Mercredi 29 juin 2011 3 29 /06 /Juin /2011 11:48

L’homme idéal

 

 

La pluie se mit à tomber au moment où les deux amies passaient devant l’église du quartier. Elles s’y réfugièrent aussitôt en attendant que l’ondée cesse. A l’intérieur de l’espace parcimonieusement éclairé, la seule source de lumière vive était constituée par l’éclat d’une batterie de cierges. Perrine rompit ainsi le silence :

-       Ça me rappelle quand mes enfants étaient petits, nous nous étions abrités pareillement dans une église en Auvergne. Les gamins avaient insisté pour que nous achetions des « bougies » comme ils disaient. Voulant les faire tenir tranquilles, je leur ai donné un franc et ils sont allés « faire un vœu ».  Au sortir de l’église, ma fille était radieuse, mais son frère fondit brusquement en larmes en constatant que la pluie avait redoublé car son vœu : « qu’il fasse beau » n’avait pas été exaucé. Quant à sa sœur, elle avoua que son vœu était simplement « être riche et heureuse ».

-        Pour un franc… Ce n’était pas cher payé. A ce tarif là, je m’offrirais bien un cierge.

-        Non, attends, c’est moi qui vais te l’offrir et faire un vœu à ta place.

Perrine se dirigea vers le présentoir, mis une pièce dans le tronc et alluma la mèche d’un petit godet de paraffine. De retour auprès de son amie, elle lui dit :

-       Voilà qui est fait, tu devrais être comblée, mais je ne peux rien te dire sinon la prière ne sera pas exaucée.

-       De toute façon, l’expérience malheureuse de ton fils montre que l’efficacité des prières est plutôt faible.

-       J’ai simplement demandé que tu fasses une rencontre.

Vivianne embrassa son amie en riant et, bras dessus bras dessous, elles sortirent, pressées de rentrer chez elles. Quelques jours plus tard, alors qu’elle s’apprêtait à déjeuner, elle entendit sonner à la porte. Par précaution, elle regarda par le judas et vit un homme plutôt élégant, à l’allure rassurante qui tenait à la main une petite valise et un bouquet de fleurs. Elle pensa qu’il s’agissait d’un visiteur se trompant d’étage et ouvrit pour le renseigner. Lorsqu’il la vit, l’inconnu annonça calmement :

-       Bonjour, je suis venu suite à la prière de votre copine Perrine.

-       Pardon ?

-       A l’église, le jour où il pleuvait tant, elle a bien souhaité pour vous une rencontre ?

-       Hé bien ?

-       Son vœu a été exaucé, elle voulait pour vous un homme idéal : c’est moi.

Vivianne pensa immédiatement à une blague. Elle eu envie de lui répondre « et moi je suis la reine d’Angleterre », mais elle décida plutôt de jouer le jeux et pria l’homme d’entrer, histoire de s’amuser à son tour.

-       Normalement je ne fais pas entrer les inconnus chez moi, mais pour un homme idéal, je peux faire une exception.

-       Merci, je me suis permis d’apporter ces quelques fleurs…

-       Décidément, j’ai beaucoup de chance, ce sont mes fleurs préférées.

-       Vous avez effectivement beaucoup plus de chance que vous ne pensez. La première étant d’avoir une amie comme cette Perrine et la seconde est de m’avoir ici à votre service.

-       Et… quel genre de service êtes-vous susceptible de me rendre ?

-       C’est vous qui choisissez, je suis à votre disposition.

Vivianne décida, pour se moquer, de le prendre au mot et lui fit simplement passer l’aspirateur dans tout l’appartement. Lorsqu’une demie heure plus tard il eut achevé le travail, elle éprouva quelques remords et décida de l’inviter à partager son déjeuner.

-       A propos des fleurs, vous étiez bien renseigné, n’est-ce pas ?

-       Je l’avoue, mais pour vous aborder avec succès, n’était-ce pas recommandé ? Je sais aussi que vous avez un joli prénom : Vivianne.

-       Et vous même, à qui ai-je l’honneur ?

-       Emmanuel, pour vous servir… mais je saurais faire mieux que des travaux domestiques, par exemple vous aider à faire le point sur votre vie ou vous permettre d’éviter quelques erreurs.

-       Hé bien, vous ne manquez pas d’air ! Je ne vous connais que depuis une heure et vous voulez déjà vous mêler de ma vie. Vous êtes gentil mais un peu envahissant, non ?

-       Et d’ailleurs pourquoi avez-vous une valise ?

-       Ce sont juste quelques effets personnels, je suis paré pour toute éventualité.

-       Vous ne comptez quand même pas vous installer chez moi !

-       Je suis désolé d’avoir l’air indiscret, mais c’est uniquement dans l’espoir de vous aider à ne pas tomber dans une aventure sentimentale qui vous laissera meurtrie.

-       Trop aimable à vous…

-        Il est même probable que votre rendez-vous de cet après-midi sera un fiasco. Peut-être vaudrait-il mieux que vous restiez ici avec moi. Réfléchissez.

Prise au dépourvu, Vivianne ne répondit pas, mais observa attentivement l’homme. Ni jeune ni vieux, il n’avait rien de particulièrement remarquable, à part peut-être une voix douce et un regard un peu étrange.

-       Sans vouloir vous vexer, je trouve que, pour un inconnu, vous vous intéressez trop à ma vie intime… et d’ailleurs comment pourriez-vous savoir ce qu’il adviendra de mon rendez-vous ? Et surtout que faites-vous précisément ici à jouer ce petit jeu ?

-       Je vous l’ai dit : je suis l’homme idéal que votre amie a souhaité vous faire rencontrer.

-       Vous êtes surtout bien présomptueux. Je ne vois en vous rien d’idéal !

-       Je comprends votre agacement, je suis moi-même surpris que rien ne se déroule comme prévu avec vous. J’en suis profondément désolé.

-       Pourriez-vous me dire ce qui était prévu ?

-       Je vais essayer de vous expliquer… il doit certainement y avoir une erreur quelque part. Vous devez savoir que chaque femme a, sans le savoir, son homme idéal. Celui-ci sera différent pour chacune, en fonction de ses goûts, de ses aspirations ou de sa nature profonde. Entre eux, la communication doit être parfaite. Or je constate qu’entre nous, ça ne fonctionne pas.

-       En gros, vous n’êtes pas l’homme idéal qu’il me faut.

-       Oui, ce doit être ça ! La méprise vient sans doute du fait que je suis idéal mais uniquement pour votre amie… mais pas pour vous.

-       C’est vrai que vous n’êtes pas trop mon genre, je vous trouve cependant très gentil et vous avez joué votre rôle de manière admirable.

Devant la visible déception de l’homme, Vivianne éclata de rire et décida d’appeler Perrine pour mettre fin à la plaisanterie. Elle la remercia d’emblée de lui avoir envoyé son ami Emmanuel, cet homme idéal, avec sa petite valise et ses fleurs. Ajoutant qu’après lui avoir fait passé l’aspirateur, elle ne savait plus trop quoi en faire. A plusieurs reprises Perrine essaya de lui dire qu’elle n’avait envoyé personne et ne connaissait aucun Emmanuel. Au bout  de quelques instants, elle se persuada que son amie s’était mise à délirer. Alors au comble de l’inquiétude, elle se précipita chez elle. En arrivant, elle fut surprise de trouver Vivianne parfaitement calme et lui déclara :

-       Le coup de l’homme idéal, c’était quand même un peu gros… mais pas mal imaginé.

-       Quel homme idéal ?

-       Arrête Perrine, j’ai tout compris et il a bien joué son rôle.

-       Mais de quoi parles-tu ?

-       Arrête de me prendre pour une gourde !

Saisissant la mains de son amie, elle l’entraina vers le salon. Une scène surprenante se déroula alors : Perrine et l’homme qui était là, restèrent plantés l’un en face de l’autre sans prononcer un mot, en se regardant comme s’ils cherchaient à se reconnaître. Puis ils se rapprochèrent en souriant étrangement. Enfin il lui prit les mains tendrement. Vivianne, qui ne voulait pas être en retard à son rendez-vous, remis à plus tard les explications qu’elle comptait demander à son amie à propos de leurs bizarreries. Elle enfila son manteau et sortit.

