Samedi 29 août 2009

Curieuse engeance

 

Depuis qu’il avait créé cet univers, Dieu n’avait pas beaucoup eu de temps d’aller visiter les milliards de galaxies agglutinant  des milliards d’étoiles qui, en permanence, naissent, s’attirent, ou implosent. Quant aux planètes qui tournent autour de ces étoiles… il y en avait tellement que Dieu préférait les ignorer.

Cependant, un jour qu’il se promenait à proximité de la Voie Lactée, il vit une petite étoile entourée de huit planètes dont une très rigolote avec des anneaux et une autre toute bleue. En approchant, son céleste regard remarqua sur cette planète une activité inhabituelle dans le monde minéral des espaces infinis. C’est alors seulement qu’il se souvint avoir créé la vie quelques millions d’années auparavant. Depuis qu’il avait bricolé la chimie du carbone et la fonction chlorophyllienne, il n’avait pas eu la curiosité d’aller voir ce que tout cela avait produit.

Sa surprise fut donc totale. Non seulement le règne végétal avait proliféré au point de coloniser la planète bleue, mais une infinité d’animaux marchant, volant, nageant ou parlant étaient apparus. Cette découverte était si inattendue que Dieu se mit à scruter attentivement cet univers grouillant de vie. Il remarqua bientôt qu’une des espèces animales, s’était mis à exercer sur les autres une évidente tyrannie.

Dieu, qui comme chacun sait est omnipotent, omniprésent et omniscient, n’eut aucun mal à comprendre cette surprenante engeance. En tendant son oreille divine, il surprit quelque chose qui le stupéfia : ces primates appelés « humains » en étaient venus à se croire le chef d’œuvre le plus abouti de la création. Le Tout Puissant remarqua bientôt parmi ces bipèdes imaginatifs une secte plus braillarde que les autres qui, par le moyen de haut-parleurs rabache sans se lasser des slogans du genre : « Allah est grand, il n’y a qu’un seul Dieu et Mahomet est son prophète ».

Dieu ignorant tout de ce Mahomet qui, comble de l’impudence, prétendait parler en son nom, fut consterné de découvrir dans les propos attribués à ce personnage, autant et encore plus à Lui Même, un ramassis d’interdictions, de préjugés et d’inepties. Ce bricolage hystérique lui parut pour le moins grotesque. Mais, pensa-t-il, que pouvaient concevoir d’autre des primates, aussi évolués soient-ils ? Quant il découvrit la description saugrenue et puérile du paradis et de l’enfer qu’ils avaient imaginé, inventions défiant toutes les lois de la logique et encore plus celles de la physique, Dieu partit d’un grand rire cosmique.

Quand il constata que ces humains pensaient sérieusement avoir été créés à son image,  Dieu cru avoir mal entendu. Comment des êtres qui copulent, digèrent, défèquent et finissent par crever comme tous les autres animaux, pouvaient croire à une telle extravagance ? Assurément, cette race avait elle été favorisée par un cortex cérébral avantageux, mais c’était pitié de leur en voir faire un si piètre usage avec cette propension à des croyances puériles et à l’intolérance la plus implacable. Ceux qui prient à genoux ne raillent-ils pas ceux qui prient les fesses en l’air ? Et tous s’excommunient, se concurrencent et se trucident allégrement pour des motifs dérisoires.

Le pire fut lorsqu’il découvrit comment ces dogmatiques « fous savants », qui se nomment « théologiens » manipulent un immense troupeau de fidèles consentants. Dieu conclut alors que ces animaux-là font un trop déplorable usage des avantages que l’évolution naturelle leur a permis d’acquérir, et que cette cruelle, ravageuse et accapareuse engeance ne méritait pas qu’il s’attarde davantage.

Déçu, il ne remarqua hélas pas que les humains ont accessoirement produit, en nombre certes restreint, des hommes généreux, passionnés de connaissances, et d’arts. Sans doute Dieu aurait-il été soulagé de savoir que ces gens modestes, tolérants et respectueux des autres, sont précisément ceux qui ne croient pas en lui.

Abandonnant la petite planète bleue, Il poursuivit sa route cosmique dans le silence rassurant des espaces intergalactiques.

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : papierlibre
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Samedi 29 août 2009

Quatorze secondes

 

Lorsqu’une femme aimable monte en ascenseur avec son voisin, un homme courtois et sympathique, il est n’est pas anormal qu’ils échangent quelques propos cordiaux ni même que leur discussion se poursuivent sur le pallier au delà des quatorze secondes que dure l’ascension. Mais ce jour là, leur conversation dura plus que de coutume et fut conclue par de francs éclats de rire. C’est pourquoi, quand elle pénétra chez elle, la femme qui souriait encore, fut sèchement accueillie par son mari :

-       Je me demande ce que ce type peux bien avoir à te dire pour te tenir un quart d’heure sur le pallier !

-       Tu écoutes aux portes maintenant ?

-       Il faudrait être sourd pour ne pas t’entendre glousser comme une gamine avec ce bellâtre.

-       Bellâtre, ce n’est pas gentil pour le voisin, mais moi, me traiter de « gamine », je prends ça pour un compliment, répondit-elle pour se moquer de l’habituelle et absurde jalousie de son mari.

-       Je me demande ce qu’il peut bien te raconter ?

-       Cet homme charitable me plaint d’avoir à supporter un mari jaloux qui me contrôle, me donne l’argent au compte-gouttes, m’étouffe et me tape sur les nerfs !

-       -Tu ne lui aurait quand même pas dit…

-       Oh non, rassure-toi, j’aurais bien trop honte que tu deviennes la risée de l’immeuble.

Pour couper court à toute récrimination, elle jeta son sac sur un meuble et alla s’occuper à la cuisine, le seul endroit qui lui appartint vraiment.

Deux jours plus tard, à peine avait-elle refermé la porte derrière elle, qu’elle tomba sur le même voisin qui appelait l’ascenseur. Avant qu’il ne parle, elle mit le doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence. L’homme obtempéra, non sans paraître surpris par cette injonction et demanda à voix basse :

-       Vous pourriez m’expliquer ?

-       Je suis désolée, je ne sais comment vous dire… mon mari supporte mal de m’entendre rire avec vous.

Comme elle allait s’éloigner, il la retint d’une main ferme et lui dit en la regardant attentivement :

-       Je ne comprends pas, vous m’en avez soit trop dit, soit pas assez.

-       Excusez-moi, j’ai eu un réflexe idiot, c’est sans importance.

-       Chère voisine, rien ne se survenant sans cause, vous devez m’expliquer pourquoi vous m’avez intimé le silence et pourquoi votre mari supporte mal de vous entendre rire en ma présence ?

-       Je ne pourrai vous répondre que si vous me promettez une discrétion absolue… il est jaloux. Je sais que c’est parfaitement ridicule, c’est une sorte de maladie, il est plus à plaindre qu’à blâmer.

-       Je comprends d’autant mieux que lorsqu’on épouse une femme aussi ravissante que vous, il n’est pas anormal d’éprouver comme lui quelque inquiétude.

-       Pourtant je ne lui donne aucun motif…

-       Ne vous méprenez pas, je suis convaincu que vous êtes irréprochable, mais pouvez-vous empêcher que les hommes qui découvrent votre beauté épanouie, ne vous suivent d’un regard admiratif.

-       Vous exagérez…

-       Aucunement, vous êtes fort jolie, et je suis même consterné de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. Jusqu’à présent je vous croisais sans vraiment vous voir, mais maintenant que nous partageons un secret, je vous promets d’être plus attentif. A très bientôt !

Lorsqu’il s’inclina en souriant avant de s’éloigner, la femme ressentit un trouble inhabituel et se dit qu’elle aussi n’avait jamais été attentive à cet homme au regard pénétrant et la voix si douce. Pendant les jours qui suivirent, le hasard ne favorisa pas de nouvelle rencontre. La femme en  vint même à penser qu’elle s’était un peu illusionnée sur l’intérêt que pouvait lui porter l’aimable voisin. Mais un soir, ils se trouvèrent face à face :

-       Enfin je vous trouve, murmura-t-il, je me désespérais !

-       Moi aussi, s’entendit-elle lui avouer.

En lui prenant légèrement la main comme pour la guider, il s’effaça pour la laisser pénétrer dans l’ascenseur,  mais lorsque la porte coulissa, il garda cette main prisonnière et lui dit :

-       J’ai beaucoup pensé à vous, il faut que je vous parle…

Contre toute attente il n’appuya pas sur le bouton de leur étage mais sur « parking ». La voyant surprise il lui souria  et lui dit pour la rassurer :

-       Le parking n’est certes pas l’endroit le plus romantique, mais c’est le plus tranquille, personne n’y pénètre sans avoir préalablement allumé la lumière… j’ai beaucoup réfléchi à notre discussion. Si j’ai bien compris vous supportez les réprimandes de votre mari depuis des années pour des fautes que vous n’auriez pas commises car vous êtes une femme irréprochable, n’est-ce pas ?

-       Autant qu’on puisse l’être.

-       Vous avez donc subit une punition, soit imméritée… soit anticipée, dans le cas où deviendriez quelque peu infidèle… je caresse le fol espoir de vous permettre de réparer cette injustice, et de rendre hommage à votre beauté.

-       Ma beauté… savez-vous l’âge que j’ai ? Vous avez d’ailleurs parlé de « maturité » ça ne m’a pas échappé…

-       Elle vous va à ravir, peut-être aurai-je dû parler de plénitude, je suis bien maladroit…

-       En effet, surtout lorsqu’on connaît l’adage : « un fruit n’est jamais si savoureux que lorsqu’il commence à être trop mûr ». Mais je vous excuse car vous êtes fou, dit-elle en fermant les yeux.

-       Oui, répondit –il en posant sur sa bouche un léger baiser. Puis il murmura : vous êtes la plus savoureuse victime qu’il m’aie été donné de venger.

-       Et vous le plus charmant justicier.

Elle s’arracha à son étreinte et l’entraîna de nouveau vers la cabine :

-       Je suis vraiment désolée, mais mon mari…

-       Oui, je sais, le pauvre, il risque de s’inquiéter.

Pendant les quatorze secondes que dura l’ascension, il lui indiqua, près du plafonnier un endroit propice pour cacher des messages et après une  furtive caresse, la porte s’ouvrit, et tout deux se dirigèrent en silence vers leurs appartements respectifs.

En pénétrant chez elle, l’épouse encore émue et si peu habituée à être fautive, se précipita vers la salle de bain pour ne pas avoir à affronter le regard de son époux. Elle eut alors le loisir de s’observer : rien ne permettait de suspecter qu’elle venait d’accomplir ses premiers pas sur le chemin délicieux de l’adultère. Son miroir ne lui renvoya que le reflet d’une femme rayonnante dont ni le visage ni le corps n’avait encore été trop altéré par l’âge. Elle se trouva donc singulièrement belle et pensa que le péché lui allait bien.

Le lendemain matin, à la première occasion, elle se précipita à la cache de l’ascenseur et y trouva le mot suivant :

« Ma douce amie,

Pendant la semaine qui a précédé notre rencontre, j’avais imaginé de belles choses à vous dire, mais quand vous avez été près de moi, j’ai tout oublié. C’est pourquoi je me suis comporté d’une manière un peu hardie qui ne m’est pas habituelle. Reconnaissez cependant que vous ne m’avez pas découragé et que les circonstances nous ont poussé à la précipitation. Faites-moi savoir si vous ne m’en tenez pas rigueur, et surtout quand et comment je pourrai avoir le bonheur de vous revoir. »

Le soir même une réponse était posée dans la cache :

« Cher justicier,

L’honnête femme que je suis aurait dû être choquée par tant de précipitation. Cependant vos yeux ont plaidé pour vous autant que votre argument suivant lequel je suis une victime. Vous m’avez, en effet, convaincue que j’aie par avance largement payé toutes mes fautes à venir.

Loin de m’offusquer, votre détermination m’a montré que vous êtes réaliste ce qui n’est pas pour me déplaire.

Je ne doute pas que vous puissiez m’aider à faire valoir la considérable créance que j’aie sur le bonheur.

Une innocente victime »

C’est ainsi que débuta une aventure exemplaire que d’aucuns qualifieraient hâtivement d’immorale. Elle ne fit cependant que des heureux. Non seulement les nouveaux amants qui surent être discrets, mais aussi le mari qui ne su jamais son infortune et bénéficia des constantes attentions d’une épouse devenue indulgente. En effet, lorsque celle-ci était victime des griefs de son époux, elle répondait désormais par un sourire aussi désarmant qu’incompréhensible. Cette apparente soumission flatta l’égoïsme forcené de son mari, caractéristique commune à tous les jaloux. Et comble d’ironie, ceux qui ont tant suspecté à tort deviennent généralement incapables de parer les vrais dangers qu’ils finissent même par encourager par leur attitude chicanière.

Quant aux deux amants, ils vécurent sans remord la douce connivence d’un bonheur parfait.

 

 

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Racontez-le moi !
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Lundi 6 avril 2009
La retraite : une étape symbolique
Retraite, c’est un mot que l’on entend de plus en plus. D’abord parce que ceux qui sont concernés sont plus nombreux, mais aussi parce que ses effets ont considérablement évolué en un demi-siècle. Rappelons-nous qu’en 1950, l’espérance de vie correspondait approximativement à 65 ans. Aujourd’hui la retraite est devenue le passage symbolique d’une activité professionnelle à une « autre vie ». Celle-ci peut cependant être abordée soit positivement comme permettant une vie de loisirs et de réalisation de ses aspirations, soit négativement comme une mise à l’écart de la société, sorte d’antichambre de la vieillesse.

Autres temps, autres mœurs
La vie de nos contemporains vient d’être bouleversées par un allongement de près d’un quart de sa durée. On mesure bien les conséquences économiques de cette brusque évolution démographique par rapport au financement des retraites. Cependant, on évalue encore mal ses conséquences psychologiques sur les individus concernés, sur les rapports familiaux ou sur le rôle nouveau que peut jouer cette population émergente de seniors nombreux et actifs.
De plus le terme « retraite » est devient inadapté : il évoque qu’on se retire ou qu’on fuit (retraite monastique, retraite Russie). Désormais il devient impropre pour les seniors dynamiques qui entament une deuxième vie. D’autant que la connotation pénible du travail (qui dérive étymologiquement d’un instrument de torture) ne s’oppose souvent plus à celle, agréable, de loisir. On peut, en effet, éprouver du plaisir et de la gratification dans son travail lorsqu’il permet de se réaliser, tout autant qu’on peut s’adonner à des loisirs éprouvants ou dangereux.
Il reste néanmoins difficile d’intégrer une nouvelle signification au terme « retraite » car les habitudes sont tenaces et il subsiste des emplois ou la pénibilité, si elle est moins physique a été remplacée par le stress, sans compter certains « dysfonctionnements » :
- dans les entreprises : culte naïf du jeunisme, incapacité à employer honorablement des seniors…
- crainte du vieillissement : c’est une hantise pour ceux qui se sentent dévalorisés, malgré qu’ils soient encore en pleine forme physique et intellectuelle, et même s’il y des seniors actifs n’ont rien à voir avec les « personnes du grand âge ».

Le verre à moitié vide ou à moitié plein ?
Certains peuvent se désoler de n’avoir plus que 25 ans (ou moins) à vivre. D’autres peuvent considérer que c’est là une opportunité merveilleuse, impossible à nos parents. Cette différence d’appréciation relève de :
- la psychologie : quelle capacité personnelle ai-je de réagir dans la vie ?
- la philosophie : quelle conception ai-je de l’existence ?

L’une et l’autre sont largement tributaires de l’environnement culturel des individus, de leur motivation et peuvent conditionner largement leur manière de concevoir, préparer et vivre leur retraite et leur vieillissement.
Il est cependant possible d’aider les gens à positiver leur retraite. Savoir, en effet, que l’on va passer d’une position « d’acteur » (productif et surmené) à celle de « spectateur » (libre et décontracté), permet de porter sur la société un regard nouveau, plus bienveillant et compréhensif.

