (sexualité), sauf s’ils n’engendrent pas de déplaisir (amitié, envie de philosopher, esthétique…)
- Fuir les désirs non naturels et non nécessaires (honneur, richesse, pouvoir, ambition, gloire…) qui génèrent plus de déplaisirs qu’ils n’apportent de plaisir.

Autre révolution (quasi scientifique pour l'époque) en matière de morale : il faut dissocier morale et religion mais associer morale et philosophie. Le bien et le mal (code moral religieux) sont remplacés par le bon (ce qui permet de réaliser le plaisir ou l’absence de souffrance) et le mauvais (ce qui ne le permet pas). C’est une perspective utilitariste et non idéaliste.

3- la mise en pratique

Bravo si vous avez réussi à ne pas décrocher. Suite et fin...


La mise en oeuvre de sa philosophie dans le jardin :
Elle consiste à vivre à la fois dans le monde, mais aussi hors du monde (cf. Eloge de la Fuite – Henri Laborit). Ce jardin n’est pas imaginaire, on en sait peu de choses sinon qu’il se situait au nord-ouest d’Athènes, et qu’il devait être assez imposant (il a coûté plus cher qu’une trirème : bateau de guerre de 37 m de long pour 200 hommes).
C’est véritablement une anti-République de Platon (chez celui-ci : organisation imaginaire, totalitaire, hiérarchisée, inégalitaire, population contrainte par la force, femmes soumises et serviles…). Chez Epicure c’est tout le contraire, c’est la réalité, c’est une communauté libre, y compris pour les femmes et jubilatoire, aux environs d’Athènes.

Épicure propose 3 maximes politiques :
- Il existe un droit naturel (par opposition au droit positif : textes de lois) en vertu duquel se reconnaît ce qui est utile pour ne pas se faire tort mutuellement. Il peut s’illustrer pas la formule de Saint Paul : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».
- Il n’y a pas d’injustice si aucun contrat n’a été passé entre les parties (animaux, individus ou sociétés). C’est, dans ce cas, la naturelle loi de la jungle qui s’applique seule.
- Toute justice n’existe donc que relativement au contrat passé, en vue d’obtenir des consentements mutuels.

Ceci a deux conséquences :
- Élection : on se choisit dans une communauté plus ou moins large. Cette élection permet de partager des valeurs communes (douceur, amitié, bonheur d’être ensemble, jubilation partagée…).
- Éviction : il faut refuser ceux qui ne contractent pas (soit qu’ils ne veulent pas ou ne peuvent pas : délinquants relationnels). On ne peut pas être l’ami de tout le monde. Le « aime ton prochain comme toi-même » est un commandement illusoire et stupide si le prochain se moque de votre contrat (dans un monde de truands, il vaut mieux être truand ou au moins être capable de se protéger).

Si Platon a donné la formule des totalitarismes de toujours, Epicure a fourni une méthode pour y résister dans une recherche mesurée de la jubilation. Il invite ses disciples à « vivre sous son regard » : faites comme si j’étais là… et vous trouverez la réponse à votre interrogation.

En résumé:
But de la philosophie pour l’individu : supprimer les craintes inutiles, en particulier celles qui sont relatives aux dieux et à la mort. « La connaissance n’est utile que pour guérir nos angoisses ». Il faut savoir rire quand on est philosophe.
Il distingue les plaisirs liés aux besoins naturels et les plaisirs néfastes.
Le « souverain bien » est immanent (c’est-à-dire ici-bas) et non transcendant (dirigé vers le ciel).
Il fait la promotion d’une morale utilitaire, et la conquête raisonnée du bonheur.

Épicure est à l’origine d’une véritable révolution dans l’histoire de la philosophie antique qui aura des conséquences jusqu’à nos jours sur les pensées les plus évoluées.


Mon avis personnel :
Ce résumé est très succinct, mais il pose tous les problèmes de la condition humaine d'une manière non seulement moderne, mais aussi universelle. Ce qui est rarissime, général la plupart des philosophies sont rendu obsolètes par d'autres, celle-ci a été seulement étouffée, et il s'en est fallu de peu qu'elle nous soit totalement inconnue.