Lorsqu’elle revint chez elle vers dix huit heures, quelle ne fut pas sa surprise de retrouver Perrine la tête posée sur l’épaule de l’homme, dormant paisiblement sur son lit. Au léger bruit qu’elle fit en entrant, ils ouvrir les yeux pour remarquer tous deux la mine défaite de Vivianne qui, comme l’ombre d’elle même, restait plantée à l’entrée de la chambre. Perrine lui adressa un sourire puis lui tendit la main pour l’inviter à les rejoindre sur le lit. L’homme demanda doucement : « ça c’est mal passé, n’est-ce pas ? ». Vivianne vint s’étendre contre son amie et se mit à pleurer en silence. Lorsqu’elle se calma, Perrine lui saisit doucement la main qu’elle glissa au chaud contre ses seins par l’échancrure ouverte de son corsage. D’abord timide, la main s’empara bientôt de cette chair délicate avec un plaisir inattendu. Longtemps après, comme si elle s’éveillait d’une douce torpeur, Perrine lui chuchota : « il va falloir que je parte, il est tard ». Elle sauta du lit, boutonna son corsage et en poussant Vivianne vers l’homme, lui dit : « ne t’inquiète pas, laisse-toi aller, il va te consoler ».

Le lendemain matin, Vivianne fut réveillée par un petit rayon de soleil qui annonçait une journée radieuse. Le silence de l’appartement lui apprit qu’Emmanuel était parti. Alors progressivement les évènements de la veille lui revinrent à l’esprit. A présent tout lui paraissait si lointain et irréel qu’elle eut l’impression d’avoir rêvé. Elle avait pourtant la certitude que Perrine, n’osant se donner elle-même pour la consoler, dans un désintéressement admirable lui avait offert son propre amant.

En se rendant à la cuisine, elle vit les fleurs sur la table et un dictionnaire ouvert sur lequel on avait entouré : « Emmanuel : prénom masculin, de l’hébreu imanu-il : Dieu est avec nous. Emmanuel est l’envoyé de Dieu ».

Une main avait ajouté dans la marge : « il se pourrait que l’homme idéal soit parfois avantageusement une femme ».

Jacques NOZICK

 

 

 

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Ecrire
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Mercredi 29 juin 2011 3 29 /06 /Juin /2011 11:47

Porte Close

 

 

Passer de vie à trépas avait été pour beaucoup une expérience pénible. Alors devoir attendre ainsi en longues files devant les portes closes du paradis était une épreuve supplémentaire difficilement supportable. Les âmes s’étaient rassemblées par petits groupes disparates, l’ensemble constituant une sorte de campement en déroute. Certains semblaient résignés, d’autres commençaient à se poser des questions ou à rouspéter :

-       Nous faire poireauter  comme ça c’est un scandale ! Entrer au paradis est un droit pour ceux qui ont tout fait pour, non ?

-       Un droit, un droit… comme vous y allez, c’est surtout une récompense pour ceux qui ont eu une vie exemplaire !

-       Hé bien c’est précisément mon cas. Je suis un vrai croyant, j’ai reçu l’extrême onction, je suis donc en règle et je ne  vois pas pourquoi je devrais attendre ! Je ne suis pas un des ces athées ou un communiste sans foi ni loi qui ne devrait même pas se trouver ici…

-       Hé connard, tu sais ce qu’ils te disent les communistes ! L’interrompit un type dans la file voisine.

-       Mes amis, ne vous disputez pas, ce n’est pas vraiment le lieu. Personne n’a choisi d’être ici, mais nous devons faire « contre mauvaise fortune bon cœur ». D’autant que nous ignorons ce qui se passe exactement derrière ces portes closes et même les conditions précises permettant d’y entrer.

-       Il a raison. Si on y rentre au mérite, on peut se demander qui est le plus méritant : une grenouille de bénitier qui a fait des petites saloperies bien égoïstes toute sa vie ou celui qui n’a jamais mis les pieds à l’église mais qui s’est comporté comme un homme généreux et secourable ?

-       Je crois surtout que c’est celui qui a vécu dans la crainte et l’amour de Dieu !

-       Excusez-moi de me mêler de votre conversation, mais il me semble qu’il y a une inadéquation fondamentale entre les termes amour et crainte. Le premier est positif, le second est négatif, en sorte qu’ils s’excluent largement…

-       Moi, je dirai carrément, qu’avant de savoir si on peut l’aimer ou le craindre son Dieu,  il faudrait déjà savoir s’il existe !

-       Voilà qui est un peu fort ! Mais Dieu est attesté par les saintes écritures qui en proclament la gloire ! Elles sont l’œuvre des prophètes les plus sacrés comme Jésus !

-       Et surtout Mahomet ! Ajouta vivement un type un peu basané.

-       Excusez-moi d’intervenir encore, mais aucun prophète n’a jamais écrit quoi que ce soit lui-même, tous leurs dires ont été rapportés par des fidèles. Il existe même pas mal d’incertitudes sur l’exactitude de leurs propos.

-       D’ailleurs : Dieu, personne ne l’a jamais vu.

-       Sauf Mahomet !

-       Hé camarade, tu nous soules avec ton Mahomet ! Nous devons nous unir pour protester ensemble devant ces portes inexplicablement fermées. Nous devons faire entrer d’abord les pauvres, les déshérités et les travailleurs. On nous a assez rabâché : « les premiers seront les derniers », alors les riches : derrière !

-       Il me semble, dit un type avec une ridicule petite calotte sur le haut du crâne, que la priorité devrait échoir d’abord au peuple élu, c’est-à-dire au peuple juif !

-       A mort les youpins ! lança un abruti.

-       A mort les communistes !

-       A mort les capitalistes !

-       Calmez-vous ! Vous voudriez mettre tout le monde à mort ? Vous êtes stupide : mort nous le sommes déjà tous ici, ça ne vous suffit pas ?

De petites phrases en insultes, le tumulte fut bientôt à son comble avec un désordre  si incongru en ces lieux, qu’un personnage maniéré, tout habillé de blanc, ne tarda pas à arriver. Il fit des petits moulinets avec les bras pour réclamer le silence et déclara d’une voix angélique :

-       Chers postulants, je suis Gaby, celui qui annonce les bonnes nouvelles. Je viens précisément vous dire quelques mots de la part de Saint Pierre. Il est certes anormal que les portes soient closes et que nous vous fassions attendre. Hélas, nous sommes confrontés à quelques problèmes… pratiques. Comme vous l’imaginez, nous avions déjà, dans note cahier des charges, l’obligation de trier les âmes, ce qui constitue une opération longue et difficile car beaucoup de candidats doivent être orientés vers le purgatoire ou l’enfer. Nous devons, en effet, vérifier la situation de chacun à partir des bases de données divines. Or cette procédure connaît depuis quelques temps difficultés en raison d’une déplorable saturation du paradis. Je vous avouerai que nous avons commencé à durcir sérieusement les critères d’entrée. Depuis nous avons eu des bagarres entre catholiques, protestants, juifs, musulmans, bouddhistes et hindouistes, au prétexte qu’ils se croient tous être seuls à avoir le droit au paradis. C’est encore avec les athées que nous avons eu le moins d’ennuis, eux ne réclament pas n’importe quoi comme les autres. Cependant, nous avons été dépassé par les évènements depuis un siècle car les humains se sont mis à pulluler d’une manière totalement incontrôlée. Or, vous n’ignorez pas que le paradis n’est pas extensible à l’infini. Il a pourtant été largement dimensionné, à l’origine, pour contenir cinq cents millions d’âmes. L’accroissement de la population mondiale est devenu un défi au bons sens : n’est-il pas préférable qu’il y ait moins d’humains, mais mieux nourris et éduqués que ces milliards de crève-la-faim ou d’ignorants qui vivent comme des bêtes.  Nous n’avions pas prévu l’irresponsabilité des humains et encore moins leur hargne à se reproduire comme des rats, en sorte que nous sommes un peu dépassés... Nous avons dû prendre quelques mesures d’urgence, comme par exemple la mise au rebut des âmes trop anciennes. Figurez-vous qu’on en stocke certaines depuis cent cinquante millions d’années ! Puis nous avons eu l’astucieuse idée de la non différenciation des sexes qui favorise désormais une paisible cohabitation des âmes et une absence totale de désirs. Ceci nous a permis de tasser un peu, mais nous sommes encore loin du compte.