Il vaut mieux y penser avant
Une retraite réussie se prépare longtemps à l’avance :
- intellectuellement : celui qui a tout misé sur sa carrière et qui n’a pas cultivé de vie intellectuelle ou sociale, risque d’être désemparé quand son univers professionnel lui échappera brusquement. Celui qui, au contraire, a toujours eu des centres d’intérêt multiples sera heureux de pouvoir s’y adonner plus librement.
- physiquement : lorsqu’on a la chance de jouir d’une bonne santé, une hygiène de vie correcte permet d’aborder la retraite avec optimisme. Beaucoup sont cependant très inconséquents… ne serait-ce que ceux qui oublie que ce qui est marqué sur leurs paquets de cigarettes n’arrive pas qu’aux autres, et risque de ne pas avoir le loisir de profiter longtemps de leur retraite.
- affectivement : on n’a  jamais rien trouvé de plus utile qu’un environnement familial et amical harmonieux. Bien sûr, celui-ci dépend autant  du hasard que de notre mérite personnel. Cependant en cette matière, l’adage : « plus on donne plus on reçoit » se vérifie toujours. Ainsi, lorsque les retraités ont la chance d’être grands-parents, ils ont l’opportunité de jouir d’un privilège incomparable : celui de transmettre à leurs petits-enfants non pas une expérience (intransmissible par nature) mais un « savoir être » (s’ils ont su l’acquérir eux-mêmes), des repères familiaux ou simplement une connivence inter génération, ce qui est l’objectif d’associations comme l’EGPE.
- matériellement : si l’argent ne fait pas le bonheur, une bonne pension de retraite y contribue singulièrement… merci Part’Ages !

Rôle  valorisé des caisses de retraite, assurances, sécurité sociale…
Si leur vocation sociale est parfaitement implicite, leur rôle est d’abord la collecte, la préservation et la redistribution financière, leur rôle ne doit plus seulement limité à cette dimension. Elles ont désormais à jouer un rôle complémentaire de préparation à la retraite et d’accompagnement très gratifiant pour les intéressés :
- Etape 1 - préparation : nul mieux que ces instances ne peuvent aider les futurs retraités à se préparer à leur nouvelle vie, et ce au moins 5 ans à l’avance. Cette aide peut consister à donner des informations sur toutes les activités ou associations diverses qui existent, mais aussi a donner quelques recommandations psychologiques, éventuellement en coopération avec les RH des entreprises. On notera à cet égard que la vocation des entreprises n’est pas de s’occuper de leurs retraités, ni avant ni après la retraite. Si certaines le font plus ou moins timidement c’est plus dû à des initiatives personnelles ou à visée « publicitaire ».
- Etape 2 - accompagnement : pour aider les retraités à découvrir toutes les opportunités qui s’offrent à eux, il faut leur faciliter l’accès à l’information, aux offres des villes, des associations et autres clubs qu’ils ne peuvent vraiment découvrir aujourd’hui que par hasard ou en étant très curieux. L’accompagnement des retraités nécessite le même effort intellectuel et la même organisation que la préparation.
On notera que ce volet « social » nécessite plus un investissement en imagination et initiative que de coût économique, d’autant qu’il peut induire des économies substantielles en matière de santé. Des retraités plus sereins sont moins sujets aux problèmes psychosomatiques.
La relation avec le monde associatif est à cet égard primordiale car les organismes à vocation financière ou administrative pourront y trouver le supplément humaniste dont ils ont besoin.

Vis comme si chaque jour était un cadeau inespéré
A quelque étape de l’existence où l’on se place, c’est largement le sens que l’on donne à sa vie qui nous vaut de la vivre avec bonheur, tristesse ou ennui. C’est encore plus vrai à l’âge de la retraite où quelques règles de bon sens peuvent être recommandées comme :
- participer : à son environnement familial et social. Des associations multiples proposent d’innombrables activités gratifiantes et utiles. La participation bénévole à leurs actions peut compenser largement et de manière plus amusante le temps passé antérieurement au travail salarié, avec en moins : le stress, la subordination, ou l’aliénation inhérente à beaucoup d’emplois.
- communiquer avec les autres : la plupart des petits plaisirs de la vie sont issus des rapports que nous entretenons avec notre entourage : famille, amis, voisins et jusqu’aux rencontres de hasard qui nous font échanger quelques mots ou un sourire avec des inconnus. Les associations sont souvent des lieux d’échange où, comme dans les auberges espagnoles, on trouve ce qu’on y amène.
- Philosopher : il est primordial, avant de prendre sa retraite, autant qu’après, d’essayer de comprendre qui on est, comment on fonctionne, qu’est-ce qui nous motive ou nous rebute. Cette démarche, aussi modeste et fragmentaire soit-elle s’appelle philosopher. Quand Montaigne nous dit « que philosopher c’est apprendre à mourir » il sous-entend que c’est surtout apprendre à vivre le mieux possible, avec ses angoisses existentielles normales dont celle de la mort (la nôtre autant que celle de nos proches) est la principale. Seule la réflexion permet de se décomplexer, de se trouver une identité et de goûter à un bonheur raisonnable.
Dans la mesure où l’on observe ces recommandations pour vivre le plus pleinement possible, la retraite peut devenir une période de la vie merveilleuse car on a conscience que chaque jour est un cadeau inespéré.

Conclusions
On peut dire de la retraite exactement la même chose que de la vie d’adulte ! Plus elle se prépare, se réfléchit et s’organise et plus elle a de chance d’être gratifiante. Si elle est favorisée par des « droits » (pension de retraite, droits sociaux), elle est aussi soumise à des « devoirs » dont la solidarité et l’altruisme dans le cadre de la famille, la cité ou les associations ne sont pas les moindres.
En dépit des aléas ou des accidents de la vie, comme le bonheur, la retraite est une nouvelle vie qui ne va pas de soi, elle se construit et se mérite.

Jacques NOZICK
EGPE (Ecole des Grands-Parents Européens)

Par JEN - Publié dans : POLITIQUE DE CIVILISATION - Communauté : papierlibre
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Lundi 6 avril 2009
Mis à part quelques rares désespérés voulant quitter une vie parce qui leur est devenue insupportable, la plupart d’entre nous ne se résignent à disparaître qu’à regret et le plus tard possible.
Quand il faut s’y résoudre, chacun souhaite que ce soit de la manière la plus prompte et indolore possible. Cependant la réalité n’est pas souvent telle qu’on la souhaiterait car l’organisme s’acharne à subsister et les soins médicaux, les scrupules et la « bonne conscience » nous prolongent parfois au-delà du raisonnable.
Or une loi, dite « Léonetti » du nom de son rapporteur, définit désormais les droits du malade en fin de vie. Si elle était connue du corps médical et du public, ce qui est loin d’être le cas, elle serait une solution pratique à la quasi-totalité des cas de figures que nous allons examiner ici. Elle permet, en effet, l’arrêt de l’acharnement thérapeutique, la sédation de la douleur et même « l’euthanasie passive ». Sa seule limite est d’exclure « l’euthanasie active » et le suicide assisté, qui nécessitent le recours à un tiers (médecin ou proche) pour apporter au patient qui le demande, la libération d’une mort plus rapide.

C’est bien sûr cette exclusion qui suscite le débat entre les ceux qui réclament l’euthanasie et ceux qui la refusent. La querelle est à la fois morale, juridique, médicale et religieuse. Tous ayant partiellement raison et tort, elle devient essentiellement dogmatique.

Le droit de vivre et de mourir…
Les « Droits de l’Homme » reconnaissent à chacun la liberté de mener sa vie comme il l’entend, sans nuire à autrui. On peut donc s’interroger pourquoi ce droit ne pourrait être applicable aux ultimes moments de l’existence, y compris pour choisir les circonstances de sa mort quand celle-ci devient inéluctable. Le problème est que la mort peut être diversement « naturelle » et diversement « provoquée », aussi est-il utile d’analyser les différents cas possibles :

Mort naturelle autonome : c’est la fin normale du processus biologique vital occasionné par un ou plusieurs dysfonctionnements importants. Malheureusement l’arrêt des fonctions vitales est généralement long, douloureux ou dégradant.

Mort  naturelle assistée : elle est désormais possible grâce aux « soins palliatifs » permettant aux patients d’attendre sans trop de douleur (génération avec une conscience dégradée ou absente) l’arrêt des fonctions vitales. La loi permet de plus, de renforcer la sédation, même si celle-ci doit d’accélérer la phase terminale.

Mort provoquée par suicide : bien qu’il pose des problèmes moraux, religieux ou pratiques, le suicide est légal.

Mort provoquée par suicide assisté : le processus est identique à ci-dessus, sauf que le malade n’ayant pas ou plus les moyens de mettre seul fin à ses jours, il doit avoir recours à un tiers (personnel médical ou proches). Cette pratique est illégale et le tiers portant assistance est condamnable. Cependant la jurisprudence se montre de plus en plus clémente et prononce désormais des condamnations souvent symboliques, bien que variables suivant les tribunaux.

Mort provoquée par euthanasie
: elle est tout aussi illégale que précédemment, mais diffère du suicide assisté par le fait que l’arrêt du processus vital est décidé, non plus par le patient lui-même, mais par un collège incluant le corps médical et la famille, et ce, conformément aux désirs réitérés du  malade (consignés dans ses « directives anticipées).

Discussion raisonnable
Si l’on peut faire une distinction entre les divers cas de décès, on doit aussi reconnaître que leurs frontières sont floues et aléatoires. Si la mort naturelle (autonome ou assistée) et le suicide posent peu de problèmes légaux, le suicide assisté et l’euthanasie suscitent un débat dont l’origine est essentiellement dogmatique.

Une réalité illusoire
Les pros avancent que la dignité de la fin de vie exige que soit dépénalisé le suicide assisté autant que l’euthanasie. Ils en ont une vision idéale qui ne correspond pas souvent à la réalité de la mort. En effet, quelles que soient ses circonstances, elle n’est jamais vraiment digne, sauf au théâtre  où le moribond finit sa vie avec panache. Pour le commun des mortels, l’issue est pitoyable, anxiogène et souvent sordide.
Les antis prône le « laisser faire la nature ». Cette intention est aussi idéaliste dans la mesure où, désormais la médecine intervient toujours, soit pour soigner, lorsque cela en vaut la peine, soit pour favoriser une issue sinon indolore et rapide, au moins compatissante. Enfin dans une société laïque, aucune conviction religieuse ne saurait imposer ses dogmes à ceux qui ne les partagent pas.
Ces positions méritent d’être relativisée.

On ne peut pas toujours demander aux autres
La quasi-totalité des personnes qui souhaitent la légalisation de l’euthanasie le font poussées par le désir généralement inconscient de pouvoir disposer d’un échappatoire à l’angoisse et à la souffrance physique ou morale. Ils comptent alors sur l’hypothétique aide d’un tiers : le médecin. Notons qu’ils pourraient tout aussi logiquement s’en remettre à un proche ou se suicider tant qu’ils sont en mesure de le faire.
Or le médecin n’est pas tellement mieux armé psychologiquement que quiconque pour provoquer une mort intentionnelle, fut-elle libératrice, à des gens qui leur sont affectivement étrangers. C’est d’ailleurs pourquoi nombre d’entre eux se retranchent opportunément derrière le serment d’Hippocrate ou leurs convictions religieuses pour refuser d’accomplir une « sale besogne » qui n’entrait pas dans le cadre de leur vocation. C’est d’ailleurs pourquoi la « clause de conscience » est prévue pour leur préserver leur liberté de penser.

L’obligation  morale de compassion
Il existe aussi des médecins et parfois des proches qui acceptent d’aider le patient en fin de vie par pure compassion et qui n’hésitent pas à provoquer ou accélérer le décès souhaité. Bien qu’elle soit illégale, cette pratique est de plus en plus fréquente mais peu connue car nécessairement discrète.
Dans un monde qui se veut civilisé, la plupart des formes de barbarie sont condamnées (peine de mort, torture, bûcher, lapidation, sacrifices, esclavage, ségrégation raciale ou religieuse…). Pour la même raison humaniste, les affres de la mort sont aussi devenus moralement inacceptables puisque désormais largement évitables.
Dans une société qui reconnaît comme sacré le principe de la dignité humaine, la « non assistance à personne en danger » va devenir « non assistance à personne en détresse » pour celui qui reste le témoin passif de la souffrance d’autrui.

La sagesse de la loi
La loi est généralement le fruit d’un consensus social et culturel. Or, vu les disparités d’opinions existantes, le législateur pouvait difficilement légaliser l’euthanasie, même en l’entourant de toutes les précautions comme c’est le cas dans plusieurs pays européens. Cependant les dispositions de la loi Léonetti ouvrent néanmoins fort habilement la possibilité pour le corps médical, non seulement de ne pas pratiquer d’acharnement thérapeutique, mais surtout de « forcer un peu » sur le traitement palliatif, quitte à écourter la vie du moribond. Cette disposition est astucieuse puisque simultanément :
- elle permet aux anti-euthanasie de ne pas considérer que les soins palliatifs soient à l’origine de l’interruption prématurée de la vie, ce qui moralement et techniquement s’apparenterait à l’euthanasie.
- elle permet aussi au pro-euthanasie de disposer d’une solution technique réaliste et légale pour écourter le calvaire du patient en fin de vie.

L’évolution nécessaire des consciences et des pratiques
L’inconvénient du militantisme c’est qu’il pousse ses troupes à un rigorisme qui ne permet pas de compromis. Ainsi, les militants de l’ADMD (dont la plupart mourront sans qu’on les y aident) auraient tout intérêt à s’employer à faire connaître et appliquer la loi Léonetti pour que l’ensemble de la population puisse en profiter, plutôt que de s’ingénier à fustiger ses insuffisances (elle n’est pas applicable aux personnes qui ne sont pas en fin de vie).
A contrario, ceci vaut tout autant pour leurs opposants qui devraient voir dans le statut quo de cette loi, une réponse honorable à leur credo, sans avoir besoin d’afficher des positions trop radicales, insoutenables à long terme.
Notons que la mort restera encore longtemps le tabou fondamental et qu’il n’est pas surprenant que le sujet paralyse l’évolution des consciences et des pratiques.
Ce seront sans doute les évolutions : de la médecine, des exigences individuelles des patients et des familles, et surtout des contraintes économiques (les ressources financières étant limitées, quel doit être leur usage prioritaire ?) qui feront évoluer les usages et les mentalités. La seule certitude étant que la mort reste la seule manière pour tous de quitter à regret… notre « vallée de larmes ».

Jacques NOZICK - EGPE

Par JEN - Publié dans : Réflexions sur la fin de vie - Communauté : papierlibre
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Mercredi 21 janvier 2009
Parmi les vertus et les qualités qui régissent les rapports humains, l’une d’elles, la gentillesse, semble  paradoxalement sous-estimée, voire méprisée. C’est un subtil mélange de politesse, de respect de l’autre, ou d’altruisme que chacun dose en fonction de son caractère ou des circonstances. Son usage est universel et on peut la recommander en toutes circonstances car elle enrichit et facilite les relations interpersonnelles, sociales et même professionnelles.
Dans la hiérarchie des vertus, la gentillesse n’est certes pas placée bien haut. Elle est, en effet, loin derrière l’amour, la générosité, l’altruisme, le courage, la compassion ou toute autre grande vertu héroïque mise en valeur par la littérature et les usages. Bien que mésestimée, elle joue pourtant un rôle primordial avec des formes d’expressions innombrables souvent ignorées dans l’histoire des rapports humains.

Faciliter les relations entre les personnes
La gentillesse est à la fois un moyen et une fin, une offre et une demande qui apporte autant de bénéfice pour soi-même que pour l’autre. Offrir un sourire est souvent propice à en générer un en retour de la part de notre interlocuteur. Sans doute cette réciprocité n’est-elle pas automatique, mais elle vaut d’être suscitée en ayant délibérément un préjugé favorable envers l’autre.
On peut, bien entendu, se demander si on peut être gentil avec les cons, les méchants ou les malfaisants ? C’est à conseiller, au moins tant que l’on n’a pas encore réussi à évaluer leur degré de bêtise ou de malveillance et leurs possibles nuisances. Cependant, avec les « délinquants relationnels » aucune relation de bienveillance n’étant possible, on s’autorisera à utiliser les mêmes moyens qu’eux avec une fermeté sans égal, ne serait-ce que pour leur éviter de nuire. On notera d’ailleurs que le mépris de la gentillesse est chez la plupart des gens un signe flagrant de bêtise ou d’esprit corrompu. Dans les deux cas, la prudence est  de rigueur et le gant de velours de la gentillesse ne doit pas faire oublier la lourdeur d’une main de fer.
Hormis ces cas inéluctables où la gentillesse n’a aucun effet, dans la plupart des situations cette vertu modeste qui s’allie à la courtoisie, à la politesse, et à la tolérance est très bénéfique. On se rend compte souvent que dans ce domaine, plus on donne et plus on reçoit.