Les promesses de vie éternelle des marchands d'illusions.

L'épicurisme a eu du succès, mais cette philosophie a été laminée par le christianisme auquel tout l'oppose. C'est, en effet, une philosophie qui a pour but de proposer une manière concrète d'atteindre le bonheur maintenant et ici-bas. Elle est fondée sur une stratégie raisonnée du bonheur. A l'opposé le christianisme repose sur la promesse d'une vie future au paradis ou d'un châtiment en enfer. Le fait d'aller à l'un ou l'autre dépendra d'une savante comptabilité de péchés ou de vertus, parfaitement bien cataloguée par l'Eglise. Lorsqu'on analyse avec rigueur cette comptabilité, on s'aperçoit qu'elle est bâtie pour renforcer la puissance de cette église et soumettre les fidèles à une stricte obéissance. Elle justifie même d'accepter tous les malheurs qu'on leur infligera, car "les premiers seront les derniers" si vous en avez bavé ici-bas, plus vous aurez de chance de mériter le royaume des cieux. Le christ lui-même est le symbole du dolorisme, et tous les saints sont d'étonnants masochistes. Cependant, tout ceci peut fonctionner car les humains ont une terrible angoisse de la mort, et les promesses de l'église, pour illusoires soient-elles sont rassurantes.
Pour cette religion, le plaisir est l'ennemi. Examinez les 7 péchés capitaux, vous verrez qu'ils sont l'antithèse des plaisirs humains. Le plaisir de la chair et celui de la connaissance ont été les plus combattus, car ils constituaient les plus grandes menaces pour la doctrine.
Il était vital pour que le christianisme puisse se propager que l'épicurisme puisse être erradiqué. Les promesses de vie éternelle des marchands d'illusions ont toujours fait recette, car les humains sont d'une incorrigible crédulité, pourvu qu'on les aide à supprimer leur angoisse de la mort. "L'important, ce n'est pas ce qui est vrai, mais ce qui aide à vivre" F. Nieztche
Heureusement, on ne peut rien faire contre la quête, même désespérée du plaisir, car le plaisir : c'est la vie...
Maintenant... le bonheur, c'est une autre affaire.

Attention : désirs non naturels et non nécessaires !

Je ne souhaite pas aborder le problème de la religion ici. Je n'ai fait que répondre à la question : "pourquoi ça n'a pas marché". Il y a par contre quelque chose sur laquelle je voudrais insister, c'est sur la classification des désirs selon Epicure. Il distingue :
- les désirs naturels et nécessaires : manger, boire, dormir... si on ne les satisfait pas on meurt.
- les désirs naturels et non nécessaires : la sexualité, l'amitié, le confort... On peut s'en passer, mais il importe de les choisir avec soin.
- les désirs non naturels et non nécessaires : la gloire, la puissance, le luxe, la surconsommation de gadgets... Ceux-la il faut les fuir car ils ne valent jamais la peine que l'on prend à les satisfaire.
Application pratique :
Il faut réfléchir à ce dont nous avons réellement besoin pour bien vivre, à ce qui est inutile ou franchement néfaste. Pensons en particulier à ce que notre ego nous pousse à faire ! Analyser ses désirs et les hiérarchiser permet souvent d'atteindre une certaine sagesse qui conduit au bonheur. Moins la barre est mise haute, et plus on aura de chance de succès.
Epicure ne recommande d'ailleurs pas la course au bonheur, il préconise simplement l'ataraxie (état d'absence de trouble ou de douleurs). Une paix intérieure serait le plus sûr accès à un bonheur raisonné.
Sous cet angle on voit qu'Epicure n'a rien d'épicurien...
Si vous portez un regard un peu critique sur notre société de consommation, ses modes, son marketing, sa publicité, on voit de manière évidente que la quasi totalité de ce qu'elle nous offre correspond à des désirs non naturels et non nécessaires, qu'elle suscite !


Par JEN - Publié dans : Philosophie pratique - Communauté : Apprendre et découvrir
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