-       Comment plus de sexe, mais c’est totalement contraire au Coran ! On nous a promis un bonheur éternel et surtout des houris ! L’interrompit le mahométan.

-       Les promesses, cher monsieur, n’engagent que ceux qui ont la naïveté d’y croire. Notre astuce, qui est aussi celle des bouddhistes, c’est : pas de désir égale moins de problèmes. Tout le monde à égalité : les jeunes, les vieux, les moches… Vous pensiez, cher frère musulman, qu’on renait comment au paradis ? Que les vieillards redeviennent jeunes, les culs de jattes se mettent à courir, que les cons deviennent intelligents ? On vous a bourré le crâne, mais si ça peut vous consoler, vous n’êtes pas tout seul.

-       Alors et les houris ? cria l’individu

-       Sans vouloir vous accabler, il faut une incroyable naïveté pour croire à cette invention grotesque. Les houris, des femmes éternellement vierges, même après un usage intensif ? Mais c’est ridicule, ça échappe à toute logique et dénote un machisme écœurant et une bêtise confondante ! se fâcha l’ange.

-       Mais c’était promis et Mahomet ne ment pas !

-       Mon pauvre ami, toutes les religions mentent parce que les humains sont crédules et qu’ils en redemandent. Vous même, par exemple, n’avez-vous avez pas pris pour argent comptant cette histoire de houris, sans même vous étonner que Dieu, dans sa grande bienveillance, n’ait pas imaginé aussi des « houris mâles » destinés à procurer à vos défuntes des orgasmes à répétition ? Désolé, mon cher, mais les houris comme le reste c’est du pipeau, vous avez été une dupe consentante.

-       Vous mentez ! Vociféra de nouveau l’individu.

Il se leva alors brusquement et se précipita vers Gabriel en hurlant : « Laissez-moi passer, je suis prioritaire, Allah est grand, je suis un martyr, je veux des houris, le Coran ne ment pas ! ». Le service d’ordre divin emmena le pauvre fou, ce qui permit à l’ange Gabriel de poursuivre ses explications :

-       Je vous prie d’excuser cette interruption. Elle montre bien la désorganisation de notre service d’admission : ce type aurait dû être expédié directement en enfer, à partir d’un certain degré de bêtise, les abrutis sont dispensés de jugement dernier. Pour en revenir à notre propos, relatif aux problèmes démographiques de l’au-delà, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous communiquer. La bonne c’est que Saint Pierre a décidé d’agrandir le paradis… au siècle prochain. En attendant vous pouvez toujours aller faire un tour au purgatoire, il y reste encore quelques places. La mauvaise, c’est que comme pour les concessions funéraires, la durée de l’éternité va être réduite à quatre-vingt dix neuf ans.

On entendit alors de vives protestations. Beaucoup d’âmes étaient consternées. Gabriel qualifié de charlatan fut copieusement hué et dû s’enfuir sous la protection du service d’ordre divin. Puis le calme revint progressivement devant les portes désespérément closes. Dans un  coin, il y en avait deux qui avaient l’air de bien se connaître et qui discutaient gentiment :

-       Tu vois, Marcel, ici c’est pas gagné. On a bien fait de rigoler en bas !

-       Pour sûr, mon Lucien, on s’est pas privé, c’était beau la vie.

-       Et dire qu’il y a des gens qui passent à côté, qui se pourrissent l’existence avec toutes ces choses qui n’en valent pas la peine.

-       Il y a aussi une proportion de cons non négligeable...

-       Oui, et même autant de salopards qui se provoquent des petites nuisances et en oublient de bien vivre.

-       A propos, mon pauvre vieux, il faut que tu saches que moi-même… qui suis ton ami, je n’ai pas toujours été parfait.

-       Oh mais je ne suis pas meilleur que toi, Lucien ! J’ai même une confidence à te faire puisqu’il y a maintenant prescription. Comment te le dire, de manière élégante… hé bien, je t’ai fait un peu cocu !

-       Je ne le savais pas, mais ça m’enlève un poids ! Que tu m’aies fait seulement un peu cocu, répondit l’autre en riant, ça me soulage car moi aussi je t’ai fait cocu… en premier, comme ça, maintenant nous sommes quittes, et puis, bon… à la Françoise tu n’as pas dû lui faire de mal.

-       Oh non, elle ne s’en est jamais plainte !

-       De toute façon maintenant…

-       Au moins nous, on s’est fait des beaux souvenirs et on en a bien profité !

-       Oui, c’était beau, en bas…

-       Allez viens, vieux frère, on va quand même y aller à son purgatoire, ça risque pas être pire qu’ici.

 

Jacques NOZICK

 

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Loisirs et détente
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Mercredi 29 juin 2011 3 29 /06 /Juin /2011 11:35

Facebook outil opportuniste ou piège ?

 

Les sites sociaux comme Facebook constituent un véritable phénomène de société désormais très éloigné du simple « trombinoscope » d’origine (traduction française de « Facebook » ) créé par un ado complexé pour draguer les filles. On ne peut comprendre leur succès, leur pouvoir de séduction et les effets délétères qu’ils induisent, sans les replacer dans le contexte du marché de l’internet.

L’avènement des sites « sociaux »

Utilisé initialement par les militaires et l'université pour échanger des données, internet en s’enrichissant de fonctionnalités nouvelles s'imposa comme média universel d'information, de culture, d'échanges mais aussi et surtout désormais de divertissements et de publicité. Ce glissement du sérieux au futile, est dû au modèle économique de ce marché qui se vit de la publicité, ce qui l’oblige à élargir sans cesse son audience pour subsister.

 

La révolution apportée par l’internet dans la manière de communiquer par mails est évidente, de même l’infinie richesse des informations que l’on peut si aisément trouver sur le web. Les outils numériques et les réseaux, en devenant de plus en plus performants et simples d’utilisation, se sont démocratisés considérablement. Les internautes purent d’abord créer eux-mêmes leurs propres sites simplifiés grâce aux blogs qui montrèrent ensuite leurs limites car si certains d’entre eux sont originaux et intéressants, la plupart sont d’une grande pauvreté car la majorité des gens n’a rien d’autre à  y mettre que des photos.

 

L’astuce des réseaux sociaux fut d’utiliser les atouts du blog qui sont :

-       d’inclure aisément des textes, des photos, des liens hypertextes,

-       de se décrire au moyen d’un profil,

-       de  nouer des relations avec diverses communautés partageant les mêmes intérêts,

-       d’offrir un espace de dialogue permettant aux visiteurs d’ajouter des commentaires apportant une certaine interactivité.

 

A ces atouts furent ajoutés deux avantages supplémentaires décisifs : 

-       simplifier à l’extrême la communication au moyen d’actions préprogrammées.

-       et, suprême astuce : permettre la création de liens quasi obligatoires entre les internautes qui se cooptent en se déclarant « amis » ce qui génèrent une extension permanente du réseau d’inscrits Facebook.

 

Ces liens sont gérés par un système informatique qui suscite un échange permanent de messages personnels, photos, vidéo, profils. Le succès a été fulgurant chez les jeunes car l’usage est simple et convivial. Il permet d’alimenter des contacts avec les copains.

Pour les adultes, il est tentant de renouer avec des gens que l’on a perdus de vue. Le système propose sans cesse à ses membres d’accepter de nouveaux « amis » pour enrichir leurs listes, ce qui, pour beaucoup constitue la raison d’être sur Facebook. Le contenu des échanges peut être pauvre voire insignifiant, l’interactivité prime. Elle satisfait même les gens quasi illettrés qui utilisent le langage phonétique des sms pour masquer souvent leurs lacunes en orthographe.