L’action bienfaisante sur soi-même
Il faut aussi être gentil par intérêt personnel. D’abord avec soi-même (se tolérer, ne pas se culpabiliser, accepter ses faiblesses et s’encourager…). Cet effort bienveillant n’implique aucune forme de narcissisme, il oblige plutôt à chercher à se comprendre, c’est une manière d’introspection mêlée d’autodérision qui, nous aidant à prendre conscience de nous-même, nous permet d’avoir pour les autres plus d’indulgence. Cette propension nous rend plus optimistes, elle nous permet souvent de voir plutôt la bouteille à moitié pleine qu’à moitié vide. La compréhension que l’on cherche à avoir de son propre fonctionnement nous permet, sinon de juguler nos pulsions, au moins de les interpréter et de les relativiser. La gentillesse permet de réagir de manière plus réfléchie en situation de stress. Dans tous les cas elle favorise l’estime de soi, première étape au bonheur personnel, l’altruisme étant une caractéristique constante des gens heureux.

Faciliter des rapports sociaux pacifiés
Toutes les sociétés humaines fonctionnent avec des mécanismes de dominance et de soumission (familiales, religieuses, politiques, économiques…) dont l’échappatoire naturelle est la violence
Hélas pour beaucoup, l’homme reste « un loup pour l’homme ». Seule prime la loi du plus fort ou du plus rusé, et il n’est pas loin le temps où étaient encouragées les qualités guerrières. Avec ces interlocuteurs belliqueux, la gentillesse ne peut être utile que pour retarder les confrontations. D’autant qu’elle pourrait être comprise comme un signe de faiblesse, si elle n’est pas suivie de réactions rigoureuses et fermes. Lorsqu’on vous frappe la joue droite, il est maladroit de tendre la gauche. Il est parfois salutaire de répondre par un bon direct.
Dans les pays policés où règnent un minimum de lois et d’abondance économique, l’usage de la gentillesse est un antidote au stress créé par un monde hyper compétitif. Son bénéfice premier est de désamorcer de nombreux conflits, et de faciliter les débats.
Favoriser la gentillesse est sans doute une manière d’humaniser cette société égoïste et brutale qui se fixe des idéaux irréalisables  comme « liberté, égalité, fraternité » que l’on pourrait formuler plus modestement en  : « liberté, égalité, bienveillance» qui semble déjà presque inaccessibles.
Ne faudrait-il pas plutôt graver au frontispice de nos bâtiments publics et surtout de nos écoles : » fais aux autres le bien que tu voudrais qu’on te fasse », car l’apprentissage naturel de la gentillesse ne peut se faire que dans le jeune âge, à la manière des B.A. symboliques des scouts.

Un autre mode de management
La plupart des organisations humaines fonctionnent de manière pyramidale quasi militaire. Ceci vaut en particulier pour les entreprises et les administrations. Longtemps le ressort principal de l’autorité fut la crainte du subordonné envers le chef. Dans une société où l’information, la compétence, ou la gestion des ressources humaines importent de plus en plus, la gentillesse alliée à un minimum de charisme, à une exemplarité professionnelle et à une vision claire des situations, devient une arme beaucoup plus productive que la crainte. Elle favorise des rapports humains et professionnels décomplexés, met de l’huile dans les engrenages de la hiérarchie, impose la courtoisie.
Ce qui devient aujourd’hui le plus important en termes d’efficacité c’est la motivation. S’il y a moins de stress et de rancœur, plus de  travail en équipe, de partage des informations, l’efficacité peut être largement améliorée. La gentillesse peut largement y contribuer.

Gentillesse et spiritualité
La plupart des religions préconisent l’harmonie des rapports humains, mais celle-ci se justifie plus par rapport à une loi divine que pour des raisons purement humanistes. Certaines comme le christianisme mettent en avant le message de bonté et d’amour du Christ sensé avoir inspiré leurs dogmes. Si des fidèles respectent exemplairement les prescriptions des Evangiles  : amour, tolérance, charité, pardon, etc. ils peuvent le faire dans une posture de saints fort éloignée de la gentillesse.  En revanche la conduite de nombreux autres a plus été fondée sur la crainte, le péché, la punition ou le dolorisme. Pendant longtemps la peur du diable ou la menace de l’enfer ont été des armes pour contraindre les croyants à la soumission avec comme apothéose l’inquisition.
Le moins qu’on puisse dire est que la gentillesse était alors exclue de toute pratique religieuse. Le christianisme est un exemple parmi tant d’autres, l’islam et ses exactions ou l’indouisme n’ont rien à lui envier. La religion qui pourrait le mieux se prévaloir de la gentillesse dans son fonctionnement serait plutôt le bouddhisme dont la doctrine se rapproche assez d’une philosophie altruiste.
En termes de spiritualité, c’est la philosophie d’Epicure qui semble de loin la plus bienveillante, la plus portée à la tolérance, à la recherche du bonheur pour soi et pour autrui. Hélas cette philosophie vertueuse qui prône la satisfaction mesurée des plaisirs a été si bafouée par des siècles de dogmatisme qu’elle est tout entière à redécouvrir
La gentillesse peut être la marque d’une religion éclairée, plus tolérante et moins sectaire dans laquelle la spiritualité soit une porte ouverte sur le bonheur et non une illusion.
Ce rappel très succinct n’est mentionné que pour souligner que nos sociétés modernes émergent de guerres fratricides qui se sont succédées depuis la nuit des temps (certaines, hélas nombreuses, perdurent avec leurs cortèges de malheurs et de cruautés). Leurs effets pervers sont toujours présents dans l’inconscient collectif qui favorise souvent la haine, le patriotisme, les persécutions religieuses, la revanche. Nous sommes encore largement dans un monde barbare et dogmatique où la sauvagerie reste institutionnalisée.

Conclusions
Que la gentillesse soit méprisée par les imbéciles et les tordus est l’indice que l’humain, malgré ses moyens techniques et sa capacité à penser, n’arrive pas tout-à-fait à s’élever très au dessus de son état d’homo sapiens : belliqueux, affabulateur, jouisseur et accaparateur.
Cependant, est-il utopique de vouloir donner à la gentillesse ses lettres de noblesse, ne serait-ce que pour accéder à un mieux vivre ? N’est-elle pas : une quête d’échange et de réciprocité, une modeste preuve d’humanité, la forme première de « l’amour tout simple » ?
JN
Par JEN - Publié dans : Philosophie pratique
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Dimanche 4 janvier 2009
Dieu s’ennuyait


Un jour que Dieu s’ennuyait tout seul dans son coin, il se mit à converser avec lui-même. Admirant une fois de plus la beauté infinie des milliards de galaxies qui s’enroulent voluptueusement dans le vide sidéral, il se congratula d’avoir réussi un monde si parfait.

Soudain, il remarqua, perdue aux tréfonds de la Voie lactée, une petite planète bleue tournant autour d’une étoile ordinaire, égarée dans l’univers. Il se souvint alors, qu’il avait permis que s’y crée la vie, il y a quelques milliards d’années. Curieux de voir ce que cela avait produit, il y regarda de plus près. Quelle ne fut pas sa surprise de constater qu’une sorte de primate avait colonisé toute la surface de cette modeste planète, pillant ses ressources, polluant ses eaux, ses terres et son air. Dieu examina alors avec attention ces singes nus : il les trouva belliqueux, dévastateurs et cruels envers la nature autant qu’envers eux-mêmes. Mais le comble de son étonnement fut de s’apercevoir que ces animaux appelés humains avaient fini par se croire si différents des autres animaux de la création qu’ils s’imaginaient avoir été créés à l’image de Dieu pour dominer le monde ! Comment, se dit alors celui-ci, ces misérables bipèdes ont-ils pu se mettre en tête une idée aussi saugrenue ? À l’évidence, ces mammifères ont tellement plus en commun avec les vaches et les lapins qu’avec moi, intemporel et immatériel, d’autant que leur ignorance à mon propos est absolue.

En approchant son oreille céleste, il eut une nouvelle surprise. Il s’aperçut que des hommes avaient pris, sans vergogne, la folle liberté d’oser parler en son nom : « Dieu veut ceci, exige cela… » Il entendit même détailler longuement et avec le plus grand sérieux la soi-disant « parole de Dieu » par des illuminés et des imposteurs appelés prophètes ! Il fut un peu contrarié sur le moment, en raison du nombre considérable de bêtises proférées, mais comme la foule écoutait ces sornettes avec ravissement, il en déduit que les plus crédules devaient y trouver quelque réconfort. Il vit aussi que, sans crainte du ridicule, certains le priaient les fesses en l’air, d’autres en bredouillant, en branlant du chef, ou en faisant avec les bras des mouvements d’allure cruciforme.

C’est alors que Dieu découvrit une invention d’une habileté surprenante, celle du paradis et de l’enfer : l’un étant la carotte sacrée qui donne espoir, et l’autre une menace qui fait peur et qui incite à l’obéissance. Dieu chercha aussitôt où pouvait bien être ce paradis tellement promis, mais dans le ciel, il ne trouva que vapeur d’eau. Il eut heureusement plus de chance avec l’enfer, car il vit un type qui criait : « Allah est grand ! Allah est grand ! » et qui tout joyeux se fit exploser, tuant avec lui trois cents personnes. Voyant ce carnage, Dieu comprit que l’enfer était sur terre. Il en fut même complètement convaincu quand il observa combien certains humains prennent soin d’entretenir le malheur un peu partout sous la forme de guerres, de massacres, de famines, d’humiliations ou d’abêtissement. Drôles d’animaux savants que ces humains, se dit Dieu en voyant l’hasardeuse évolution du vivant avait généré toute seule en seulement quelques milliards d’années, sans même qu’il ait eu à s’en mêler.

Bientôt, retournant à son indifférence cosmique et aux réjouissants silences des espaces infinis, il abandonna alors à son cruel sort la gentille planète bleue perdue dans le vide sidéral, et continua de vaquer à ses divines occupations.

J.N.
Par JEN - Publié dans : Philosophie pratique
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Mercredi 24 décembre 2008
JEAN L’OURS

Il était une fois un bûcheron et sa femme qui vivaient au cœur de la forêt. Ils n’étaient pas riches, mais ils menaient une vie simple et paisible. Une seule chose manquait à leur bonheur : ils n’avaient pas d’enfants. « Ah ! si seulement j’avais un petit à dorloter ! » se lamentait la femme. « Ah ! si seulement j’avais un fils ! » se lamentait l’homme. « Je lui apprendrais à chasser et à bûcheronner. »

Un jour, la femme était dans la forêt en train de cueillir des baies lorsque soudain elle aperçut un ours. Effrayée, elle lâcha son panier et courut se cacher derrière un buisson. Mais comme elle était curieuse, elle risqua un œil pour observer l’animal : c’était une ourse avec ses deux petits. Les oursons gambadaient, se chamaillaient, puis venaient se réfugier auprès de leur mère qui les léchait tendrement. « Cette ourse a bien de la chance d’avoir des petits », pensait la femme, et elle murmura : « J’aimerais tant avoir un enfant, fût-il aussi velu que l’un de ces oursons. » Voilà une parole qu’elle n’aurait jamais dû prononcer !

Quelque temps plus tard, elle sut qu’elle attendait un enfant. Le bûcheron en était aussi heureux qu’elle. Mais quand leur fils vint au monde, ce fut la consternation : de la tête aux pieds, il était couvert d’une épaisse fourrure. Comme il ressemblait à un ourson, ils le nommèrent Jean l’Ours. Il était fort et vigoureux et avait déjà de petites dents aiguës. Mais il se montra bientôt impossible à élever : il mordait cruellement le sein de sa mère qui voulait le nourrir, il criait sans cesse, déchirait ses langes et saccageait son berceau d’osier.

La mort dans l’âme, le bûcheron et sa femme furent obligés de s’en séparer. Ils le portèrent dans la forêt et le déposèrent à l’abri dans le creux d’un arbre. Cet enfant était une petite bête sauvage, et ils se disaient que les bêtes de la forêt sauraient subvenir à ses besoins. En effet, à peine les parents étaient-ils partis qu’une ourse, attirée par ses cris, s’approcha de l’arbre creux. Croyant reconnaître un ourson égaré, elle l’emporta dans sa tanière.

Et c’est ainsi que Jean grandit parmi les ours. Nourri d’un lait riche et entraîné par ses frères oursons, il atteignit bientôt une taille et une force hors du commun. À l’âge de six ans, il aurait pu rivaliser avec un homme de vingt ans. Mais il se tenait souvent debout et ressemblait de moins en moins à un ours. Ceci commençait à préoccuper les animaux de la forêt. Un jour, le renard vint trouver la mère ourse. Il est de la race maudite des hommes, dit le renard, tous les animaux sont inquiets et demandent qu’on le mette à mort.
— Jamais, répondit l’ourse. Je l’ai élevé et nourri de mon lait, je l’aime autant que mes propres petits.

Après de longues palabres, ils s’accordèrent tous à ce qu’il soit épargné, mais ramené parmi les hommes. Ce soir-là, l’ourse alla chercher Jean, le jeta sur son dos et partit en direction de la cabane du bûcheron. En chemin, elle lui expliqua :
— Tu vas retrouver tes vrais parents. En rôdant près de la cabane, le renard a entendu l’homme et la femme parler de cet enfant velu qu’ils ont laissé dans la forêt. Tu devras être obéissant et apprendre les coutumes des humains. Jean l’Ours était bien triste de quitter sa famille d’adoption et tous les animaux, mais il avait appris à ne jamais contester les décisions de la mère ourse. Arrivée devant la cabane, elle leva sa grosse patte, frappa trois coups, déposa Jean et partit sans se retourner. Le bûcheron alla ouvrir la porte. À la vue de ce grand singe hirsute, il prit peur et referma le battant précipitamment. Mais la femme avait eu le temps de l’apercevoir et son cœur de mère l’avait reconnu.
— C’est mon Jean ! Mon petit ! Elle rouvrit la porte et se jeta au cou du monstre. Elle le couvrait de baisers en pleurant de joie, et ses larmes mouillaient les joues en fourrure de son fils. Ému et embarrassé, Jean restait planté là. Elle le fit entrer et l’installa au coin du feu.Les semaines suivantes furent difficiles pour Jean l’Ours. Au début, il ne supportait pas les vêtements, mangeait goulûment comme une bête et détestait faire sa toilette. Mais il se montra très docile, apprit à parler et devint bientôt un jeune homme tout à fait présentable malgré son visage si poilu. Chaque jour, il accompagnait son père au travail. Il était d’une force extraordinaire, il pouvait abattre un gros arbre en deux coups de hache et transporter un tronc entier. Il était capable de rattraper un cerf à la course, lui rompre le cou et le rapporter à la maison sur son dos.

Un après-midi où la poursuite d’un gibier l’avait entraîné plus loin que de coutume, il se trouva à l’orée des bois. Lui qui ne connaissait que la forêt découvrait avec émerveillement une petite vallée. Au loin, en contrebas, on voyait un village dans la brume. De la fumée s’élevait tout droit des cheminées dans les dernières lueurs du jour et des falots s’allumaient çà et là. Dès cet instant, il n’eut plus qu’un seul désir : partir à l’aventure pour explorer le vaste monde. De retour à la maison, il fit part de sa décision à ses parents. Ceux-ci se résignèrent à le voir partir, tant il était déterminé.

Le lendemain matin, il se mit en route. Sa mère lui avait préparé un balluchon bien garni et
son père lui avait donné un peu d’argent. Vers le soir, il atteignit les limites de la forêt, et décida de s’arrêter pour la nuit. Après avoir encore une fois contemplé le village qu’on voyait au loin, il s’enroula dans sa couverture et s’endormit la tête pleine de rêves.

Le jour suivant, il arriva au village. Tout l’émerveillait : les ruelles, les maisons, les enseignes des échoppes, les vêtements des villageois. Il voulait demander son chemin, mais sur son passage, les gens rentraient précipitamment dans les maisons. Il aperçut bientôt un bourgeois replet qui marchait à petits pas devant lui. Il le rattrapa et lui toucha l’épaule : « Pardon, Monsieur, pourriez-vous me dire… » L’homme s’était retourné, l’instant d’après, il détalait aussi vite que ses petites jambes pouvaient le porter. Déconcerté, Jean l’Ours reprit sa traversée du village. Il s’arrêta devant la boutique d’un barbier, car il y avait là une grande plaque de métal poli qui tenait lieu de miroir. Alors, pour la première fois, il prit conscience de son apparence et sut pourquoi il effrayait les gens. Il quitta le village et marcha plusieurs jours dans la campagne, s’arrêtant parfois dans une ferme où on lui permettait de passer la nuit dans l’étable ou la bergerie.

