- Vous qui venez d’une contrée lointaine, vous n’avez pas fini de voir ici des choses surprenantes. Savez-vous, par exemple, qu’il y a des gens assujettis à devoir
absorber quotidiennement une dose d’un poison qui entraînera une mort prématurée au bout de quelques décennies. Sans doute penserez-vous que pour qu’un tel empoisonnement soit possible il faut
que ces gens subissent des conditions de vie misérables, qu’ils soient condamnés à travailler dans des mines ou dans une pollution extrême. Non pas, ces personnes vivent comme vous et moi dans
des conditions normales. Ce n’est pas pour survivre qu’ils mettent en péril leur santé. Bien au contraire, ce sont eux qui, volontairement, achètent leur poison quotidien.
- Ces malheureux ignorent peut-être qu’on les empoisonne…
- Par le passé, certains ont pu l’ignorer, cependant aujourd’hui il est distinctement mentionné sur les petits paquets qu’ils achètent : « NUIT GRAVEMENT A LA SANTE
».
- Cet avertissement est certainement écrit dans une langue étrangère, ou bien est-il illisible ?
- Aucunement, n’importe qui peut le lire et la plupart des gens qui s’approvisionnent de tels paquets savent lire. C’est en toute connaissance de cause qu’ils
continuent à nuire gravement à leur santé.
- C’est tout bonnement incompréhensible. Il y aurait des gens qui nuiraient volontairement à leur santé alors que vous souffrez déjà de pollution ?
- Oh mais la pollution ambiante n’est rien en comparaison avec celle qu’ils s’imposent à eux-mêmes. Imaginez que vous soyez contraint de vivre dix heures par jour
dans une atmosphère si enfumée que l’on ne puisse voir au-delà de deux mètres, que feriez-vous ?
- J’essaierai de m’échapper le plus vite possible de cet enfer.
- Eux non, et savez-vous pourquoi ? Hé bien simplement parce que l’atmosphère en question n’est polluée que dans leurs poumons, ce qui ne se voit pas, mais
peu à proximité immédiate de leur personne, sauf lorsqu’ils exhalent leur fumée. Autour d’eux, tout est clair et c’est précisément cela qui les abuse.
- Vous me dites que ces malheureux fument ? Comme des machines à vapeur, comme des tuyaux d’échappement ?
- En effet, ils passent une grande partie de leur temps à consumer des petits rouleaux d’herbe qu’ils tiennent entre le majeur et l’index par une extrémité. Par
l’autre, dans un mouvement de succion, ils aspirent avec leur bouche. La combustion produit un certain nombre de substances chimiques : du gaz carbonique, des goudrons, de la nicotine et une
certaine odeur caractéristique.
- Ne trouvent-ils pas cette activité étrange voire ridicule ?
- Non, pour eux ce n’est pas étrange car ils sont conditionnés dès leur plus tendre enfance à voir des adultes brûler aussi des petits rouleaux. Pires, les
adolescents se mettent à imiter leurs aînés. Ils achètent en cachette des rouleaux d’herbe et, bien qu’au départ ce soit très mauvais, ils persistent avec fierté. Bientôt tout leur argent de
poche passe à l’achat de ces paquets sur lesquels il est inscrit : « NUIT GRAVEMENT A LA SANTÉ ». Évidemment les jeunes sont inconscients, la santé, ils ne savent même pas ce que
c’est.
- Admettons, mais quand ils deviennent adultes, ils doivent bien prendre conscience que la santé, c’est la vie, notre bien le plus précieux !
- Oui, mais c’est trop tard. Ils sont irrémédiablement condamnés à brûler de l’herbe et à produire des milliers de mètres cubes de fumée. Sans compter d’autres
petites nuisances : vêtements brûlés, doigts qui jaunissent, mauvaise haleine, ou le dérangement causé par leur pollution personnelle qu’ils imposent sans vergogne à leur entourage.
- C’est absurde, pourquoi n’arrêtent-ils pas ?
- Simplement parce qu’ils ne peuvent plus ! Ce que j’ai oublié de vous dire, c’est que cette nicotine est une drogue qui provoque une accoutumance telle que celui
qui commence à la consommer en ressent bientôt un besoin irrépressible. Lorsqu’il veut s’arrêter, une douloureuse sensation de manque l’envahit. Il deviendra incapable de penser ou de travailler
et n’aura plus qu’une idée : faire cesser le manque en consommant d’avantage de cette même drogue.
- Vous voulez dire que ces gens sont des drogués. Ne sont-ils pas honteux d’être les esclaves de cette nicotine ?
- Aussi étrange que cela puisse paraître, ils n’ont pas honte car cette drogue est socialement admise. D’ailleurs quand ils sont ensemble, ils s’offrent des
petits rouleaux comme ils le feraient de friandises. C’est là une pratique conviviale considérée comme normale.
- Normale ? C’est quand même surprenant de voir des adultes drogués téter des petits cylindre d’herbe. Mais au moins, en retirent-ils un quelconque plaisir
?
- Certains le prétendent, bien que, pour la quasi-totalité, il n’y ait plus exactement de plaisir comme ils le pensent, mais le soulagement voluptueux du déplaisir
engendré par l’accoutumance. Cette notion leur échappe, et tous vous diront éprouver du plaisir. Il serait humiliant qu’ils reconnaissent leur dépendance. Pire la plupart d’entre eux prétendent
que s’ils consomment des petits rouleaux c’est parce que tel est leur bon vouloir, et qu’il leur serait aisé de s’en passer, s’ils le souhaitent, et qu’ainsi ils sont libres.