Cette facilité convient aux adolescents qui aiment à discuter entre eux des futilités de leur âge, aux personnes un peu narcissiques qui souhaitent se mettre en valeur, ou aux gens qui s’ennuient et veulent induire une certaine convivialité avec ceux qui leur ressemblent. Enfin et surtout un site comme Facebook (ou d’autres similaires dans différents pays) devient, phénomène grégaire oblige, une quasi obligation : celui qui n’y est pas est réputé ringard, ou asocial. Cependant, le succès de ce type de réseau social génère une perversité dont on ne mesure pas encore vraiment les conséquences et qui induit quatre grandes limites.

 

Limite 1 : des « amis » bien illusoires

Le fait d’afficher un grand nombre « d’amis » pourrait laisser supposer que l’on est connu ou apprécié. Or chacun sait que les « amis » en question ne sont souvent que de vagues relations. En réalité, la plupart des gens n’ont jamais plus que :

-       une dizaine de vrais amis,

-       une centaine de « relations cordiales » ou familiales assez peu suivies et si compartimentées qu’on ne peut les mélanger.

-       au delà, il s’agit de personnes à qui nous n’aurions pas idée d’envoyer spontanément le moindre mail, ou des « amis » d’amis, parfaits inconnus dont certains peuvent se révéler de douteuses fréquentations.

 

A cet égard, les sites comme Facebook ne sont pas aussi vertueux qu’ils l’annoncent dans leur page d’accueil : « Facebook vous permet de rester en contact avec les personnes qui comptent dans votre vie ». On pourrait ajouter pour les naïfs : « Facebook vous met aussi et surtout en relation avec celles qui ne comptent pas, mais qui susciteront les connexions dont nous avons besoin pour vous vendre de la pub ». L’objectif premier des sites sociaux est de vous faire connecter le plus souvent possible, et d’orienter votre consommation.

Les gens peu exigeants, se satisfont des distractions suggérées par la plateforme, sans même savoir comment ils sont manipulés. Les autres souhaiteraient plutôt avoir un vrai réseau de relations sociales personnalisées, sans souci de confidentialité, avec des contenus intéressants. Atteindre cet objectif n’est pas difficile mais cela nécessite un minimum d’effort et de réflexion.

 

Limite 2 : refuser de s’afficher ou être intéressant ?

Le danger de Facebook dont parle désormais la presse est la conséquence du manque de discernement de ceux qui sont tentés, pour s’amuser, par esprit de transgression ou de provocation, fréquents chez les ados, de poster des informations ou photos qui peuvent se révéler compromettantes.

Facebook annonce clairement ses conditions dans ses « Statement or Rights and Responsabilities » que personne ne lit (env. 11 pages en Anglais) et en particulier que tout ce qui est publié y est enregistré et pourra être exploité, même longtemps après la fermeture du compte.

Le problème reste que si les informations que l’on expose sur son compte sont trop précises et personnelles, elles génèrent un risque en terme de confidentialité et de vie privée.  Mais le piège c’est que, si elles sont vagues et impersonnelles, le compte devient rapidement sans intérêt et personne ne s’y connecte plus. Le voyeurisme doit être tenu en haleine, ainsi que  la curiosité. Voilà le genre de relances envoyées par le site :

Les sites comme Facebook sont sans cesse obligés d’évoluer et de proposer des jeux ou d’autres trouvailles pour enrichir une offre qui, à l’usage risque de se révéler souvent lassante et stérile. Pour beaucoup d’ados, fermer son compte Facebook devient le signe de maturité et d’indépendance d’esprit.

 

Limite 3 : Facebook, une entreprise à vendre… de la pub

Une mise en parallèle avec ce qui s’est produit sur le « PAF » peut éclairer la manière dont évoluera l’internet. On peut, sans exagérer dire que la plupart des chaînes TV ou des offreurs d’internet sont devenus des entreprises à vendre de la pub. Plus elles ont d’audience et plus elles ont d'annonceurs donc de chiffre d'affaire et de bénéfice, but de l'entreprise in fine. L’obligation de résultat condamne ces chaînes à devoir se cantonner dans le divertissement populaire le plus racoleur. La télé réalité, avec son exhibitionnisme et son côté « people » en est une illustration caricaturale. Finalement, comme les Romains on réclame toujours « du pain et des jeux ». Les gens qui ont le pain cherchent aujourd'hui encore désespérément des jeux, même s’il faut supporter la pollution générée par la publicité sur nos écrans.

La première source de revenus publicitaires est réalisée par les bannières qui défilent en permanence sur les écrans. La seconde consiste pour Facebook à vendre des informations obtenues grâce aux indications données par les internautes et qui permettent aux annonceurs de faire des publicités mieux ciblées.

 

Enfin dans le même ordre d’idées, les sites sociaux proposent aux entreprises  d’ajouter à leur site web des icônes à leur marque ou des mentions comme « J’aime » ou « partager » sur lesquelles les internautes ont la légèreté de cliquer.

 

Limite 4 : un homme averti n’en vaut pas deux…

Depuis quelques mois des articles commencent à paraitre dans la presse et sur le web pour signaler les effets pervers de ces sites abusivement dits « sociaux ». Des précautions d’utilisation sont désormais données partout aux internautes imprudents, par exemple :

-       Sélectionner précautionneusement vos photos et clips vidéo,

-       Limiter considérablement votre liste d’amis,

-       activer les paramètres de confidentialité et ne pas se faire piéger par les sollicitations incessantes générées par la plateforme informatique,

-       se méfier des jeux, quiz, sondages, sites inconnus et autres attrape-nigauds qui vous annoncent que vous avez gagné le premier prix de beauté,

-       éviter les occasions de vous connecter pour rien,

-       et…  finalement, assez souvent vous désinscrire !

Un homme averti, qui applique intelligemment les recommandations ci-dessus, risque de ne plus trouver dans Facebook qu’un médiocre intérêt. Ce deviendra un peu comme une carte de visite ou le fait d’être inscrit dans l’annuaire du téléphone. Bien entendu, ce type d’internaute ne fera pas l’affaire des réseaux sociaux car il ne se connectera pas. D’autant que l’internaute avisé peut avantageusement retrouver toutes les fonctions utiles de Facebook sur un « réseau personnel » constitué sur mesure… et qui, suprême liberté, ne vous sollicite pas en permanence pour vous proposer des kyrielles d’amis d’amis.

Notons que Facebook se garde bien de proposer un vrai « code de bon usage » qui se révèlerait contre productif par rapport à ses objectifs implicites.

 

Comment êtes-vous manipulés ?

Vous avez ouvert un compte Facebook en toute innocence, pour faire comme tout le monde. Vous y avez mis plein d’informations pour intéresser vos « amis ». Votre profil vous met bien en valeur… Bravo ! Vous avez fourni à Facebook des données précieuses qui pourront être vendues à des entreprises disposant de consultants spécialités dans le marketing dont vous allez être la cible consentante. Facebook ne fait aucun mystère de la manière dont il va siphonner votre carnet d’adresse :

 

Vous pensiez naïvement que Facebook a pour objectif altruiste de vous permettre de vous faire des « amis » qui, grâce aux indications que vous mettez sur votre compte, soient de bons amis « sur mesure ». Erreur, Facebook se contrefiche des amis que vous récolterez, par contre il veut faire de vous « le bon prospect, au bon moment ». Pour vous en convaincre regardez comment ils peuvent cibler « les femmes de 24 à 30 ans qui ont indiqué qu’elles sont fiancées » :

 

Un jeune inconscient disait dernièrement : « ça m’est égale d’être fiché par Facebook, si ça peut m’éviter les bannières de pub sur mon écran ». L’innocent ne se rend pas compte qu’il aura toujours de la pub, mais qu’elle risque d’être mieux ciblée, plus intrusive et plus abondante puisque Facebook vend les adresses e-mail à ses clients annonceurs.

 

Manipulation secondaire : pour se connecter à Facebook, il faut ouvrir un compte.  A ce moment le site nous encourage à ne plus envoyer d’e-mail, mais à passer toutes les communications par son intermédiaire. A telle enseigne que des gamins qui passent leur temps sur Facebook n’envoient plus jamais de mails.