Il eut bientôt épuisé ses provisions et dépensé tout son pécule. Il décida alors de chercher du travail. Arrivé devant une grande ferme qui semblait riche et prospère, il interpella le fermier qui se tenait dans la cour.
— Holà, maître !  Auriez-vous quelque ouvrage à donner aujourd'hui ?
Le fermier fut saisi à la vue de ce colosse hirsute, mais n’en laissa rien paraître.
— Que sais-tu faire ?
— Je sais travailler la terre et soigner les animaux, mais je suis bûcheron de métier.
— C’est heureux, car j’ai un gros chêne à couper qui fait de l’ombre à mon potager.
Le fermier se disait que ce serait une tâche ardue pour ce vagabond tant l’arbre était épais et ligneux, mais que cela lui coûterait moins cher que d’engager deux bûcherons. C’était un bonheur pour Jean l’Ours que de pouvoir exercer à nouveau le métier qu’il aimait et où il excellait ! Il affûta soigneusement le fer, en testa le fil sur son pouce, examina l’arbre, recula de deux pas, fit tournoyer la cognée et dans un grand élan trancha le chêne presque au ras du sol. Le fermier, effrayé par tant de force, le paya de trois piécettes d’or à la condition qu’il parte et ne revienne jamais.

Satisfait de cet argent si facilement gagné et amusé d’avoir impressionné le fermier, Jean l’Ours reprit la route. Le soleil brillait, c’était encore le matin et il avait tout le reste de la journée devant lui. En chemin, il arriva près de trois hommes qui s’agitaient autour d’un attelage. La carriole, chargée de pots en terre, était embourbée jusqu’à l’essieu et le cheval se débattait en vain.
— Laissez-moi faire ! S’écria Jean l’Ours, je vais vous tirer de ce mauvais pas.
— Si nous n’y arrivons pas à nous trois, répondit le charretier, je ne sais pas ce que tu peux faire de plus !

Mais Jean l’Ours se glissa sous la charrette, passa une main sous le ventre du cheval, s’arc-bouta et d’un grand coup de reins souleva chargement et cheval puis déposa l’ensemble sur la route. Malheureusement, pendant l’opération, la charrette avait versé et presque tous les pots tombés étaient en miettes.
— Imbécile ! s’écria le charretier au lieu de le remercier, j’allais vendre ces poteries au marché, et me voilà ruiné !
— Ne vous fâchez pas, brave homme, répondit Jean l’Ours voici votre dédommagement.
Il donna au charretier l’une des piécettes d’or qu’il avait gagnées, ce qui couvrait largement la valeur des pots de terre, et il reprit son chemin.

Il aperçut bientôt une silhouette au loin sur la route. Il pressa le pas pour rattraper le marcheur, en se disant que ce serait plaisant de voyager en compagnie. Lorsqu’il fut assez près, il vit que c’était un bien curieux personnage : grand et maigre, il portait une grosse pierre sur la tête et avait au pied une chaîne avec un boulet. Arrivé à sa hauteur, Jean l’Ours le salua :
— Bonjour à toi, l’ami ! Que Dieu te bénisse ! Mais peux-tu me dire pourquoi tu portes cette pierre et ce boulet ?
— Hélas ! répondit l’homme, je souffre d’une infirmité qui fait que je suis plus léger qu’un duvet de plume. Sans cette charge, je m’envole à trente pieds de hauteur et je flotte ainsi dans les airs sans pouvoir rien faire, jusqu’à ce que je parvienne à m’accrocher à un arbre ou un clocher d’église.
— Je suis d’une grande force, dit Jean l’Ours, ce serait peu de chose pour moi que de garder une main sur ton épaule pour que tu ne t’envoles pas. Ainsi, tu pourrais te débarrasser de cette pierre et marcher plus librement.
— Merci, mais si tu venais à me lâcher un instant pour quelque raison, je me retrouverais à nouveau en l’air.
— Eh bien, proposa Jean l’Ours, au prochain village, nous nous procurerons une corde de trente pieds de long que tu t’enrouleras autour de la taille, et si tu t’envoles, il te suffira de la dérouler et de la laisser pendre pour qu’on te ramène au sol.
Ainsi firent-ils.
— Quel est ton nom, l’ami ? demanda Jean l’Ours.
— Je n’ai pas de nom. J’erre de par le monde depuis des années et les gens me nomment au gré de leur fantaisie.
— Alors, déclara Jean l’Ours, je t’appellerai Plume-Au-Vent, si cela te convient.

Après avoir cheminé ensemble pendant quelque temps, ils furent témoins d’un étonnant spectacle : d’un petit bois près de la route, des arbres s’envolaient les uns après les autres et retombaient dans les champs voisins. Ils s’approchèrent pour trouver la cause de ce miracle, et découvrirent dans le sous-bois un homme trapu, plus large que haut, avec des mains énormes, de puissantes épaules et un cou de taureau. Ils lui demandèrent ce qu’il faisait.
— Je m’amuse à arracher des arbres, répondit l’homme trapu. C’est mon occupation préférée, et c’est pourquoi on m’appelle Tord-Chêne.
Après une joyeuse conversation, Tord-Chêne, qui avait l’âme d’un aventurier, se joignit aux deux compagnons et ils reprirent la route ensemble.

Un jour, ils aperçurent un homme allongé au pied d’une colline. Il était équipé d’une scie et semblait s’acharner contre la roche.
— Que fais-tu donc brave homme ? lui demandèrent les compagnons.
— Eh bien, vous voyez cette montagne qui me barre le chemin, je ne puis la contourner, alors je brise la roche pour creuser un tunnel. C’est ma spécialité, mon nom est Tranche-Montagne. Les compagnons lui proposèrent leur aide, car eux aussi désiraient passer la montagne. Plume Au Vent s’attacha solidement à un rocher. Il ne pouvait leur être utile, sauf à leur prodiguer des encouragements. Les trois autres se mirent à la tâche. Tranche-Montagne tranchait tandis que Jean l’Ours et Tord-Chêne charriaient d’énormes blocs de pierre. Ils eurent bientôt traversé la montagne et se retrouvèrent tous les quatre au bord d’une plaine. Au loin se dressait un gigantesque château, sombre et sinistre, perché sur une colline de pierre basalte. Poussés par le désir d’aventure, ils décidèrent de s’y rendre. Mais comme le jour déclinait, ils se mirent en quête d’une auberge où passer la nuit.

Dans la soirée, ils parlèrent de leur projet à l’aubergiste. Celui-ci leva les bras au ciel et tenta de les en dissuader :
— Si vous tenez à la vie, ne vous approchez pas de ce château maudit ! Il est ensorcelé. On raconte qu’il est sous la coupe d’un cruel sorcier qui, depuis plus de cent ans, y retient prisonnière une princesse. Il y a bien longtemps, le sorcier voulut la prendre pour épouse. Mais elle refusa, car il était méchant, laid et contrefait. Furieux, mais n’ayant pas le pouvoir de l’y contraindre, il lui jeta un sort : sa beauté ne se flétrirait pas, mais elle resterait enfermée dans sa chambre jusqu’à ce qu’elle consente à devenir sa femme.

On dit aussi que si quelqu’un parvenait à les délivrer, le sort serait rompu, le sorcier s’enfuirait et le héros deviendrait le maître du domaine, du château et de toutes ses richesses. Hélas !  Aucun de ceux qui ont tenté l’aventure n’est jamais revenu. Aucun. Mais rien ne pouvait affaiblir la détermination des quatre compagnons. Le lendemain matin, ils se mirent en route. Arrivés au pied du château, ils virent que ce qu’ils avaient pris de loin pour des lianes et des branches accrochées à la muraille était en fait les corps desséchés des hommes qui avaient tenté l’escalade, et que quelque sortilège avait cloués là.

Ils firent le tour du château : pas une porte, pas une ouverture. Mais ce fut un jeu d’enfant pour Tranche-Montagne que de percer la masse de pierre. Une fois entrés ils se trouvèrent dans un parc boisé. Au-delà d’un bouquet d’arbres, on apercevait les tours du château, vers lequel ils se dirigèrent. Mais ils n’avaient pas fait cent pas qu’un monstre épouvantable surgit du bosquet ! Il avait sept têtes sur des cous de serpent qui fouettaient l’air en tous sens, ses sept gueules s’ouvraient sur d’horribles dents pointues faites pour déchiqueter la chair, et ses griffes auraient pu arracher la tête d’un cheval. Il crachait le feu et le venin, et poussait des hurlements à vous glacer le sang.  Les compagnons décidèrent de battre en retraite afin d’organiser leur défense, mais ils furent saisis d’effroi en voyant que le mur s’était refermé derrière eux. Alors, il fallut faire face : Tranche-Montagne se glissa sous l’animal et lui coupa une patte, ce qui le ralentit considérablement. Armés de haches, Jean l’Ours et Tord-Chêne tranchaient des têtes, mais celles-ci repoussaient aussitôt si on ne les coupait pas assez vite !
À force de persévérance, il ne resta plus qu’une tête, mais la plus grosse et la plus féroce. Les combattants étaient à bout de souffle, acculés au mur. Soudain, le monstre s’écroula, terrassé, et l’on entendit des cris de victoire qui semblaient venir du ciel. Ils levèrent les yeux et virent Plume-Au-Vent qui s’agitait au bout de sa corde. De là-haut il avait assisté au combat sans pouvoir rien faire, mais en voyant ses amis en difficulté, il lui était venu une idée : il avait tiré la lourde dague qu’il portait à la ceinture et l’avait lâchée juste au-dessus de la tête du dragon. Prenant de la vitesse, la dague avait atteint sa cible et fait éclater le crâne de la bête.

Après avoir repris leurs forces, ils marchèrent à nouveau vers le château. Mais quelque chose avait changé dans le paysage, et ils réalisèrent que la forêt s’approchait peu à peu. Les arbres s’avançaient lentement en rangs serrés et bientôt, les compagnons furent encerclés. Ils comprirent qu’ils allaient être broyés entre les troncs. Alors, ils se remirent au travail : Tord-Chêne arrachait des arbres à tour de bras pendant que Jean l’Ours maniait la hache avec ardeur. Courageux et opiniâtres, ils finirent par venir à bout de la forêt magique et peu après, ils se trouvèrent sur le perron du château.

L’imposante construction qui se dressait devant eux avait quelque chose de vaguement inquiétant. C’était peut-être l’étrange silence qui régnait là. Pourtant, tout semblait calme, et l’or du soleil couchant se reflétait dans les fenêtres à meneaux. Ils entrèrent dans le château, en restant sur leurs gardes, et arrivèrent dans une grande salle où un feu brûlait dans la cheminée. On avait l’impression que les occupants venaient juste de quitter les lieux. Tout était d’une propreté reluisante, les candélabres brillaient de mille feux et l’on entendait une musique qui semblait venir de nulle part. Au milieu de la pièce se dressait une grande table dont la nappe blanche tombait jusqu’au sol. Le couvert était mis comme pour un festin, avec des carafes de cristal remplies de vin, une abondance de viandes rôties et de mets de toutes sortes dégageaient un fumet délicieux.

Les compagnons étaient méfiants et craignaient d’être tombés dans un piège, mais ils mouraient de faim et n’hésitèrent pas longtemps avant de se mettre à table. Quand ils furent rassasiés, la nuit était tombée et ils s’installèrent pour dormir. Il fut décidé que chaque nuit, l’un d’entre eux monterait la garde. Plume-Au-Vent se proposa le premier, car il était le moins fatigué des quatre.

Quand ils se réveillèrent le lendemain matin, ils trouvèrent Plume-Au-Vent gisant au sol sans conscience, avec une grosse bosse sur la tête. Quand il fut ranimé, il déclara :
— Je ne comprends pas comment on a pu m’assommer ainsi par-derrière. Je n’ai rien vu, rien entendu et je vous jure que je suis resté vigilant à tout moment.

Ils passèrent la journée à explorer les alentours sans trouver la moindre trace des princesses. La deuxième nuit, ce fut Tranche-Montagne qui monta la garde et au matin… On le retrouva également assommé. Le lendemain soir, c’était le tour de Tranche-Montagne. Jean l’Ours se cacha sous la table dont la nappe tombait jusqu’au sol et fit plusieurs petits trous dans la toile pour observer sans être vu. Il craignait que son ami ne subisse le même sort que les autres, et voulait en avoir le cœur net.

Au milieu de la nuit, son attention fut attirée par un imperceptible frôlement venant d’un coin obscur de la salle. Il vit alors apparaître un nain à longue barbe blanche, moulé dans un pourpoint qui soulignait son dos cassé et son torse bombé. Il se déplaçait en silence avec une incroyable agilité sur ses petites jambes torses et était armé d’un gourdin. Tranche-Montagne montait la garde avec vigilance, regardant fréquemment autour de lui. Le nain attendit qu’il eût le dos tourné, et en prenant soin de rester toujours derrière, s’approcha sans un bruit et leva son gourdin. À ce moment Jean l’Ours bondit de dessous la table et attrapa le nain par la barbe en criant : « Ah ! Je te tiens, scélérat ! »

Le nain se débattait avec une force stupéfiante pour sa petite taille. Dans un violent sursaut, il réussit à se libérer, car sa barbe s’était arrachée et restait entre les mains de Jean l’Ours. L’instant d’après, il avait disparu dans l’obscurité. Quand le jour fut levé, ils virent que le nain avait semé sur son passage de petites gouttes de sang tombées de son menton. Il ne restait plus qu’à le suivre à la trace. Cette piste les mena à l’arrière du château, à travers une cour et jusqu’à un puits. Les traces s’arrêtaient là. De toute évidence, le nain avait disparu dans le puits.

Les compagnons se penchèrent par-dessus la margelle pour voir s’il n’y avait pas une issue ou une porte secrète. Mais non, toutes les pierres étaient bien ajustées au plus profond qu’on pouvait voir. Ils y jetèrent des cailloux, sans percevoir aucun bruit d’eau. Jean l’Ours était persuadé que ce puits menait quelque part et décida de descendre en explorer les profondeurs.
Tord-Chêne arracha de fins baliveaux, il les abouta les uns aux autres pour former une sorte de longue perche qu’ils enfoncèrent dans le puits. Celui-ci semblait sans fond et Tord-Chêne dut plusieurs fois rajouter des troncs. Enfin, il sentit une résistance, la perche ne descendait pas plus loin. Jean l’Ours enjamba la margelle et commença sa descente. Ses yeux s’habituant peu à peu à la pénombre, il distinguait mieux les pierres suintantes couvertes de mousse où des araignées et toute sorte de vermine s’enfuyaient sur son passage. En levant la tête, il apercevait un petit rond de ciel sur lequel se détachaient en silhouette ses amis penchés sur le puits.

Soudain, il ne sentit plus le tronc sous ses pieds. Ses jambes pendaient dans le vide. Il réalisa avec horreur que le bout de la perche s’était appuyé sur une pierre en saillie. Il tenta désespérément de remonter, mais ses mains glissaient et malgré ses efforts, ses doigts engourdis finirent par lâcher prise, et il tomba dans le trou noir. Dans sa chute, sa tête heurta la paroi et il perdit connaissance. Une sensation de froid glacial le ranima brutalement. Il était dans l’eau. Quand il fit surface, il vit qu’il était tombé dans un lac. Au-dessus de lui s’ouvrait le fond du puits, comme suspendu dans les airs. Il regagna la berge à grand-peine, encore sonné par sa chute, et regarda autour de lui en se frottant la tête.

C’était un endroit charmant. Le soleil brillait dans un ciel d’azur, des oiseaux chantaient et des buissons fleuris s’épanouissaient çà et là. Plus loin, des moutons broutaient l’herbe verte. Il se dirigea vers un bâtiment qui semblait fait de marbre blanc. La première chambre qu’il visita était vide, mais dans la seconde, il tomba sur le nain qui, d’un air morose, se frottait le menton avec un onguent. À la vue de Jean l’Ours, le nain sursauta et se jeta à ses pieds :
— Ayez pitié, mon bon seigneur ! Ne me faites pas de mal ! Je ne suis qu’un pauvre petit être sans défense.
— Comment ! S’écria Jean l’Ours, tu as pourtant bien eu la force d’assommer deux de mes amis et d’échapper à mon emprise !
— Hélas, Sire, toute ma force est dans ma barbe, je vous supplie de me la rendre.
— Eh bien, je te promets de te la rendre si tu m’aides à délivrer la princesse.
— Je suis à votre service. Mais c’est peine perdue, mon bon seigneur ! Vous y laisseriez la vie. Tout ce que je sais, c’est que la princesse est gardée par un dragon à la carapace impénétrable dont le seul point faible est à l’endroit du cœur, là où l’on voit une tache plus claire sous son ventre. Mais comment pourrait-on l’atteindre ? Le dragon ne dort jamais, et est prêt à dévorer quiconque s’approcherait. Vous pourrez en juger par vous-même, car on lui apporte chaque jour deux moutons vivants, et c’est bientôt l’heure de son repas.