- Peuvent-ils croire à leurs propres mensonges ?
- Paradoxalement oui. C’est ce qui rend leur dépendance acceptable. Elle est comme celle d’un esclave qui, ne pouvant s’en délivrer, prétendrait aimer ses chaînes.
En fait les plus accros ne se libèrent de leurs chaînes que lorsqu’ils commencent soit à devenir lucides, soit à avoir peur. La lucidité n’est hélas pas donnée à tout le monde car elle nécessite
un minimum d’intelligence et de courage que le plupart des adeptes du petit cylindre n’ont pas. Si d’ailleurs ils les avaient eus, ils n’auraient jamais commencé à en consommer à outrance. Quant
à la peur, elle arrive sournoisement quand il devient évident que la maladie s’installe. C’est hélas souvent trop tard : pensez qu’il n’est par rare de voir des amputés des jambes continuer à
exiger de l’herbe, de même que des gens à qui l’on a enlevé une partie des poumons ou coupé la langue.
- Mais c’est du suicide !
- Non, car ces gens sont virtuellement morts. Le suicide, lui, il commence lentement, insidieusement, bien avant : dès que les petits rouleaux deviennent
indispensables. Mais cela, les jeunes idiots qui veulent faire comme les grands ne le savent pas. C’est bien plus tard qu’ils comprendront s’être fait piéger. Tout était pourtant écrit sur les
paquets, ou il est de surcroît mentionné : PROVOQUE DES MALADIES CARDIOVASCULAIRES.
- Des maladies cardiovasculaires… C’est quoi ?
- Oh, rien d’intéressant. Ce sont des maladies qui n’arrivent qu’aux autres.
- Mais… s’il y a autant d’inconvénients pour si peu d’avantages, pourquoi tous ces gens continuent ? Sait-on au moins à qui tout cela profite ?
- Oui. Tout le monde le sait. Cela profite à quelques entreprises commerciales florissantes. Des multinationales qui dégagent des bénéfices considérables qui font
des publicités somptueuses dans les magasines pour que les gens pensent que les petits rouleaux confèrent la virilité et l’insouciance du beau cow-boy.
- Ils ne sont quand même pas assez naïfs pour se faire abuser de la sorte ?
- Ils le sont. Les publicités sont habiles. Mais il y a pire : ces gens sont assujettis à des impôts supplémentaires qu’ils paient sans broncher à
chaque fois qu’ils achètent un paquet.
- Ceci est très honorable de leur part, au moins sont-ils de bons contribuables.
- Pas tant que cela, car les consommateurs d’herbe ne savent pas ce qu’ils paient. En outre, aussi conséquents que soient ces impôts, ceux-ci ne compensent pas le
coût des soins médicaux supplémentaires que la collectivité devra supporter pour soigner les drogués du petit cylindre dès que les effets de leur empoisonnement apparaîtront.
- Vous voulez dire que des gens qui se rendent volontairement malades en inhalant des substances nocives comptent sur la collectivité pour les prendre en charge
quand ils deviennent malades ? Ne devrait-on pas leur faire supporter les coûts de leur inconséquence ?
- Ce serait juste, mais difficile à mettre en œuvre. De plus il est fort improbable qu’ils comprennent parce qu’ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre. Ne
dit-on pas : « il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas entendre ».
- Ne pourrait-on au moins leur donner des chiffres ?
- Ils ne les croiront pas, pourtant les chiffres sont dramatiquement explicites. Tenez : pour les gros consommateurs, l’espérance de vie et réduite de 10 ans. Ce
qui signifie qu’à chaque rouleau consommé, ils perdent de 20 à 30 minutes de vie !
- Tant que cela, et ils continuent ?
- Oui, car ils espèrent faire partie des exceptions qui vivront jusqu’à 80 ans. Hélas les exceptions ne font que confirmer la règle, et globalement personne
n’échappe aux statistiques.
- On pourrait peut-être les atteindre par le porte-monnaie ?
- Pas davantage. Si vous leur dites, par exemple, que dans leur vie ils vont faire partir en fumée l’équivalent de 1000 bons repas au restaurant plus 3500 entrées
de cinéma, cela restera encore abstrait. Ces chiffres entreront par une oreille et sortiront par l’autre. Leur dépendance est désespérément plus forte que leur raison.
- Alors il n’y a qu’un moyen : interdire cette intoxication généralisée !
- On n’interdit pas aux hommes de se comporter de manière stupide. Si cela était possible, on aurait déjà éradiqué les guerres, le racisme, le fanatisme religieux.
Or si vous regardez autour de vous dans le monde, vous constaterez que ces maux prospèrent.
- Mais alors, on ne peut rien faire…
- Efficacement, non. La bêtise est inhérente à la nature humaine et, globalement, n’est-il pas assez indifférent que certains crèvent un peu plus vite que d’autres
? De toute manière, la mort est notre lot commun.
- Mais alors on ne peut vraiment rien faire ?
- On peut toujours modestement essayer de tendre la main aux plus lucides ou aux moins abrutis pour leur permettre de vivre un plus longtemps une plus jolie vie,
surtout vers la fin.
- Tout cela est fort triste. Mais au fait, ces malheureux ont-ils au moins un nom ?
- On les appelle les « fumeurs ».