 

Des conséquences sociales inquiétantes

Les gens pas très malins ou à fort comportement mimétique se satisfont du simple jeu qui les pousse à collectionner des « amis », ou à mettre sur leur compte des photos dont ils supposent qu’elles peuvent intéresser leur entourage, ce qui est généralement illusoire. Ceux qui ont un peu plus de bon sens se lassent assez rapidement de ces réseaux pas très « sociaux » et de leurs « faux amis », à moins qu’ils ne les utilisent pour des raisons professionnelles ou commerciales. Il ne s’agit alors plus là de « social » mais de business. (Facebook propose des offres spéciales aux annonceurs en quête de marketing ciblé).

Piège des sites sociaux bien packagés : on est tenté, et fortement encouragé à générer des connexions de plus en plus nombreuses, mais aussi de plus en plus futiles voire inutiles. Dans une civilisation du zapping ce comportement ne choque pas. Peu de gens sont assez perspicaces pour s’apercevoir que cette communication frénétique est très artificielle, chronophage, et peu gratifiante. Ce sont surtout parmi les jeunes que l’on compte le plus de « victimes consentantes » car ils sont soumis aux effets de mode et au conformisme.

A cet âge, on joue, on réfléchit peu, on fait surtout comme les copains. On n’a pas assez de recul et d’expérience pour s’apercevoir que ce qui fait l’intérêt de la communication, ce n’est pas la pléthore de contacts suscités par le « robot » de sites automatisés, mais bien leur qualité humaine.

Notons que beaucoup de parents démissionnaires ne s’intéressent pas à la manière dont leurs enfants passent leur temps sur Facebook. Pire certains d’entre eux, parfaitement inconscients n’hésitent pas à conseiller à leurs jeunes adolescents de falsifier leur âge pour ouvrir un compte (l’âge minimum requis est 13 ans, mais le site ne s’est donné aucun moyen de le vérifier). Avant d’éduquer les enfants, il conviendrait d’éduquer préalablement certains parents…

 

L’usage rationnel des outils informatiques

Il est très symptomatique de constater que tous les professionnels d’Internet, lorsqu’ils font l’inventaire des réseaux dits « sociaux » font un oubli de taille : le réseau personnel que l’on peut se confectionner pour ses besoins propres avec les seuls outils classiques dont chacun de nous dispose à partir de sa messagerie et de son navigateur. Les gourous se focalisent, en effet,  béatement sur les nouveaux services organisés par les plateformes comme Facebook qui utilisent les ressources automatisées des communications packagées d’internet. 

Sur le « réseau personnel » que l’on se constitue soi-même, on choisit librement :

-       ses vrais amis et les gens à qui on a envie d’envoyer des messages,

-       le contenu dont on a envie en fonction des destinataires et pas seulement celui suggéré ou induit par le site,

On peut par exemple constituer des listes spécifiques d’envoi de mail groupant : les amis intimes, la famille, les relations de travail, les copropriétaires de son immeuble ou une liste générale regroupant tout ou partie des listes, pour faire circuler des messages généraux (par exemple les voeux)

Rien n’empêche cependant d’avoir un compte Facebook… mais quand on exploite bien le « réseau personnel » de ses vrais amis et relations, Facebook devient inutile, sauf pour le business ou pour raccrocher de vieilles connaissances (qu’on peut aussi trouver sur les moteurs de recherche).

 

Un irréversible phénomène de société ?

Les usages et les techniques d'Internet sont encore trop nouveaux pour qu'on puisse complètement évaluer leurs conséquences sur la vie des utilisateurs. D’autant qu’on peut distinguer schématiquement quatre profils de populations :

1.    Les accros de l’ordinateur qui passent leur vie devant l’écran : usagers des sites sociaux et accessoirement : surfeurs compulsifs, joueurs en ligne.

2.    Ceux qui font un usage modéré mais efficace des outils les plus utiles pour se divertir, travailler ou communiquer.

3.    Les allergiques aux écrans (il commence à y en avoir).

4.    Enfin ceux qui n'ont pas les moyens économiques ou intellectuelles d'accéder à Internet (70 % de l’humanité).

 

De tout temps des individus ou des groupes humains se sont adonnés à des comportements addictifs (alcool, drogue, nourriture, sexe, je, argent, dévotion  religieuse, etc.). On notera que certaines addictions sont plus ou moins socialement acceptables dans la mesure où elle reste contrôlée et procure de manière raisonnable le plaisir. Certaines sont ou ont pu être à la mode (exemple le tabagisme, l’alcool convivial) d’autres comme la dévotion religieuse, ou la connexion aux sites sociaux, peuvent être encouragées par la collectivité.

L’addiction aux écrans (télé, jeux vidéo, Internet, smartphone, etc.) est liée d’une part, à un comportement mimétique (cas des adolescents accrochés à leur téléphone portable) et d’autre part, à la pression publicitaire considérable des offreurs (opérateurs télécom, chaînes de TV, fabricants et distributeurs d’équipements numériques). L’utilisation des écrans est devenue si banalisée qu’on oublie de se demander à partir de quand elle devient excessive et jusqu’à quand elle reste normale.

Certains pessimistes diront qu’il importe donc peu que des gens s’abrutissent devant un match de foot, le tiercé ou un écran… l’essentiel pour eux est de « passer le temps » pour se distraire d’un quotidien décevant.

Nous constatons déjà les transformations opérées en une seule génération (ce qui ne s’était jamais vu auparavant et touche les jeunes). Certaines sont positives comme de nouvelles manières d’apprendre plus intuitives et décomplexées ou la facilité que l’on a d’accéder instantanément à des informations quasi illimitées. Il convient néanmoins de souligner, au-delà des nuisances déjà bien identifiées (cybercriminalité, fraudes aux cartes bancaires, piratage informatique, spams, virus…) celles moins visibles qui sont l’envers du décor attractif des réseaux sociaux.

 

L’envers du décor des réseaux sociaux

La plupart des conséquences néfastes des réseaux sociaux sont d’autant plus insidieuses qu’elles sont toujours masquées par les aspects attractifs propres à tout ce qui touche internet (divertissement, apprentissage, fonction gratifiante  d’être à la mode, efficacité à communiquer et à rechercher de l’information). Il importerait cependant d’en avoir pleinement conscience pour, autant que possible, les corriger ou les prévenir. C’est cependant une tâche difficile, surtout si l’on sait que, dans un domaine comparable : celui de la télévision, on commence seulement à pouvoir quantifier les effets délétères chez les enfants (déficit de sommeil, déficit de connaissance et de maîtrise du langage, détérioration des résultats scolaires), et chez les adultes (abrutissement général et conformisme).  Quelques uns de ces aspects négatifs peuvent être rappelés :

-       Le règne de l’éphémère, le zapping, les flux d’informations continus, l’obligation d’être connecté, la consommation effrénée, provoquent l’instabilité et la frustration (la palme revient à Twitter avec son flot incessant de mini-informations de 140 caractères).

-       Chez les jeunes, risque d’un nouvel illettrisme. On sait que la manière de s’exprimer et de lire des textes a un rapport avec la compréhension qu’on en a. Beaucoup savent déchiffrer mais ne comprennent pas le sens de ce qui est écrit.

-       Internet induit des activités chronophages (nombreux jeunes passent de 2 à 5 h par jour sur Facebook, non comptés les 3 h 40 devant la TV), ce qui n’est pas sans conséquence sur la fatigue, et l’ouverture d’esprit des internautes.

-       Assujettissement d’adultes qui ne savent plus se déconnecter et ont toujours leurs comptes de réseaux sociaux ouverts en permanence y compris pendant le travail (manque de concentration, perte de temps et de rentabilité).

-       L’information est pervertie : trop d’abondance sature l’information. L’immédiateté ne permet pas de hiérarchiser les évènements : l’important est noyé dans le futile. De cette confusion, où tout semble se valoir, résulte une perte d’esprit critique.

-       Utilisation de Facebook comme instrument de harcèlement à l’école (certains élèves deviennent des souffre-douleurs), mais aussi de harcèlement politique, de menaces, ou de diffamation, ou d’alimenter des « théories du complots ».