Jean l’Ours se mit à la recherche de celui qui était chargé de nourrir le dragon. Il le trouva près du troupeau de moutons, d’où il venait de sortir deux béliers. C’était un personnage ventru habillé d’étrange façon : un long caftan chamarré et un turban pointu. Tirant les béliers derrière lui, il marcha jusqu’à l’antre du dragon. Celui-ci était gigantesque, aussi haut qu’une maison. Quand on lui présenta les moutons, il dévora tout de suite le premier, mais délaissa le second jusqu’à ce que l’appétit lui revienne. Jean l’Ours observait. Il lui était venu une idée. En questionnant le gardien, il apprit que, même à l’endroit du cœur, le dragon ne pouvait être tué qu’en se servant de l’épée magique suspendue à l’entrée.
— N’y touchez pas ! ajouta le gardien, vous seriez terrassé dans l’instant. Nul ne peut la saisir, à moins de s’entourer la main de la barbe du nain qui garde le château. Mais ce nain est fort et rusé, et je n’imagine pas comment on pourrait la lui prendre.
Jean l’Ours se félicita d’avoir gardé cette barbe cachée sous son vêtement.
— Pourtant, ajouta l’homme, si quelqu’un parvient un jour à tuer le dragon, ce sera alors un jeu d’enfant que de délivrer la princesse. La porte de sa chambre, derrière l’antre du dragon, s’ouvrira d’elle-même si l’on y trace une croix avec une dent du monstre.

Le lendemain, Jean l’Ours tua un mouton et le dépeça. Quand ce fut l’heure de nourrir le dragon, il alla chercher l’épée magique, après avoir pris soin d’entourer sa main droite avec la barbe du nain. Puis il se couvrit entièrement de la dépouille de son mouton et, à quatre pattes, suivit le premier bélier. De celui-ci le monstre ne fit qu’une bouchée. Pendant ce temps, Jean l’Ours, qui faisait un mouton fort acceptable, se glissa sous son ventre, et de toutes ses forces planta l’épée là où une tache claire indiquait l’endroit du cœur. Le monstre poussa un rugissement épouvantable et s’écroula dans des flots de sang. C’est tout juste si Jean l’Ours eut le temps de se dégager pour ne pas être écrasé par l’énorme masse. Il arracha à grand-peine la plus grosse dent du dragon puis alla tracer une croix sur la porte de la chambre où se morfondait la princesse. Aussitôt, la porte s’ouvrit. Il vit alors une jeune fille d’une beauté lumineuse qui jouait tristement de la harpe. Elle était vêtue d’une robe de soie nacrée qui rehaussait la pâleur de son visage. Ses cheveux retombaient sur ses épaules en boucles mordorées, et son front était ceint d’un fin diadème d’or. Jean l’Ours n’osait pas avancer de peur de l’effrayer.
— Princesse, dit-il, vous êtes libérée. Je suis venu vous ramener au monde.

Elle leva vers lui ses yeux couleur d’améthyste et ses joues s’empourprèrent de bonheur.
— J’attendais ce jour depuis tant d’années, répondit-elle que j’en ai perdu le fil du temps. Je vous en prie, conduisez-moi hors de ces lieux.
Sans montrer aucune crainte, elle vint poser sa main délicate sur le bras de Jean l’Ours.
Lorsqu’il fallut traverser l’antre du dragon, la princesse s’arrêta un instant, hésitant à souiller son chausson du sang qui inondait le sol. Jean l’Ours proposa de la porter. Confiante, elle entoura de ses bras le cou de son sauveur et se laissa soulever, légère comme un oiseau.

Arrivé au bord du lac Jean l’Ours se mit en quête du nain pour savoir comment remonter le puits.
— Voyez cet aigle géant perché là-bas, expliqua le nain, il vous portera sur son dos. Mais prenez soin d’emporter avec vous un quartier de mouton, car à chaque coup d’aile, il réclamera un morceau de viande. Si on le lui refuse, il criera trois fois, et à la troisième fois vous jettera à bas. Jean l’Ours et la princesse s’installèrent sur le dos de l’aigle, qui commença son ascension. Il faisait sombre dans de puits, mais le rond de lumière qu’on voyait loin là-haut grandissait peu à peu. À chaque coup d’aile, l’aigle tournait la tête et Jean l’Ours lui découpait un morceau de mouton avec son grand couteau. Soudain, il réalisa avec horreur qu’il ne restait presque plus de viande et que la sortie du puits était encore bien loin. Il n’avait pas compté avec le fait que, pour transporter deux personnes, l’aigle demanderait double ration.

Quand il eut avalé le dernier morceau, l’aigle tourna la tête et cria une fois, puis deux. Alors, Jean l’Ours trancha un morceau de sa propre chair qu’il offrit à l’oiseau géant. Quand ils sortirent enfin du puits, Jean l’Ours n’était plus qu’une plaie. Il déposa la princesse et perdit connaissance.
Lorsqu’il reprit conscience, ses amis s’affairaient autour de lui, et le nain lui frottait les membres avec une pommade.
- C’est un onguent précieux, déclara le nain, qui guérit toute blessure en un instant. C’est ainsi que j’ai soigné mon menton quand ma barbe fut arrachée.

Effectivement, le corps de Jean l’ours ne présentait plus trace de blessure. Mais ce n’est pas pour cette raison que ses compagnons le fixaient avec des yeux ronds : par l’effet de l’onguent miraculeux, sa fourrure avait disparu pour faire place à une peau lisse teintée d’un hâle doré ! Alors, enfin, il rendit solennellement sa barbe au nain qui se mit à cabrioler de joie.

La jeune princesse, qui trouvait déjà fière allure à Jean l’Ours quand il était hirsute et souillé de sang, le regardait tendrement. En vérité, il était fort séduisant avec sa haute stature et son visage aux traits réguliers encadré de boucles brunes.

L’ourson sauvage, le jeune bûcheron mal dégrossi, était devenu un prince immensément riche, aimé et respecté de tous. Il nomma conseillers ses trois compagnons, ce qui fit leur gloire et leur fortune. Il demanda sa main à la princesse, ce qu’elle désirait de tout son cœur. Leur mariage fut somptueux. Il avait fait venir ses vieux parents, mais ils se sentaient étrangers au château, la forêt leur manquait. Alors, il leur fit construire une jolie villa dans un petit bois proche où ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours.

Quant à sa mère ourse, rien ne put la persuader de quitter sa forêt. Le prince Jean l’Ours lui rendait souvent visite, et il voyait qu’elle se faisait vieille, ses grosses pattes raidies par les rhumatismes. Il lui fit faire une couche chaude, moelleuse, semblable à de la mousse, et fit tapisser sa grotte d’un épais velours constellé de diamants, car les ours aiment regarder les étoiles*.

Fin



* (Surtout la Grande Ourse)

Cette histoire remonte à notre enfance, il y a un demi-siècle. Elle figurait dans un grand livre illustré de jolis dessins, dont nous n’avons jamais pu retrouver un exemplaire. Elle a été intégralement reconstituée par Lydie NOZICK dont la mémoire n’a d’égale qu’une imagination débordante…

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Racontez-le moi !
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Jeudi 20 novembre 2008
Approche logique du fait religieux

« La religion la meilleure est celle qui humanise le mieux » DalaÏ Lama

Comme les hommes qui les font, les religions sont capables du meilleur comme du pire.

Avertissement
Les religions sont généralement abordées sous l’angle de la foi, de l’histoire ou de leur impact social. Nous n’entrerons pas dans ces détails qui nous supposerons largement connus. Pas plus que dans des discours partisans ou de refus qui nous sont étrangers et que nous n’évoqueront qu’à titre illustratif.
Autant que faire se peut, notre approche sera plutôt de nature humaniste et logique, considérant que l’histoire de l’humanité résulte d’une longue adaptation neurocognitive (acquisition de notre cortex préfrontal, siège des actions conscientes et réfléchies), à la compréhension du monde qui nous entoure et de nous-mêmes.

Vocation des religions
Leur première vocation est de relier (religare) les membres d’une communauté autour d’une croyance établi par un corpus de règles et de dogmes qui régissent la vie des fidèles. Elles ont aussi une autre vocation : celle de promouvoir une expérience mystique par la prière ou la méditation.
Sur le plan individuel, la plupart des religions aident leurs fidèles à mieux supporter le fardeau d’existences difficiles, par la promesse d’une vie future meilleure que celle connue ici-bas. Elles permettent, en effet d’évacuer le stress résultant de conditions de vies difficiles et d’angoisses existentielles par des processus neuro-cognitifs que l’on commence à bien expliquer et qui mettent en œuvre  le duo fonctionnel conscient-inconscient empiriquement exploré par Socrate, et mis en lumière par les neurosciences.
Elles sont donc une réponse accessible au besoin de spiritualité et de religiosité inhérent à la nature humaine.
Sur le plan collectif, faisant partie intégrante de la culture et des civilisations, elles ont aussi pour fonction d’organiser un ordre social stable, souvent au bénéfice d’une classe dirigeante. Le respect des dogmes et obligations religieuses assure, en effet, la passivité des fidèles. Cette soumission à l’ordre établi par la loi religieuse est encore très présente dans les sociétés traditionnelles. Dans les pays démocratiques où l’instruction est plus développée et où il existe des lois civiques, ce sont elles qui règlent la vie de la société.
Dans un monde qui évolue de plus en plus vite avec une information instantannée et quasi planétaire, avec la mondialisation, avec la montée de la laïcité, de l’individualisme et de l’instruction, on peut s’interroger sur la manière dont vont évoluer les religions. Et même, accessoirement, se demander si elles sont encore utiles pour apporter le bonheur et l’ordre social.
Cependant, avant de porter un regard prospectif sur les religions, il est utile de comprendre leur évolution historique, leurs combats, leurs doctrines, en essayant, autant que faire se peut de garder une distance objective.

Les religions premières, polythéismes, animisme…
On constate que les différents environnements : culturels, sociaux, économiques ou écologiques ont produit au cours des temps, une diversité surprenante de religions, et de croyances. Certaines existent encore, mais beaucoup ont disparu avec les civilisations qui les ont fait naître. Malgré le peu que nous en savons, il est primordial d’y faire allusion car, soit elles ont influencé les religions actuelles, soit elles appartiennent à la production du génie humain.
On peut citer pour  mémoire : les religions de la nature, les cultes des esprits, l’animisme sous toutes ses formes, les croyances des amérindiens, polynésiens, aborigènes d’Australie, etc. Chacune, par ses spécificités, et ses dogmes mériteraient d’être honorée par un long développement. Cependant, sans vouloir les ignorer, nous sommes obligés de nous limiter aux religions qui sont en rapport directe avec les religions dominantes du monde occidental, étant entendu que la quasi-totalité des religions ont des modes de fonctionnent assez similaires.
Parmi les religions « survivantes »,   nous retiendrons les croyances de la Grèce antique, recyclées par Rome, qui ont influencé tout le bassin méditerranéen, et la religion juive qui a donné naissance aux grands monothéismes. Le polythéisme grec et romain a invité à son panthéon tous les dieux de l’époque, pour créer une mythologie et une philosophie dont on retrouve encore des traces multiples aujourd’hui. Il n’est pas inexact de parler de civilisation gréco-latine. Cependant, si la grecque l’a inspirée, la latine l’a véhiculée, la juive l’a révolutionnée avec l’émergence du christianisme.
Nous avons une certaine connaissance du judaïsme à l’époque romaine, avec ses influences et les diffèrents courants sectaires qui l’ont traversé. Si la plupart de ceux-ci sont oubliés de l’histoire, l’un : le christianisme a connu une réussite considérable, suivie au 7e siècle d’une autre réussite non moins exceptionnelle ; l’islam. Si ces trois religions se sont par la suite exclues les unes les autres, c’est pour des divergences dogmatiques ou d’intérêts personnels de leurs promoteurs, et par les mécanismes de la concurrence que nous évoquerons plus loin.
Le Judaïsme mérite quelques remarques, non seulement à cause de son rôle fondateur longuement décrit dans l’ancien testament, et par les historiens juifs et romains, mais aussi par ses caractéristiques encore actuelles. C’est une religion qui a eu tendance, tout en étant dogmatique et contraignante dans ses rituels, à favoriser néanmoins l’étude, le raisonnement et parfois une certaine dérision. En outre, sa diaspora l’a conduite à une vie largement communautaire, indispensable pour maintenir ses traditions, mais qui s’est enrichie des spécificités culturelles des sociétés avec lesquelles elle a dû cohabiter. Ceci explique peut-être que, malgré une faiblesse numérique évidente (le judaïsme n’a jamais manifesté de prosélytisme comme les autres religions du Livre, et la conversion à cette confession est toujours très difficile), et des conditions de survie difficiles, elle a montré, par nombre de ses membres les plus émancipés, une créativité intellectuelle enviable. Cette qualité que l’on peut reconnaître au « peuple juif », pourtant très disparate, et au plus célèbre d’entre ses fils : Jésus-Christ, est indéniable. Pour autant cette religion n’est pas exempte des travers des autres (dogmatisme, fanatisme…) dont nous allons débattre.

Une compétition acharnée pour survivre et se développer
Toutes les civilisations ont élaboré des religions variées et souvent incompatibles. Une approche globale et multiconfessionnelle du fait religieux commence à être possible au 21 ème siècle pour comprendre le recul de certaines religions (catholique), le retour du fondamentalisme ou de fanatisme (islam), ou la redécouverte de certaines autres (bouddhisme, animismes africains). Ces évolutions, bien que disparates et spécifiques à certains pays, ne sont pas dues au hasard. Elles nous incitent rechercher de manière rationnelle leurs causes, avec un souci d’universalité, et d’impartialité permettant, autant que possible une mise en perspective de ce qui peut advenir dans un monde ouvert par la médiatisation généralisée.

La compétition qui a toujours existé entre religions rivales n’a jamais favorisé une réflexion œcuménique. S’il n’y a plus aujourd’hui de véritables guerres de religions, il n’en reste pas moins que de nombreux conflits, sans doute aussi économiques, politiques ou idéologiques, se déroulent toujours sous la bannière de confessions religieuses.
La puissance des « églises » a cependant largement diminué au cours des siècles passés, dans la mesure où elle a été relayée par le pouvoir des états. Beaucoup de religions qui jouaient un rôle temporel n’ont plus désormais qu’une vocation spirituelle. La principale exception restant l’islam avec un ancrage social particulièrement puissant et une « branche armée » : l’islamisme fondamentaliste, sur lequel nous devons nous arrêter brièvement. 

S’il est incontestable que la quasi-totalité des musulmans sont de bons pères de familles pacifistes et vertueux, il n’en reste pas moins qu’une application littérale du Coran et des hadiths, permet à des extrémistes de justifier un terrorisme international d’une ampleur inconnue jusqu’à présent. Sans doute les Talibans sont animés d’une folie meurtière exacerbée par des traditions guerrières et tribale, une haine des anciens colonisateurs et un nationalise arabe. Il n’empêche cependant, que le coran fournit indéniablement toutes les justifications à leurs exactions et à leur endoctrinement, en les confortant dans une bêtise surréaliste (leurs combattants et kamikazes ne partent-t-ils pas à la mort avec la glorieuse certitude d’accéder à un paradis grotesque ?). Les modérés disent évidemment que leur lecture du coran n’est pas la bonne, elle est cependant possible. La conséquence est qu’un doute est jeté sur l’Islam tout entier car il semble incapable d’extirper de son texte sacré les prétextes de barbarie et de prosélytisme qui ont produit un Ben Ladden. C’est là pour l’islam et ses multiples obédiences un problème que les pays occidentaux se sauront pas réduire avec des armes.

Les religions :  productions humaines sous influence divine
On constate que toutes les religions utilisent des moyens similaires pour fonctionner et se transmettre. D’une part, elles offrent à leurs adeptes des raisons de croire et d’espérer (vie future, paradis, réincarnations, bonheur…). D’autre part elles opposent, à tous les comportements jugés non conformes aux dogmes ou déviants, des sanctions ou des menaces (damnation, excommunication, pénitence, brimades...). En plus de l’alternative de punition et de récompense, certaines religions ont créé des « pièges intellectuels » redoutables pour s’imposer de manière indiscutée et indiscutable. Le premier, de loin le plus efficace, est celui de la « sacralisation ». Il concerne les prophètes, les textes sacrés et jusqu’au mécanisme même de la foi. Il consiste à leur attribuer une valeur primordiale, ce qui leur confère une autorité indiscutable, et la vertu d’être intouchable.

Parée de ce qu’elle a sacralisé, chaque religion peut rester durablement persuadée que ses prophètes sont les plus fiables, ses textes sacrés d’inspiration la plus divine et la foi de ses croyants est la plus véritable.  Cependant, cette sacralisation ne vaut plus à l’extérieur de la croyance considérée. Elle ne concerne aucunement l’observateur qui n’y adhère pas. Celui-ci prendra la liberté intellectuelle de considérer la qualité : historique, littéraire, sociologique d’un texte, ou le charisme d’un prophète, et ce d’une manière logique. Il pourra alors, sans même avoir besoin de savantes exégèses, relever des anomalies, ou des invraisemblances qui échappent, malgré leur énormité, aux membres respectifs des religions soumis aux effets de l’inhibition du piège précité.

Bien entendu, cette approche peut susciter de vives réactions de la part des croyants qui se voient extirpés de leur cocon mystique. Ceux qui se complaisaient dans un obscurantisme confortable, agrémenté des certitudes de leur foi, réagiront le plus souvent par une attitude violente ou  un repli sur leurs croyances. Parfois cependant, certains commenceront à réfléchir, ce à quoi nous les invitons à présent, car si la connaissance ne règle pas tout les problèmes, ce n’est pas avec l’ignorance qu’on trouvera des solutions.

D’un point de vue strictement logique, chacun est, par exemple, obligé de constater que les prophètes sont nombreux, leurs messages discordants, les textes révélés incompatibles. Ceci pose un énorme problème de crédibilité : qui est dans le vrai, qui est dans l’erreur ? L’autre, forcément. L’ennui c’est qu’on est toujours l’autre de quelqu’un. C’est pourquoi il est indispensable de se placer à l’extérieur de toute chapelle, et s’il y a erreurs ou incohérences, on les trouvera dans la chaîne de communication suivante : Dieu – intermédiaire – message – transcription humaine – corpus religieux – croyant.
Avant de rentrer dans les particularités des religions, essayons de réfléchir à chacun des maillons de cette chaîne :

Dieu :
Par égard pour les croyants, on peut postuler que Dieu existe et qu’il est, réputé infaillible, donc à priori, hors de cause. On ne saurait d’ailleurs connaître en aucune façon ses « intentions », terme sans doute impropre dans la mesure ou prêter à l’entité divine des « intentions » supposerait que nous ayons une idée de la manière dont il fonctionne, ce que ne sauraient appréhender aucun de nos sens ou notre pauvre intelligence humaine. Reconnaissons humblement qu’en matière de divin, notre déficit informationnel est total.

L’intermédiaire : le prophète
Nous pouvons postuler qu’il a été inspiré par le divin. Mais nous pouvons tout aussi penser qu’il s’agit (surtout pour les autres religions : celles des impies, mécréants, païens et autres infidèles…) d’un habile manipulateur, ou d’un illuminé. La mise en évidence d’incohérences du message de l’intermédiaire présumé, nous permettra de nous prononcer logiquement sur sa sincérité. Seule précaution : nous ne devons pas être soumis aux interdits inhibants de la sacralisation, dont la fonction est de clore d’emblée, toute contradiction.

La transcription humaine :
Elle reste problématique car elle suppose que le langage divin, quel qu’il soit, puisse être traduit en langage humain On peut également s’interroger sur les intentions personnelles du transcripteur, ses compétences, ses limites, sa personnalité, ses contraintes ? Voilà autant de questions que l’on doit se poser dès que des humains interviennent. On pourrait même se demander pourquoi Dieu qui dispose de moyens considérables, n’est pas passé directement à une transcription écrite, tellement plus fiable et incontestable que l’orale.

Le corpus religieux :
Nous n’entrerons pas dans le détail des croyances ou de leur histoire, qui constituent la raison d’être des théologiens et autres docteurs de la foi. À l’intérieur de leurs religions, ce sont de grands savants qui ont toujours mobilisé des trésors d’érudition et d’inventivité pour argumenter leurs croyances. Nous limiterons notre réflexion au stricte domaine de la logique.
L’expérience montre que les cultes s’élaborent sur de longues périodes pour constituer un corpus de textes, de légendes et de rites. Contrairement à ce que pensent le commun des croyants, leurs religions ont subi de multiples évolutions, conséquences de querelles, opportunités diverses, erreurs ou mises aux points rendues nécessaires aux époques où elles ont prospéré. Beaucoup de religions voient cependant leurs dogmes se fixer autour d’un contenu théologique et doctrinal qui, étant présumé parfait, proscrit alors toute modification ultérieure. L’ennui c’est que les églises qui ne conservent plus les moyens de s’adapter engendrent de gros problèmes (cas de l’Islam actuel) ou, comme les civilisations, périclitent.

Les croyants :
Comme les langues maternelles, les religions s’apprennent. Les croyants reproduisent donc la religion où le hasard les a fait grandir. Personne n’échappe à cette prédestination, bien qu’il soit possible, au cours d’une existence, et à la faveur d’apports culturels divers, d’embrasser d’autres croyances (par choix délibéré, ou par la contrainte de conversions forcées), voire, pour les plus incrédules, de les abandonner définitivement.
Pour être croyant, il faut donc avoir reçu une éducation religieuse et s’adonner à une pratique rituelle dont le bénéfice incontestable sera de trouver des réponses aux questions existentielles que se pose tout individu doué d’intelligence. Ces réponses, quelles qu’elles soient, auront pour effet de calmer les angoisses du croyant et de lui apporter un bien-être moral. La véracité des réponses importe peu, d’autant que l’esprit critique du fidèle, inhibé par le mécanisme de la sacralisation décrit plus haut, l’empêche de douter. Comme le prétend Nietzsche « l’important n’est pas ce qui est vrai, c’est  ce qui aide à vivre ».

Pour que la chaîne de communication allant de Dieu au croyant  fonctionne, plusieurs postulats sont néanmoins nécessaires. Il faut, en effet, non seulement que Dieu existe, mais aussi qu’il soit compréhensible aux humains, et que les prophètes ou intermédiaires soient honnêtes et sains d’esprit. Ceci posé dans un souci de respect des croyants sincères, nous prendrons toute liberté de soumettre leur corpus religieux et leurs attitudes, à notre esprit critique, en utilisant sans parti pris le bon sens et la logique. Il existe une alternative pour répondre aux questions existentielles, mais elle implique un effort et des dispositions intellectuelles : c’est celle de la connaissance, de la recherche philosophique et de la sagesse dont le moteur est la raison. Cependant raison et foi ne font pas bon ménage, la seconde ayant tout  à redouter de la première qui déjoue les pièges de l’irrationnel et s’affranchi des mécanismes d’autosuggestion de la foi.

Le paradoxe de la foi
Plus que les polythéismes ou l’animisme qui s’appuient sur une multitudes de divinités générées par de multiples superstitions, les monothéismes ont favorisé le concept de foi. Il s’alimente  de la sensation intuitive que l’on a d’une entité divine que le croyant pense être, non pas une suggestion de son propre intellect, mais le résultat d’une correspondance avec le divin ou d’un appel de celui-ci.
La foi peut être graduée, elle commence par une vague sensation déiste, mais peut aussi donner l’impression d’une présence divine en soi et conduire jusqu’aux possessions mystiques de certains saints. Pour le croyant la foi est un paradoxal don de dieu, rationnellement inexplicable, mais qui justifie sa croyance.
Il semble que la foi résulte d’un processus mental naturel qui peut être renforcé par des conditions d’autosuggestion comme : la prière, la répétition des rituels, la magnificence des lieux de culte, la beauté de musiques, ou les miracles (la vierge n’apparaît qu’à ceux qui croient en elle).
Le bénéfice pour le croyant est une forme de quiétude et même d’euphorisme. Celui-ci ressentant une certaine jubilation, qu’il attribue à la grâce divine. La foi permet la dévotion à une cause religieuse (voire politique) mais aussi l’acceptation sereine de la mort ou de la souffrance. De sorte qu’elle a été justement qualifié « d’opium du peuple », boutade de Voltaire sur la religion, devenue pertinente depuis que l’on a découvert que notre organisme secrète lui-même ses endorphines qui déclanchent les sensations de plaisir et de bonheur en activant les zones appropriées du cerveau.
Si la foi peut être un processus mental magnifique qui génère la compassion et la sainteté, elle peut être aussi un moyen de manipulation qui produit les « fous de Dieu ».

Les religions chrétiennes
Si l’on s’intéresse aux religions chrétiennes, nous constatons que toutes se fondent sur le double message d’amour du Christ. Pour admirable soit-il, ce discours ne saurait cautionner ce qu’en ont fait ses instrumentateurs. Sous leur férule, l’amour de Dieu s’est plutôt transformé, par le passé, en crainte du châtiment, ou en règlement de comptes. Quant à l’amour entre les humains, il a plutôt été remplacé par la recherche des moyens de les soumettre à une exploitation souvent cynique. On constate donc pour cette religion un grave détournement du message évangélique, du spirituel vers le temporel, à l’origine de dissidences comme le catharisme ou le protestantisme, mais aussi d’une perte de crédibilité considérable (jusqu’au 19 éme siècle, l’état pontifical possédait un vaste territoire, une police et une inquisition).  Cette religion traverse maintenant une crise profonde dans les pays occidentaux, où pour ne pas devenir un « musée »,   elle doit évoluer radicalement. Ses problèmes à résoudre sont le déficit alarmant de prêtres, dû à une idéologie obsolète autour du  concept de sacerdoce datant du XII ème siècle (laisser ou non le libre choix du célibat ou du mariage). Le danger, lorsqu’il n’y a plus de prêtres, c’est qu’il n’y a plus de pratique cultuelle, hors des sacrements basiques. Or il suffit d’une seule génération pour que s’interrompent les liens et usages de la religion.
On notera cependant que certaines obédiences chrétiennes plus pragmatiques connaissent un évident succès car elles répondent de diverses manières aux besoins de spiritualité ou de divertissement de leurs fidèles, en particulier en Amérique du nord, en Amérique Latine ou en Afrique.

Les religions de l’islam
Si on s’intéresse aux religions de l’islam, le tableau est assez différent et digne du plus haut intérêt. Le message du prophète Muhammad est en effet plutôt éloigné de celui du Christ. Non seulement dans sa forme, mais surtout dans son contenu radicalement activiste, parfaitement explicite, autant que dans les exhortations du Coran ou dans les hadiths, ces témoignages des dires du prophète, transmis par les disciples. La conjonction du Coran et des hadiths constituent les sources du droit islamique.
Ce qui est suspect, avec les fondements de l’Islam, ce n’est pas comme précédemment l’inadéquation entre le message et son utilisation, mais plutôt un problème de simple logique. Si Dieu a bien les attributs que lui reconnaît l’Islam par les révélations même de son prophète, on pourrait être surpris qu’il ait fallu 22 ans à Allah pour délivrer le Coran à son intermédiaire. Compte tenu des moyens divins, il est surprenant que Dieu ait procédé d’une manière si laborieuse, et hasardeuse. Ce qui révélerait un empirisme par trop humain.
D’autant que le nombre pléthorique de 6226 versets du coran ruine l’efficacité du message. Cette incohérence est encore aggravée par la présence de versets incomplets, incompréhensibles ou contradictoires. Il y a là, pour le moins, une négligence incompatible avec l’infaillibilité supposée tant de l’inspirateur que de l’intermédiaire.

Mais, nous dira-t-on, le Tout Puissant,  dans son infinie sagesse, a donné aux hommes les moyens de rectifier les erreurs, manquements et contradictions en éclairant le Coran, par l’apport des hadiths. Cependant ce remède s’avére, d’un point de vue logique, pire que le mal. En effet, les hadiths sont également loin d’être irréprochables car ils résultent le plus souvent d’une succession de témoignages répétés verbalement (chacun a pu expérimenter le peu de fiabilité du jeu appelé « téléphone arabe »). À telle enseigne qu’on a dû classer les hadiths en « sains » (leurs chaînes de transmission depuis le prophète sont fiables et multiples), en « bons » (leur fidélité est aléatoire), et en « faibles » (leur fiabilité est douteuse, mais… ils auraient pu être dits par le prophète).

Enfin sur le contenu général du Coran et sa clarté, parole de Dieu, on se demande comment le maître de l’univers (omnipotent et intemporel, régnant depuis des milliards d’années), sur des milliards de galaxies, d’un univers allant de l’infiniment grand à l’infiniment petit… se serait adressé précisément à un marchand chamelier illettré. Pourquoi il lui aurait  dicté si laborieusement des injonctions aussi triviales (on se demande, par exemple comment un Dieu si universel et omnipotent, puisse s’intéresser sérieusement aux affaires sexuelles des humains, au moeurs, à l’adultère, au commerce, ou a des querelles entre tribus aujourd’hui oubliées?). De plus pourquoi s’est-il limité aux mœurs de bédouins et de marchands du 7 ème siècle en Arabie ?

Il y a là un vertigineux décalage, une inadéquation logique absolue !

Le bouddhisme
Toutes les religions ne fonctionnent pas sur le schéma précédent. Le bouddhisme en est un bon exemple. On pourrait penser qu’il s’agit plus d’une philosophie que d’une religion, c’est ce qui le rend attrayant pour les intellectuels occidentaux. Cependant l’examen des pratiques cultuelles, du corpus des textes sacrés et des légendes fantastiques, plonge l’adepte dans un mysticisme qui va très au-delà d’une simple éthique limités à un discours proche du stoïcisme grec. La principale faiblesse du bouddhisme reste qu’il faut postuler le principe de la réincarnation, qui rejoint dans ses effets, le mécanisme de sanction et de récompense des religions du Livre.
Malgré ses 227 règles monastiques, son ouverture d’esprit, ses exigences morales, et la recherche d’une perfection individuelle, font du bouddhisme une des religions les plus propices à un idéal altruiste compatible avec les vertus démocratiques.

Le communisme
On ne peut passer sous silence cette religion d’état, ne serait-ce qu’à cause de son influence sur le 20 ème siècle et de la bonne centaine de millions de morts occasionnés lors de ses purges, révolution culturelle, et autre « grand bond en avant ».
Tel que pratiqué par Staline ou Mao, qui en sont les prophètes, le communisme a tous les attributs d’une religion : doctrine sacralisée, hiérarchie, sanction (goulag) et récompense (promesse de lendemains enchantés), culte de la personnalité, catéchisme (conditionnement de la jeunesse). Ce n’est pas un hasard si le communisme a tenté d’éliminer les croyances religieuses traditionnelles concurrentes, réapparues en force depuis son écroulement. 
On remarquera que certaines personnes entrent en politique comme d’autres entrent en religion. Leur foi pour le parti, leurs leaders ou la cause qu’ils défendent est, toute proportion gardée, du même ordre que celle du croyant.

Le recyclage de l’impossible vers le symbolique et l’allégorique
Les textes sacrés de la plupart des religions ont été élaborés à une époque lointaine où la connaissance du monde était fort éloignée de celle dont nous jouissons de nos jours. Le recours à la magie, au surnaturel, au légendaire ou au miracle était fréquent. Cependant au fur et à mesure du progrès des connaissances, un certain nombre d’affirmations, souvent péremptoires des textes sacrés, ont été dénoncées comme inexactes ou invraisemblables. Bien entendu, ceux qui ont eu l’audace de s’attaquer aux dogmes ont toujours été lourdement châtiés comme dangereux blasphémateurs par les hiérarchies religieuses. Démontrer que le soleil ne tourne pas autour de la terre, ruine la thèse par laquelle nous serions au centre du monde. Expliquer que Dieu n’a pas créé l’univers en 6 jours, il y a six mille ans, remet totalement en cause la genèse. Prétendre que les espèces évoluent par mutations et sélection naturelle, ruine la possibilité d’une création achevée. Expliquer que le vol stationnaire des anges défie les lois de la mécanique et de la pesanteur, rend cette engeance improbable. Expliquer que nulle part on n’a trouvé le siège de l’âme fait douter sérieusement de son existence…
Malgré toutes ces évidences, on trouvera toujours des « docteurs de la foi » pour soutenir des causes impossibles au plan de la logique et du simple bon sens, tout en faisant preuve d’une érudition admirable. Cependant, à partir d’un certain niveau d’aveuglement, ce ne sont plus désormais que des idiots savants ou des monomaniaques de la foi. Les mêmes qui nous diront sérieusement dans leur réthorique pour clore le débat, que rien n’est impossible à Dieu car : « Dieu fait ce qu’il veut », ou extirperont un verset où « il est écrit que… » pour justifier n’importe quoi.

Fort heureusement pour les textes sacrés, les impossibilités qu’ils contiennent passent plutôt inaperçues car elles ne sont révélées que progressivement (les chrétiens ont découvert depuis longtemps ce genre de virages en douceur). De plus, et c’est d’une grande habilité intellectuelle : ce qui devient impossible pour tout contemporain raisonnable, migre habilement vers un état « symbolique ». Le paradis, lui-même, auquel tout le monde croyait « dur comme fer », devient symbolique. Satan, qui a terrorisé des générations entières de croyants pendant des siècles, devient une simple allégorie de la punition divine.