-       Création du buzz : si celui-ci peut se révéler vertueux (dénonciations de scandales, éclosion de l’esprit démocratique dans des pays totalitaires) il est hélas plus souvent utilisé pour propager et amplifier des rumeurs malveillantes qui deviennent incontrôlables.

-       Le modèle économique d’internet (gratuité contre publicité) est pervers dans la mesure il tire vers le bas tous les divertissements qui le font vivre.

-       Fausse identité, espionnage de la vie privée, indiscrétion, publication de photos sans le consentement des personnes, induisent des conduites délictuelles.

-       Les réseaux sociaux ne génèrent que des relations sociales superficielles formatées par les sites qui les organisent. C’est la perversion de la facilité : dans la vraie vie, un ami ne s’obtient pas par un clic.

-       Facebook : outil de la démocratie ? Si les gens étaient capables d’objectivité, de curiosité et avaient un comportement éthique, on pourrait penser que Facebook favorise la démocratie. Cette illusion est démentie par les effets les plus visibles, ces sites encouragent plutôt : la paresse intellectuelle, les rumeurs, le goût du scandale, le sectarisme, la « people » attitude, l’irrespect, les scoops complaisants, le conformisme.

 

 

Cyber citoyen responsable ou une cyber victime ?

Devenir un cyber citoyen responsable ou une cyber victime (même inconsciente ou volontaire)… c’est une question de civilisation ? Le véritable rôle de Facebook et autres sites dits « sociaux » semble être désormais de combler le vide existentiel de gens désespérément en quête de divertissement avec comme rançon l’obligation de supporter les nuisances de la pub.

Nous pensons être libre et objectif vis à vis d’internet ou de Facebook, en fait, nous sommes souvent subjugués, conditionnés et captifs, sans en avoir pleinement conscience. Nous pourrions même nous considérer comme des apprentis sorciers ayant inventé un fabuleux outil dont le développement est si rapide, puissant et inéluctable qu’il ne nous est pas possible d’en anticiper les conséquences.

Le fait qu’on soit amené à parler de la « vraie vie » par opposition au monde virtuel d’Internet révèle qu’il existe désormais pour certains une « fausse vie » illusoire.

Nous étions déjà soumis aux lois du marché de la société de consommation et des marchés financiers. Nous le sommes désormais de surcroit à celle de la société de l’information : instantanée surabondante et imprévisible. Cette soumission est d’autant plus insidieuse que ses effets néfastes ne sont jamais immédiats. Pour en être exemptés, il faut un minimum d’éducation de sagesse, d’esprit critique et ce qui manque le plus : du bon sens.

 

Jacques NOZICK

j.nozick@noos.fr

 

 

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Mercredi 29 juin 2011 3 29 /06 /Juin /2011 11:26

Facebook outil opportuniste ou piège à cons ?

 

 

 

Beaucoup de parents ou de grands-parents ont ouvert un compte sur Facebook pour être en relation avec leurs enfants. Ils sont effarés, malgré leur légendaire indulgence, par ce qu’ils y découvrent. Par l’activité frénétique, chronophage et finalement dérisoire de tous ceux qui se font piéger par cette colossale et tentaculaire machine à vendre de la pub. Nous pensions n’être que victimes consentantes de la société de consommation, nous nous exposons désormais avec délice à une soumission encore plus perverse : celle de la société dite « de l’information », séduisante mais si pernicieuse, accaparante et éphémère. Voilà, pour les plus lucides, une judicieuse occasion de s’indigner à bon escient et surtout de réagir !

 

 

 

On s’indigne fort d’être soumis aux lois inégalitaires du marché, du travail, de la finance ou de la société de consommation ! Par contre, on oublie de s’indigner devant une soumission encore plus pernicieuse vers laquelle se précipite toute une génération avec un contentement béat : celui d’une « société de l’information et du zapping » dont Facebook est un des fleurons les plus caricaturaux. Pourtant les ravages de ce genre de réseau faussement dit « social » sont déjà visibles, bien qu’encore masqués par les incontestables aspects attractifs propres à tout ce qui touche internet (divertissement, apprentissage, fonction gratifiante  d’être à la mode, efficacité à communiquer et à rechercher de l’information).

 

Nous pensions être libres et objectifs, nous sommes désormais subjugués, conditionnés et captifs, sans en avoir pleinement conscience. Le succès de Facebook a été fulgurant chez les jeunes car l’usage est simple et convivial. Cette facilité convient aux adolescents qui aiment à discuter entre eux des futilités de leur âge, aux adultes un peu narcissiques ou aux gens qui s’ennuient et veulent quelque distraction.

 

Vous avez ouvert un compte Facebook en toute innocence, pour faire comme tout le monde. Vous y avez mis plein d’informations pour intéresser vos « amis », votre profil vous met bien en valeur… Bravo ! Vous avez fourni à Facebook des données précieuses qui pourront être vendues à des entreprises disposant de consultants spécialités dans le marketing dont vous allez être la cible consentante. Vous venez de vous faire piéger et contribuez naïvement à accroître un phénomène grégaire, devenu une quasi obligation : celui qui n’est pas sur Facebook passe pour ringard, ou asocial ! Cette stigmatisation et l’usage chronophage sont de plus graves dangers que celui sur la vie privée, (dont parle tant la presse) qui résulte de la seule inconscience de ceux qui sont tentés, (pour s’amuser, par esprit de transgression ou de provocation, fréquents chez les ados), de poster informations ou photos compromettantes.

 

Pensiez-vous naïvement que Facebook a pour objectif altruiste de vous permettre de vous faire de vrais « amis » ? La devise du site n’est-elle pas : « Facebook vous permet de rester en contact avec les personnes qui comptent dans votre vie » ?  Erreur, Facebook se contrefiche des amis que vous récolterez, par contre il veut que vous vous connectiez à outrance pour faire de vous « le bon prospect, au bon moment ». En fait, la devise exacte devrait être : Facebook vous met aussi et surtout en relation automatique avec des personnes qui ne comptent pas, mais qui susciteront des connexions dont ils ont besoin pour vous vendre de la pub.  Nouvelle étape encore plus grotesque : les entreprises ajoutent sur leur site web des mentions comme « J’aime » ou « partager » sur lesquelles les internautes les plus idiots ont la légèreté de cliquer. Conclusions : du sympathique « trombinoscope » initial, on est passé au business généralisé et au fichage informatique.

 

Facebook, ce n’est qu’un énorme ordinateur programmé pour permettre aux « amis » qui s’y inscrivent de s’échanger textes, images et vidéo, et surtout qui oblige ces gens à se connecter sous tous les prétextes possibles. C‘est une sorte de « big Brother » qui se nourrit de la connexion d’internautes habilement piégés.

 

Internet, merveilleux outil d’apprentissage et de distraction ne rend plus libres et plus intelligents que ceux qui font l’effort de ne pas se faire piéger. Fort heureusement, signe de maturité et de sens critique, de plus en plus d’adolescents malins, et d’adultes responsables, après l’avoir découvert, abandonnent Facebook, ses « faux amis » et ses grosses manipulations. Espérons que la mode deviendra un jour d’être fier de ne pas se faire cataloguer sur ce que certains n’hésitent pas déjà, à qualifier de « piège à cons ».

 

Jacques NOZICK 

EGPE  Des racines et des ailes pour la famille 

 

Consultez le dossier complet sur le lien :

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Mercredi 2 mars 2011 3 02 /03 /Mars /2011 19:30

 

 

Les premiers jours s'étaient bien passés, un peu comme des vacances inattendues. Tout le monde était aux petits soins pour lui, il n'avait plus qu'à attendre patiemment que la jambe qu’il s’était cassé au ski se ressoude. Cependant, au bout de quelque temps, il commença un peu à s'ennuyer de passer de la télé à l'ordinateur. Ses proches lui ayant apporté une abondante lecture, il eut le loisir de découvrir quelques articles intéressants. Il tomba en particulier sur un sujet captivant relatif aux découvertes faites grâce au télescope spatial Hubble, montrant des images extravagantes de galaxies insoupçonnées. Il y était expliqué combien la vision que nous avons de notre planète a changé depuis que nous avons pu observer notre globe terrestre flottant bizarrement dans l'espace sidéral. Mais surtout l’article relevait que, paradoxalement, nous n'avons pas encore su vraiment intégrer les conséquences métaphysiques et philosophiques de cette révolution astrophysique. Qu’il est, en effet, d’une surprenante inconséquence que l'humain puisse encore se croire au centre du monde et, ce qui est encore plus extravagant : à l'image d’un quelconque créateur. L’observation des étoiles née il y a des milliards d'années avant lui et de celles qui meurent dans des explosions gigantesques où se déploient des énergies invraisemblables... Tout cela devrait le rendre modeste car l’homme n’est plus désormais que l'insignifiant et hasardeux témoin d'un univers hallucinant. Enfin, le rédacteur s'amusait à poser une question saugrenue :

« Que faisait Dieu il y a 13,7 milliards d'années ? ».