Tant que les religions s’adressent à des populations intellectuellement peu évoluée (ceci inclut le peuple, mais aussi les élites conservatrices), les dogmes s’appliquent, car  les gens n’ont pas envie ni besoin d’être curieux. Le mécanisme de la sacralisation fonctionne assez pour inhiber leurs velléités de remises en cause. La religion peut alors continuer à jouer son rôle fondamental et fort bénéfique « d’opium du peuple ».

En passant du statut de vérité incontestable à celui d’histoires symboliques pour enfants, les textes sacrés, fondement des croyances et des dogmes, peuvent cependant être décrédibilisés. Or quand le doute s’installe, l’esprit critique s’éveille.

Religion et spiritualité
Le terme « spiritualité » est ambigu car il peut revêtir des significations très diverses. Il concerne toute activité mentale : réflexion, prière, méditation, contemplation, extase, recherche de connaissance, autosuggestion, ou simplement rêverie. On notera que ces activités et états psychiques sont fort différents et qu’il est fréquent que l’on passe de l’un à l’autre au cours des phases successives d’une activité spirituelle. L’esprit vagabonde souvent d’une pensée à l’autre et il faut une grande motivation et une certaine maîtrise pour en régler le cours.
Si ces états correspondent bien tous à une activité intellectuelle, notre connaissance du fonctionnement du cerveau humain n’est pas assez avancée pour nous permettre de comprendre comment ils sont produits. Chacun d’entre nous, pour les avoir personnellement expérimenté, peut cependant en avoir une idée assez précise. Il est par contre plus délicat de savoir où s’arrêtent les comportements paroxysmiques, déviants ou pathologiques. Les limites entre une activité spirituelle « normale » et la folie, le délire ou l’obsession sont parfois vagues et fluctuantes, dans la vie courante et plus encore en ce qui concerne les comportements mystiques. Ces limites peuvent varier  en fonction de l’état psychique du moment (dépression, peur, mauvaise conscience, euphorie…), lui-même tributaire de dérèglements endoctrinaux ou de l’influence de substances diverses comme les drogues ou l’alcool. Dans l’univers mental… rien n’est simple.

On associe cependant au terme spiritualité, une connotation positive de bien-être, de gratification personnelle, de réconfort, d’enthousiasme ou de joie. Beaucoup de fidèles ou de religieux utilisent d’ailleurs largement ces termes pour décrire les effets jubilatoires de leurs pratiques.

Nous ne cautionnerons pas l’abus de langage concernant la « spiritualité divine » du genre : « le Saint-Esprit pénétre par sa grâce l’âme des croyants en leur insufflant la foi ». Ceci sous-entendrait qu’il n’y a de spiritualité que religieuse, ou que le principe de la foi garantirait la spiritualité. Ce lieu commun est discutable, car la foi résulte d’une auto suggestion apportant au croyant la certitude que ce à quoi il croit possède une réalité incontestable. Une foi religieuse irréfléchie procède plus du conditionnement psychique que de la spiritualité.

Dans le monde « profane », les individus peuvent, connaître les mêmes sensations troublantes que le croyant, face à : la beauté, l’altruisme, l’amour, la compassion, la recherche de la connaissance, ou tout autre situation où est impliquée une quelconque activité intellectuelle, dont la moindre peut être une simple émotion.

On peut conclure sur ce point en soulignant que la spiritualité, marque de processus mentaux d’une infinie complexité, est la caractéristique qui distingue le mieux les humains des autres espèces animales. Elle peut tout aussi bien être profane que religieuse.

Le licite et l’illicite
Cette question que l’on se pose rarement dans le monde profane est pour les religieux d’une importance primordiale, souvent supérieure à celle de la théologie. C’est aussi flagrant dans le Coran que ce le fut pendant l’inquisition catholique. La vie quotidienne des fidèles est, en effet, balisée par une multitude de règles plus ou moins formelles dont on ne sait plus exactement si elles sont simplement culturelles ou vraiment religieuses. Par exemple :  se couvrir la tête (voile, kipa, burka, turban…), ne pas travailler (le vendredi, samedi, ou dimanche), ne pas manger certaines viandes, se laisser pousser la barbe…
Certaines règles sont devenues absurdes ou ridicules (par exemple, vestimentaires : juifs orthodoxes habillés comme en Pologne, il y a 2 sècles). Cependant elles ne peuvent être abrogées en raison des fondamentalistes, même si elles ne constituent plus un interdit pour le commun des fidèles. Les limites du licite et de l’illicite deviennent d’autant plus fluctuantes que les confessions cohabitent de plus en plus, et que les croyants d’origines diverses doivent respecter les usages des pays qui les accueillent. Comment faire shabbat lorsqu’on travaille en équipe ou aux quatre coins du monde. Comment exécuter ses cinq prières par jour, au bureau ou lorsqu’on conduit un avion ou un autobus ?
La question du licite et de l’illicite se pose également à l’encontre des profanes ou des autres confessions. Certaines religions sont encore intolérantes au motif qu’elles s’estiment détenir une vérité universelle. Cette réaction est d’autant plus forte qu’elles sont soumises à des lois et rituels coercitifs. L’obéissance dogmatique et le formatage intellectuel sont en effet, des nécessités vitales pour dissuader les « ennemis de l’intérieur ». Les religions dominantes craignent, plus que tout, la fuite de leurs ouailles vers des chapelles concurrentes. Les luttes entre des confessions voisines que ne séparent que quelques légers points de doctrine (qui nous semblent aujourd’hui incompréhensibles) n’en ont pas moins provoqué des conflits d’une sauvagerie absolue. Combien de bûchers et de massacres ont été perpétrés en invoquant l’hérésie ?
À mesure que recule la sauvagerie dans les sociétés civiles, se produit une moralisation des religions qui ne peuvent plus se laisser aller à des invectives trop injurieuses, à des anathèmes par trop démonstratifs à l’encontre des concurrents ou des sectes dissidentes (chaque religion établie a d’ailleurs commencé par être une secte : aucune n’est sortie toute armée de la cuisse de Jupiter). Les grands chefs religieux commencent même à se rencontrer, ce qui donne l’illusion de la reconnaissance mutuelle.
La raison principale de ces rapprochements plus médiatisés qu’effectifs, est que le respect minimum, propre à la paix civile, commence à s’imposer au monde religieux. Les lois laïques ayant supplanté les lois religieuses (pas partout…) les premières deviennent nécessaires et suffisantes pour baliser les contours d’une morale acceptable par tous, sur la base de l’altruisme.

La transmission de la morale
La morale n’a jamais été le principal souci des religions. Leurs objectifs essentiels étaient plutôt de conforter la puissance de leur organisaton, de s’assurer la soumission des fidèles, et de susciter le prosélytisme. Elles se limitent à une morale à minima correspondant à l’esprit des 10 commandements, c’est-à-dire au principe : « ne fais pas à autrui le mal que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». De plus quand on se réfère à la Bible, au Coran ou à certains textes de l’Indhouisme, l’archaïque loi du Talion est largement présente.
Le seul progrès indéniable a été apporté par les Evangiles (compassion, amour du prochain), avec cependant une réserve concernant le dolorisme lié à la figure du Christ, rédempteur des péchés humains au prix de ses souffrances et de sa vie. Ce dolorisme a induit un discours habile et pervers prétendant que plus on souffre ici-bas et plus on aura de jubilation au-delà. La douleur a  même été érigée en vertu salvatrice par Saint Paul et ses successeurs.

Dans beaucoup de religions, l’essentiel de la morale est contenu dans l’application scrupuleuse de la loi qui précise toutes les fautes et péchés et prévoit des sanctions rigoureuses : on coupe la main au voleur, on lapide la femme adultère (ou simplement la malheureuse qui a subi un viol)...  À l’évidence, il n’est pas possible, de nos jours, de qualifier de « morale » ce type de conduite archaïque permise autant par la religion que par des coutumes d’un autre âge. Pas plus que l’on puisse tolérer, l’excision des fillettes, la lapidation non seulement des femmes adultères, mais de celles qui ont eu le malheur d’être violées, la prison des burkas, la polygamie, ou le fait de traiter les femmes comme une espèce inférieure.

La morale est évolutive, celle du moyen-âge où la vie ne valait pas cher, n’est plus applicable deux cents ans après le « siècles des lumières », ou la déclaration universelle des droits de l’homme. Pourtant aucune religion (franc-maçonnerie mise à part, mais est-ce la religion d’une morale universelle ?) n’a fait vraiment la promotion d’une morale fondée sur la tolérance, l’altruisme, le respect de la personne humaine.

Parmi toutes les tentatives historiques, retenons la géniale doctrine d’Epicure. Elle n’a malheureusement pas trouvé de promoteurs assez charismatiques pour ériger cette philosophie du bonheur et de la vertu jusqu’au rang de religion. L’humanité eut alors fait un grand pas qu’aucune des grandes religions n’est capable d’accomplir. Nous aurions alors une morale véritablement hédoniste dont le principe serait : « fais à autrui le bien que tu voudrais qu’on te fasse ».

Quelle évolution ?
L’influence des religions dans le monde est diverse et fluctuante. En règle générale, dans les pays « intellectuellement développés », elle a tendance à diminuer. Il n’y a cependant pas de corrélation absolue entre la richesse économique des pays et le degré de religiosité des populations. C’est ainsi qu’aux USA on trouvera des fondamentalistes chrétiens et parfaitement dépourvus de sens critique (Créationnistes, témoins de Jéhovah, et autres sectes activistes) alors que ce pays connaît un PIB des plus élevés au monde. 

Dans les sociétés traditionnelles où les populations sont peu instruites, les cultes restent fortement implantés et jouent encore un rôle considérable. Avec l’importance des flux migratoires, différentes religions qui s’ignoraient jusqu’à présent commencent à cohabiter en se respectant (ou en faisant semblant).
Le seul phénomène inquiétant est l’existence de l’islamisme fondamentaliste, avec la folie du terrorisme qui peut frapper partout, autant dans les pays musulmans, qui le condamnent plus ou moins mollement que dans les autres.

La grande question est de savoir comment remplacer chez eux le droit religieux, là où il perdure, par un droit laïc fondé, non sur la sanction du péché (cette coercition fonctionne de moins en moins bien…) mais plutôt sur une incitation à respecter des obligations civiques, celles-ci impliquant la vertu démocratique du respect de l’autre, du bien commun, de la liberté, de l’entre-aide, n’est malheureusement pas innée. Cette vertu nécessite une éducation, ainsi que l’exemplarité et la dissuasion de lois justes et consensuelles soutenues par un gouvernement légitime. Il faut se rappeler que les religions, partie intégrante de nos civilisations ont un double visage : avec des intentions louables et de moyens criticables, ou avec des intenions criticables et des moyens louables.

Le bilan restant terriblement négatif, sans mettre en cause une religion plus qu’une autre, on doit désormais reconnaître que la plupart des religions surtout les plus totalitaires constituent un frein contre la raison et l’intelligence. Ceci est particulièrement douloureux à comprendre pour les croyants sincères et bienveillants, qui finissent par prétendre que ce n’est pas la religion qui est mauvaise, mais l’humain lui-même, ce qui est une manière de confondre la cause et les effets. L’humain ne fait que des religions à son image.

Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir là où règne toujours une misère intellectuelle et un obscurantisme qui fait que les prêtres, oulémas, marabouts, gourous, astrologues, et tous les exploiteurs de la crédulité humaine ont encore de beaux jours devant eux.

Cependant, malgré les imperfections inhérentes à notre nature humaine : belliqueuse, grégaire, égoïste et ayant une propension à la jouissance facile, il n’est quand même pas utopiste d’espérer une certaine évolution intellectuelle et morale. Sans doute sera-t-elle lente, avec des regains de barbarismes. Néanmoins, lorsqu’on examine une longue période historique, on peut relever quelques progrès. Non que l’homme lui-même ait pu évoluer en quelques milliers d’années (« l’homme est comme Dieu l’a fait, quelquefois pire »), mais parce que les conditions d’existence, les lois, le respect de la personne humaine ont progressé. On peut donc espérer que nos semblables, à moins d’une grosse bêtise (utilisation d’armement atomique par des fanatiques religieux) qui les rayeraient de la création, arriveront, avec ou sans Dieu, à se gouverner, de manière vertueuse, pour rendre notre monde « humanisé » et aussi vivable que possible.

JN
Par JEN - Publié dans : Philosophie pratique - Communauté : Apprendre et découvrir
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Mardi 12 août 2008

De toutes les manières que les sociétés ont inventées pour se gouverner, la démocratie apparaît comme la plus intéressante. Elle supplante tous les autres systèmes connus depuis la nuit des temps : des plus courants comme la monarchie, l’aristocratie ou la dictature et jusqu’aux expériences plus ou moins malheureuses du communisme et autres collectivismes.
Pour mieux réfléchir aux difficultés et aux atouts de la démocratie, il n’est pas inutile de chercher à comprendre comment cette invention est née.

Définition
Nous appelons démocratie un régime fondé sur l’élection des gouvernants par les gouvernés. Elle peut être par représentation directe des électeurs (cas des cités grecques) ou par délégation à des mandataires élus. Les modes d’élection, de représentation et de délégation sont définies par des lois.

Origine
Depuis toujours des dominants, souvent des chefs de guerre, de tribus ou de sectes religieuses, ont imposé leur loi pour gouverner leurs sociétés.
L’origine des cités grecques provient sans doute du rassemblement de guerriers autour d’un chef, dans un lieu où ceux-ci pouvaient s’exprimer lors d’assemblées. L’habitude prise par le débat sur ce qui allait devenir l’agora, cœur de la cité, s’est progressivement éloignée des seules préoccupations militaires pour s’intéresser aux questions civiles. La société guerrière est devenue aristocratique (aristo : les meilleurs) avec entre ses membres une égalité de droits et de devoirs, et l’élection des responsables. L’excellence et le courage du guerrier au combat se sont transformés en une excellence et un courage civiques devant la loi que les membres se sont choisis et qui autorise une vie communautaire efficace.


Spécificité de la démocratie grecque
La démocratie grecque fut assez restreinte, si l’on considère que les femmes, les métèques (étrangers) et les esclaves en étaient exclus. En fait, elle n’excédait pas quelques milliers de citoyens libres désignant eux-mêmes par roulement ou tirage au sort leurs divers chefs et magistrats. Elle fut assez éphémère et fragile.

La religion et les lois sacrées y sont omniprésentes et accompagnent la vie quotidienne. Il était, par exemple, normal de consulter les oracles. Cependant la prêtrise n’est pas une vocation mais une fonction. Les dieux, maîtres du destin des hommes dont évoqués dans les fêtes et le théâtre où se mêlent sacré et profane.

S’il y a eu un « miracle » athénien, il est plus dû à la richesse économique de la cité (en 454 avant JC les fonds procurés par le tribut annuel versé par les cités alliées - pour être défendues par Athènes contre les Perses – sont détournés par Athènes qui en disposera à sa guise). Cette richesse, son habileté politique et commerciale lui permet de lancer de grands travaux comme ceux de l’Acropole. C’est aussi dû à l’excellence des « artisans » et des artistes que peuvent s’offrir les plus fortunés.

Théoriquement, le peuple était souverain, mais en fait, la cité est gouvernée par le stratège. Périclès l’un des plus éclairés n’en exerce pas moins un pouvoir quasi royal, mais pour le bien commun, et avec une vertu exemplaire.

Athènes était cependant une cité éminemment guerrière et « impérialiste » qui s’est aussi enrichie par les armes. Ceci qui lui vaudra quelques déboires, par exemple en 415 lorsqu’elle décide une expédition militaire pour coloniser la riche Sicile qui connaît un échec dramatique (20 000 morts), et annoncera la fin de la démocratie.

De Solon au siècle de Périclès est promu un idéal d’excellence. L’action législative de Solon (594 av JC) a été décisive. Elle est fondée sur l’idée de la justice sociale. Chacun a le devoir de défendre la loi, en la respectant soi-même et en ne tolérant pas qu’elle puisse être bafouée.

Le sophisme, produit de la démocratie
Philosophie (spéculation intellectuelle) et démocratie (action politique) sont concurrentes à Athènes, leur seul point commun est une certaine universalité. La première vise à « hausser par l’esprit » la condition humaine, la seconde à la niveler par le droit et les devoirs.
Les sophistes, sont les promoteurs d’un enseignement adapté au citoyen souhaitant exceller par la pensée et par le verbe pour s’imposer dans la vie de la cité. Leur enseignement est ouvert à tous ceux qui ont les qualités intellectuelles et les moyens financiers pour les recevoir. Dans l’assemblée athénienne, le succès appartient, en effet, à ceux qui ont l’éloquence pour convaincre et pour montrer qu’ils sauront bien administrer les affaires publiques.
Le succès des sophistes occulte la tradition « aristocratique » qui mettait en valeur les représentants des « grandes familles » ou des pouvoirs de nature religieuse, au profit des seules qualités intellectuelles des acteurs politiques.
C’est en particulier la leçon de Protagoras « l’homme est la mesure de toute chose ». Selon lui, les hommes dont les aptitudes et les talents diffèrent, ne sont pas égaux par nature. Ils ne le sont que par l’égalité issue des lois qu’ils se donnent, et par la force de leur adhésion à celles-ci.
Rappelons que le fondement de la démocratie est l’égalité de tous les citoyens devant :
- La loi
- Le pouvoir
- Le droit de voter (un homme une voix)
- La liberté de parole (liberté d’expression)

Une vision actuelle de la démocratie
Si le concept de démocratie fût inventé par les grecs, leur modèle est très éloigné des nécessités de la démocratie des pays modernes. Nous avons une représentation humaniste de la démocratie, alors que celle d’Athènes était fondée sur l’esclavage et la conquête guerrière.
Dans un pays de 60 millions de citoyens comme la France, le modèle grec de démocratie directe est bien sûr inapplicable. Les citoyens ne peuvent qu’élire des représentants et n’avoir sur eux aucun contrôle direct, si ce n’est de manière différée par la sanction des urnes.
Le problème se pose alors pour l’individu de savoir si son mandataire saura bien le représenter car chaque électeur n’a qu’une infime influence sur le choix des élus. Sachant que la motivation qui fait agir les individus est essentiellement l’intérêt ou le plaisir, ceci induit de nombreuses et délicates questions :
- Les élus vont-ils se dévouer au bien commun ou défendre des intérêts particuliers ?
- Qui recueille le plus de suffrages : le vertueux ou le démagogue ?
- L’avis de l’électeur sot vaut-il celui du sage ?
- Que faire quand sa confiance est trompée ou déçue ?
- Où s’arrête le débat démocratique et où commence la discorde ?
- n’y a-t-il rien à craindre d’un gouvernement d’une « populace » idéologisée ou un clientélisme entraînant des dérives mafieuses possibles ?

Une démocratie ne peut fonctionner que si les lois qu’elle se donne sont justes et respectées. Ceci implique que les citoyens soient animés d’une vertu civique qui ne s’acquiert que par l’éducation. Enfin pour bien fonctionner toute démocratie doit imaginer des dispositifs de régulation et de contrôle (séparation des pouvoirs, gestion irréprochable, égalité devant la loi…).

Par JEN - Publié dans : POLITIQUE DE CIVILISATION - Communauté : Apprendre et découvrir
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Samedi 12 juillet 2008
Ensemble de textes publiés dans le Forum de l'EGPE :
www.egpe.forums-actifs.net

Le bonheur au quotidien


Je voue à Epicure une profonde admiration et une sincère affection. Je considère ce philosophe oublié comme un bienfaiteur méconnu de l'humanité. Il nous a donné la recette d'un bonheur au quotidien, accessible et plein de sagesse. Il a prôné la tolérance, la modestie, et le respect de l'autre. N'est-t-il pas dommageable, que dans un siècle déboussolé où le fanatisme religieux, le sectarisme et l'égoïsme généralisé règnent, cet aimable ami de notre humaine condition, ne soit pas mieux enseigné et honoré ?

Epicure... pas du tout "épicurien"

La légende de l’Epicure débauché :

C’est une invention des stoïciens qui prétendent qu’Epicure serait un débauché, proxénète, malhonnête, caractériel, étranger, opportuniste, grossier, glouton, vomisseur et buveur… Ce qui fait beaucoup pour un seul homme, surtout relativement débile et malade.
En fait, la philosophie d’Epicure est en concurrence directe avec celles des stoïciens, des platoniciens et plus tard des chrétiens. C’est ce qui justifie cette calomnie (travestissement de la réalité en partant du vraisemblable et en y ajoutant des bruits…).

Réalité de la philosophie d’Epicure :

Il invite au contraire, avec prudence et mesure, à construire le plaisir par la maîtrise des désirs. Sa philosophie se résume par le « quadruple remède » (tétrapharmakon) :
- Il n’y a rien à craindre de la mort (simple dissociation de nos atomes)
- Il n’y a rien à craindre des dieux (ils vivent leurs vies à eux…)
- On peut supporter la douleur (ou elle est radicale et elle nous tue, ou nous pouvons la supporter)
- On peut atteindre le bonheur ici et maintenant, ou pour le moins, l’ataraxie (absence de trouble).

1- son histoire

Je vais diviser ma réponse en plusieurs parties pour qu'elle soit plus digeste...

C’est le dernier grand philosophe athénien. Sa pensée et la liste de ses ouvrages nous sont parvenus grâce à Diogène Laërce dont le livre X donne l’essentiel. Hélas, sur les 300 rouleaux de son œuvre, il ne subsiste que 3 lettres, quelques fragments (maximes capitales), et surtout l’épithète épicurien (« jamais philosophie ne fut moins entendue et plus calomniée que celle d’Epicure ». Diderot).

Qui est-il ? Pauvre, provincial (né dans l’île de Samos). Son père est instituteur (« esclave » spécialisé), sa mère est récitante de prières. Il arrive à Athènes comme un exilé sans relation avec l’intelligentsia. L’époque est troublée, les généraux d’Alexandre le grand, mort en 323, se disputent l’empire. Point fondamental : sa santé est précaire, il est incapable d’excès. Il souffre toute sa vie de néphrite. Il fit d’ailleurs ses adieux à son disciple Idoménée en ces termes :« Voici le plus beau jour de ma vie : c’est le dernier ; mes douleurs de vessie et mes coliques me causent une souffrance inexprimable. Mais j’oppose à tout cela la joie de mon âme, lorsque je me rappelle nos conversations passées. Toi qui a toujours été fidèle à la philosophie, et à moi-même, aie soin des enfants de Métrodore » (son premier ami cofondateur du jardin : «un ami mort est doux encore au souvenir »).

Épicure va réaliser une synthèse des pensées alternatives qui l’ont précédé :
- Hédonisme cyrénaïque
- Antiplatonisme
- Thérapie sophiste
- Ascèse cynique
- Matérialisme abdéritain

En Grèce au IIIe siècle avant JC l’humain passe pour être déterminé par un destin dépendant du cosmos et de la mécanique céleste de l’univers. La notion de liberté individuelle n’est pas encore la fiction judéo-chrétienne qui sera inventée pour justifier la notion de faute (on ne peut être responsable que si l’on jouit du libre arbitre permettant de choisir entre le bien et le mal, c’est-à-dire ce qui est reconnu comme tels par le prêtre et les dogmes qui définissent la morale). Pindare dit « Deviens ce que tu es », c’est-à-dire : tu ne peux être que ce que tu es destiné à devenir. Tout destin individuel dépend de l’époque dans laquelle on vit, de sa famille, et surtout de son corps. On pourrait même ajouter : de son nom : épikuros en grec signifie « celui qui secourt » (Jésus signifie… celui qui sauve…).

Rappelons que, pour Epicure, tout est matériel (atome, vide, mouvement), il n’y a qu’un corps incorporant une partie que l’on nomme esprit (cela rejoint les découvertes les plus récentes sur le fonctionnement du système nerveux : impulsions électriques, neurotransmetteurs). L’âme, indépendante et immortelle n’existe pas, c’est une fiction : quel est son support, ses moyens d’action et de transmission ?

2 - Les grandes idées d'Epicure

La mort :
Je n’ai pas à craindre la mort car, vivant, elle n’est pas encore là et mort, je ne serai plus. Son unique conséquence doit être de me rappeler que je suis mortel afin que je m’efforce de bien vivre.

Les dieux :
Ils sont aussi matériels, et ne s’occupent aucunement de nous. Comme il n’y a rien après la mort (pas d’arrières mondes : paradis, enfer, limbes et autres fictions surnaturelles), nous n’avons rien à craindre d’eux. Il suffit de les ignorer comme ils nous ignorent (on peut en faire abstraction… athéisme…).

La douleur est supportable :
Il faut accepter ce contre quoi l’on ne peut rien faire (stoïcisme). Aujourd’hui, elle est devenue assez supportable avec les drogues modernes, mais à l’époque, le seul remède radical contre la douleur est la mort.

Le plaisir est notre guide :
C’est sa recherche qui détermine tous nos actes, de même que l’évitement de la douleur qui en est le contraire. Cependant, s’il est nécessaire au bonheur auquel nous aspirons, la recherche du plaisir comporte des pièges comme l’excès ou l’imprudence.

Le bonheur est possible :
Épicure préconise de se constituer une « diététique » pragmatique des plaisirs utiles permettant d’accéder au bonheur en évitant à tout prix la souffrance. Il faut selon lui :
- Assouvir les désirs naturels et nécessaires (faim, soif…)
- Se méfier des désirs naturels et non nécessaires (sexualité), sauf s’ils n’engendrent pas de déplaisir (amitié, envie de philosopher, esthétique…)
- Fuir les désirs non naturels et non nécessaires (honneur, richesse, pouvoir, ambition, gloire…) qui génèrent plus de déplaisirs qu’ils n’apportent de plaisir.

Autre révolution (quasi scientifique pour l'époque) en matière de morale : il faut dissocier morale et religion mais associer morale et philosophie. Le bien et le mal (code moral religieux) sont remplacés par le bon (ce qui permet de réaliser le plaisir ou l’absence de souffrance) et le mauvais (ce qui ne le permet pas). C’est une perspective utilitariste et non idéaliste.

3- la mise en pratique

Bravo si vous avez réussi à ne pas décrocher. Suite et fin...


La mise en oeuvre de sa philosophie dans le jardin :
Elle consiste à vivre à la fois dans le monde, mais aussi hors du monde (cf. Eloge de la Fuite – Henri Laborit). Ce jardin n’est pas imaginaire, on en sait peu de choses sinon qu’il se situait au nord-ouest d’Athènes, et qu’il devait être assez imposant (il a coûté plus cher qu’une trirème : bateau de guerre de 37 m de long pour 200 hommes).
C’est véritablement une anti-République de Platon (chez celui-ci : organisation imaginaire, totalitaire, hiérarchisée, inégalitaire, population contrainte par la force, femmes soumises et serviles…). Chez Epicure c’est tout le contraire, c’est la réalité, c’est une communauté libre, y compris pour les femmes et jubilatoire, aux environs d’Athènes.

Épicure propose 3 maximes politiques :
- Il existe un droit naturel (par opposition au droit positif : textes de lois) en vertu duquel se reconnaît ce qui est utile pour ne pas se faire tort mutuellement. Il peut s’illustrer pas la formule de Saint Paul : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».
- Il n’y a pas d’injustice si aucun contrat n’a été passé entre les parties (animaux, individus ou sociétés). C’est, dans ce cas, la naturelle loi de la jungle qui s’applique seule.
- Toute justice n’existe donc que relativement au contrat passé, en vue d’obtenir des consentements mutuels.

Ceci a deux conséquences :
- Élection : on se choisit dans une communauté plus ou moins large. Cette élection permet de partager des valeurs communes (douceur, amitié, bonheur d’être ensemble, jubilation partagée…).
- Éviction : il faut refuser ceux qui ne contractent pas (soit qu’ils ne veulent pas ou ne peuvent pas : délinquants relationnels). On ne peut pas être l’ami de tout le monde. Le « aime ton prochain comme toi-même » est un commandement illusoire et stupide si le prochain se moque de votre contrat (dans un monde de truands, il vaut mieux être truand ou au moins être capable de se protéger).

Si Platon a donné la formule des totalitarismes de toujours, Epicure a fourni une méthode pour y résister dans une recherche mesurée de la jubilation. Il invite ses disciples à « vivre sous son regard » : faites comme si j’étais là… et vous trouverez la réponse à votre interrogation.

En résumé:
But de la philosophie pour l’individu : supprimer les craintes inutiles, en particulier celles qui sont relatives aux dieux et à la mort. « La connaissance n’est utile que pour guérir nos angoisses ». Il faut savoir rire quand on est philosophe.
Il distingue les plaisirs liés aux besoins naturels et les plaisirs néfastes.
Le « souverain bien » est immanent (c’est-à-dire ici-bas) et non transcendant (dirigé vers le ciel).
Il fait la promotion d’une morale utilitaire, et la conquête raisonnée du bonheur.

Épicure est à l’origine d’une véritable révolution dans l’histoire de la philosophie antique qui aura des conséquences jusqu’à nos jours sur les pensées les plus évoluées.


Mon avis personnel :
Ce résumé est très succinct, mais il pose tous les problèmes de la condition humaine d'une manière non seulement moderne, mais aussi universelle. Ce qui est rarissime, général la plupart des philosophies sont rendu obsolètes par d'autres, celle-ci a été seulement étouffée, et il s'en est fallu de peu qu'elle nous soit totalement inconnue.


Les promesses de vie éternelle des marchands d'illusions.

L'épicurisme a eu du succès, mais cette philosophie a été laminée par le christianisme auquel tout l'oppose. C'est, en effet, une philosophie qui a pour but de proposer une manière concrète d'atteindre le bonheur maintenant et ici-bas. Elle est fondée sur une stratégie raisonnée du bonheur. A l'opposé le christianisme repose sur la promesse d'une vie future au paradis ou d'un châtiment en enfer. Le fait d'aller à l'un ou l'autre dépendra d'une savante comptabilité de péchés ou de vertus, parfaitement bien cataloguée par l'Eglise. Lorsqu'on analyse avec rigueur cette comptabilité, on s'aperçoit qu'elle est bâtie pour renforcer la puissance de cette église et soumettre les fidèles à une stricte obéissance. Elle justifie même d'accepter tous les malheurs qu'on leur infligera, car "les premiers seront les derniers" si vous en avez bavé ici-bas, plus vous aurez de chance de mériter le royaume des cieux. Le christ lui-même est le symbole du dolorisme, et tous les saints sont d'étonnants masochistes. Cependant, tout ceci peut fonctionner car les humains ont une terrible angoisse de la mort, et les promesses de l'église, pour illusoires soient-elles sont rassurantes.
Pour cette religion, le plaisir est l'ennemi. Examinez les 7 péchés capitaux, vous verrez qu'ils sont l'antithèse des plaisirs humains. Le plaisir de la chair et celui de la connaissance ont été les plus combattus, car ils constituaient les plus grandes menaces pour la doctrine.
Il était vital pour que le christianisme puisse se propager que l'épicurisme puisse être erradiqué. Les promesses de vie éternelle des marchands d'illusions ont toujours fait recette, car les humains sont d'une incorrigible crédulité, pourvu qu'on les aide à supprimer leur angoisse de la mort. "L'important, ce n'est pas ce qui est vrai, mais ce qui aide à vivre" F. Nieztche
Heureusement, on ne peut rien faire contre la quête, même désespérée du plaisir, car le plaisir : c'est la vie...
Maintenant... le bonheur, c'est une autre affaire.

Attention : désirs non naturels et non nécessaires !

Je ne souhaite pas aborder le problème de la religion ici. Je n'ai fait que répondre à la question : "pourquoi ça n'a pas marché". Il y a par contre quelque chose sur laquelle je voudrais insister, c'est sur la classification des désirs selon Epicure. Il distingue :
- les désirs naturels et nécessaires : manger, boire, dormir... si on ne les satisfait pas on meurt.
- les désirs naturels et non nécessaires : la sexualité, l'amitié, le confort... On peut s'en passer, mais il importe de les choisir avec soin.
- les désirs non naturels et non nécessaires : la gloire, la puissance, le luxe, la surconsommation de gadgets... Ceux-la il faut les fuir car ils ne valent jamais la peine que l'on prend à les satisfaire.
Application pratique :
Il faut réfléchir à ce dont nous avons réellement besoin pour bien vivre, à ce qui est inutile ou franchement néfaste. Pensons en particulier à ce que notre ego nous pousse à faire ! Analyser ses désirs et les hiérarchiser permet souvent d'atteindre une certaine sagesse qui conduit au bonheur. Moins la barre est mise haute, et plus on aura de chance de succès.
Epicure ne recommande d'ailleurs pas la course au bonheur, il préconise simplement l'ataraxie (état d'absence de trouble ou de douleurs). Une paix intérieure serait le plus sûr accès à un bonheur raisonné.
Sous cet angle on voit qu'Epicure n'a rien d'épicurien...
Si vous portez un regard un peu critique sur notre société de consommation, ses modes, son marketing, sa publicité, on voit de manière évidente que la quasi totalité de ce qu'elle nous offre correspond à des désirs non naturels et non nécessaires, qu'elle suscite !


Par JEN - Publié dans : Philosophie pratique - Communauté : Apprendre et découvrir
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