 

Cette drôle de question sur laquelle Éric Blanchart ne se serait jamais arrêté en temps ordinaire, retint son attention. Immobilisé sur son lit, il avait tout loisir de laisser son esprit vagabonder une idée à l'autre. Il s'en vint à considérer que s'il était déjà infiniment problématiques d'imaginer un quelconque dieu dans un univers fini et immuable, il est encore plus paradoxal de le faire remonter à ce big-bang ou l'univers entier était concentré dans un volume minuscule avec une masse et une température quasi infinis. Éric Blanchart n'avait sur ce sujet que peu d'idées préconçues car les religions, comme les langues maternelles, s'apprennent dans l'enfance : or, dans la sienne, il avait surtout appris de ses parents le respect d'autrui et la gentillesse. Sa jeune conscience d’alors n'avait été embarrassée d'aucune superstition, pas plus que de la peur du péché ou des exigences d’un quelconque créateur. De plus, en grandissant, il s'était pourvu d'un réalisme à toute épreuve, conforté par le métier d'ingénieur qu’il avait choisi et par l’équilibre enviable d’une vie tranquille de célibataire.

 

Cependant, à la faveur d’un reportage sur les chrétiens d'Orient, de plus en plus persécutés dans de plusieurs pays majoritairement musulmans, il découvrit qu’on pouvait menacer ou massacrer des familles entières au seul motif que l'islam saurait accepter sur son terrain, la concurrence d'aucune autre croyance. Bien qu’il eût été choqué par ces révélations, pendant quelques jours, le jeune homme ne se posa pas de questions car jamais les problèmes de la religion ne l'avaient vraiment concerné.  Mais bientôt, l’article sur le cosmos, Dieu et le big bang lui revint à l’esprit et il se demanda comment il était possible que Dieu fut mêlé à la fois au grandiose le plus merveilleux et au sordide le plus abjecte.

 

Un soir qu’il avait jeté un œil à ses e-mails, Éric Blanchart, se retrouva sur internet à prendre connaissance d’un document envoyé par une de ses collègues. Un message s’afficha sur son écran : « Je sais que vous cherchez à savoir qui je suis ». Il pensa naturellement qu’il s’agissait encore d’une pub, et comme il n’avait aucune envie de perdre se temps à savoir de quel produit il pouvait s’agir, il ferma son ordinateur portable.

 

Le lendemain, il lut un nouveau message : « Je ne suis ni bon, ni charitable, ni juste ; je suis la beauté, le chaos et le hasard ». Il pensa que les publicitaires « poussent le bouchon un peu loin » et qu’il pourrait y avoir des gens un peu chatouilleux sur le principe de la religion, blessés de voir ainsi Dieu mis à toutes les sauces. Sans doute s’agissait-il d’une pub pour le « Caprice des Dieux » ou pour un quelconque fromage. Il se serait désintéressé immédiatement de cette publicité, si n’était apparu un nouveau texte : « Je vous ai bien eu ! Il ne s’agit nullement d’un fromage ! ». En lisant cela, le jeune homme se dit que les publicitaires sont vraiment très forts pour anticiper ainsi la réaction des consommateurs et piéger les gens. Comme il y avait une boite de dialogue, il répondit : « vous m’avez bien eu, mais vous n’aurez pas le dernier mot car je vais fermer immédiatement mon ordinateur ! » Avant même qu’il ne puisse cliquer sur son clavier, il eut la surprise de voir s’afficher en une fraction de seconde :

- Encore perdu ! je ne fais pas de la pub ! j’essaie seulement de dialoguer avec les humains, ce qui est pour moi très compliqué, vu que je n’ai absolument rien de commun avec vous. Mais je viens de découvrir internet qui me donne l’occasion, pour la toute première fois de communiquer avec vos semblables ?

- Comment faites vous pour taper si rapidement ? demanda-t-il, intrigué.

- Voyons, jeune homme, réfléchissez : je n’ai nul besoin de taper ! Ce qui s’affiche sur votre écran est la transcription instantanée d’une pensée ondulatoire purement conceptuelle. Je sais que vous ignorez beaucoup de choses, comme par exemple la matière noire dont je procède, mais vous ne pensez quand même pas que je suis un être qui vous ressemble… avec des doigts ? Quelle idée saugrenue vous faites-vous donc de Dieu ?

- Hé bien… celle que nous avons apprise… par la Bible ou le Coran !

- Vous plaisantez ! ces vieilleries auraient-elle encore cours ?

- Plus que jamais… ces livres sacrés ne transmettent-ils pas la parole de Dieu ?

- Vous vous moquez ? Que vos semblables aient pu croire aux extravagances qu’ils contiennent en des temps obscures où régnait l’ignorance est excusable ; aujourd’hui, ce ne l’est plus. N’avez-vous pas découvert un cosmos incommensurable avec ses milliards de galaxies renfermant des milliards d’étoiles ? Pensez-vous sérieusement que cet univers qui dépasse largement votre pauvre entendement soit compatible avec l’étroitesse de vue et l’archaïsme des textes dont vous ma parlez ? En un mot que ceux-ci, avec leurs histoires de bédouins et de turpitudes domestiques, puissent transcrire, d’une quelconque manière, la plus infime indication ayant quelque chose de commun avec moi ? Ne voyez-vous pas entre moi et ces vieilleries une inadéquation absolue ?

- Il y a pourtant beaucoup de gens très convenables qui y croient et qui respectent scrupuleusement les préceptes divins transmis par les prophètes…

- Quels prophètes ? Sachez que je ne me suis jamais adressé à aucun prophète ! Avant de découvrir internet, je n’avais même aucun moyen de communiquer avec votre espèce !

- J’ai pourtant toujours entendu parler des anges, ne sont-ils pas des messagers célestes ? L’ange Gabriel, par exemple. C’est lui, je crois, qui a fait l’annonce à la vierge et surtout qui a dicté le Coran à Mahomet…

- Mais mon pauvre ami, les anges sont une pure invention de ceux qui voulaient impressionner leurs dupes. Ne me dites pas qu’on croit encore à ces intermédiaires ailés qui défient les lois de la physique ? Quant à ce Mahomet, j’ai une certaine admiration pour lui : c’était un chef de guerre supérieurement malin ! Ce qu’il inventait était si merveilleux et astucieux pour l’époque que tout le monde y croyait ! C’était ce que vous appelleriez aujourd’hui un pervers narcissique à tendance notoirement paranoïaque. Il a été infiniment plus efficace que le pauvre Jésus ! Vous connaissez bien Mahomet ?

- Non pas vraiment, en fait je ne connais pas grand chose en matière de religion…

Tant mieux, votre jugement en sera d’autant moins perverti. N’avez-vous pas remarqué combien il est surprenant que les humains, qui ont pourtant un si gros cerveau s’en servent si mal ? Et même que des gens intelligents qui ont la foi s’ingénient à défendre des idées qui défient la logique et le simple bon sens ? La sacralisation, c’est le piège suprême dans lequel ils tombent comme des mouches ! On ne sacralise les choses que pour leur conférer des vertus qu’elles n’ont pas, mais qu’on a besoin de voir reconnues par les autres !

- Il y quand même des choses sacrées, par exemple les religions…

- Erreur, jeune homme ! ce ne sont pas les religions qui mériteraient d’être sacralisées, mais la liberté qu’on se reconnaît d’en avoir ou pas ! La sacralisation, Mahomet il a compris l’astuce mieux que quiconque, et avec quel opportunisme, du grand art ! De plus il a eu beaucoup de chance ! infiniment plus que l’autre… celui qui avait une petite moustache rigolote, comment s’appelle-t-il déjà ?

- Je ne  vois pas du tout...

- Voyons, celui qui a écrit Mein Kampf… ! Lui n’a pas eu autant de chance et voyez-vous, si Mahomet avait perdu ses guerres, on ne parlerait plus du Coran aujourd’hui ; de la même manière, si le moustachu avait gagné la sienne, vous auriez eu un nouveau livre sacré pour le prochain millénaire.

 - Excusez-moi, j’ai vraiment du mal à vous suivre…

- Mais si, vous êtes un garçon intelligent ! Vous allez comprendre… pourquoi les gens ont cru aux discours des prophètes ? à cause des miracles et de tout le merveilleux qu’ils y ont mis ! Le problème c’est que, dès qu’on est en mesure de prouver que les miracles annoncés sont pures fantaisies, non seulement ils ne fortifient plus les discours des prophètes, mais ils en ruinent la crédibilité ! Par exemple, se recommander de votre ange Gabriel, avant ça faisait sérieux ! Aujourd’hui ça devrait rendre méfiant car tous les messages qui en dépendent s’avèrent de pures fables ! Ah les humains, vous êtes d’une inconséquence désespérante ! je me demande quand vous cesserez de vous conduire comme des enfants cruels et arriérés ?

- Vous y allez fort…

- Mais non, mon jeune ami. La logique (qui, comme les lois de la physique, s’applique à vous comme à moi) exige que si les prémices d’un discours sont erronées, le discours entier devient faux. Tirez-en vous même les conséquences…

- Pourquoi me racontez-vous tout cela ?

- D’abord parce que vous vous êtes posé la question judicieuse de l’inadéquation absolue ! Mais aussi et surtout par jeu et pour le pur plaisir parce que, à la longue, le silence des espaces infinis est parfois monotone…

 

Lorsqu’il se réveilla, le lendemain matin, Éric Blanchart avant mal à la tête et il se sentait fatigué, comme s’il avait passé une mauvaise nuit. Il constata que son ordinateur portable, qu’il avait dû laisser ouvert à côté de lui sur le lit en s’endormant, s’était mis en veille. Il n’avait pas encore la conscience très claire, pourtant le surprenant dialogue qu’il avait eu avec Dieu lui revint immédiatement à l’esprit. Devant l’impossibilité de la chose, il souria en pensant qu’il avait vraisemblablement rêvé et que son pauvre cerveau mélangeait le réel et le rêve. Machinalement, il cliqua sur le clavier et l’écran s’éclaira : il n’y avait pas sur son ordinateur la moindre trace d’un quelconque dialogue. Il y avait juste un dossier dans lequel il avait placé quelques notes. Cependant, l’une d’entre elles attira son attention car il était sûr de ne pas l’y avoir introduite :

«  Croire en Dieu pour les adultes c’est comme croire au père Noël pour les enfants. La grande différence c’est que les enfants finissent toujours par s’apercevoir que ce n’est pas lui qui amène les cadeaux ».

 

Jacques NOZICK

 

 

 

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : papierlibre
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Mercredi 2 mars 2011 3 02 /03 /Mars /2011 19:28

 

 

 

 

Le soleil commençait déjà à décliner sur l’horizon. Une brise légère faisait oublier la chaleur du jour. Les passagers s’étaient rassemblés sur le pont pour admirer la manœuvre du navire quittant majestueusement son mouillage. Chacun pouvait à présent percevoir le ronronnement rassurant de la puissante machine et s’adonner à ces tranquilles plaisirs ainsi qu’à la douce oisiveté qui caractérisent les croisières les plus agréables.

 

Curieusement, ce jour-là, on n’entendit pas la musique habituellement diffusée lors des départs. De plus, celui-ci eut lieu curieusement quinze minutes avant l’heure officiellement prévue. S’en rendant compte, le capitaine furieux appela aussitôt la passerelle :

-       Quel est le crétin qui vous a autorisé à partir ?

-       Mais, commandant, c’est vous…

-       Et en plus, vous vous fichez de moi ! appelez-moi immédiatement les officiers de service, je veux tout le monde à la passerelle dans les cinq minutes !

 

Lorsque le commandant arriva, en même temps que le chef mécanicien, il n’y avait encore que les deux officiers stagiaires qui venaient de se faire houspiller.

-       Vous vous rendez compte, lança-t-il, ces jeunes cons ont fait partir avec un quart d’heure d’avance et sans prévenir personne !

-       Mais qu’est-ce qui vous a pris ? demanda le chef.

-       En vingt ans de carrière, reprit le comandant, je n’ai encore jamais vu ça ! Et en plus, alors que nous venons à peine de partir, ils ont déjà mis le pilote automatique ! Dans un coin pareil, c’est de la folie ! Je vous répète : qui vous a permis d’appareiller ?

-       Vous commandant… balbutia l’un des deux élèves officier.

-       Je confirme commandant, dit l’autre, avec une certaine assurance, nous avons même été surpris, vous avez dit exactement : « Les chaloupes sont remontés, nous partons avec quinze minutes d’avance. Il faut  toujours gagner du temps ». Francis et moi nous étions inquiets, mais nous avons pensé que vous vouliez nous tester dans des circonstances imprévues. C’est pour ça que nous n’avons pas demandé confirmation.

-       Moi ? je vous ai dit ça ?

-       Oui commandant, confirmèrent d’une même voix les deux élèves officiers en regardant le capitaine droit dans les yeux.

Il y avait un tel accent de vérité dans leur déclaration que tous les officiers observèrent en silence le commandant qui s’assit alors dans un fauteuil en s’épongeant le front. Puis on entendit une voix étranglée dire :

-       Chef, le pilote automatique… je ne peux pas reprendre en manuel.

-       Voyons c’est impossible, essayer de nouveau !

-       J’ai fait trois fois tentatives, mais le pilote reste connecté.

-       Commandant, dit un élève officier, sachez que ce n’est pas nous qui avons ordonné de remonter l’ancre, nous avons supposé à ce moment qu’il existe une procédure que nous ignorions, d’autant que la manœuvre a été intégralement exécutée en automatique. En plus, l’écran du superviseur affichait en gros : « Ne vous inquiétez pas, tout est sous contrôle ».

 

Surpris par cette curieuse révélation, le second capitaine, en charge de la sécurité à bord, se précipita vers l’un des ordinateurs de la passerelle. Il essaya vainement d’entrer dans le menu de commande du superviseur. Tous ceux qui étaient présents s’approchèrent de l’écran. Au bout d’un long moment le second déclara :

-       Je ne le comprends pas, tout à l’air de bien fonctionner, les paramètres sont normaux, idem pour la machine et les équipements techniques.

-       Alors, où est le problème ? demanda le chef.

-       Le problème, c’est qu’actuellement X15 pilote seul le bateau et… que je n’arrive pas à le déconnecter. Appelez le lieutenant Marc : il connaît parfaitement le système, il a participé à son installation. Il devrait arranger ça rapidement.

 

En attendant le lieutenant, l’officier responsable de la navigation vérifia que la route suivie était correcte et que l’on venait de sortir de la zone dangereuse. Dès son arrivée, le nouveau venu fut mis au courant, mais il n’eut pas l’air de s’affoler. Il se mit à pianoter sur le clavier, tout en se parlant à lui-même ou à son ordinateur :

-       Hé alors, on rechigne? Des caprices maintenant… pourtant aucune anomalie…  c’est bizarre, dit le lieutenant dont le visage se figea soudain.

-       Expliquez-vous donc ! lui intima le commandant.

-       Vous savez que les automates, anciennement indépendants et dédiés à des activités distinctes comme la climatisation, la machine ou la détection incendie sont désormais organisés en réseaux et supervisés par X15. L’objectif étant de sécuriser les manœuvres et d’automatiser certaines d’entre elles, quand nous le décidons...

-       Nous savons tout cela ! dit le second.

-       Le problème, poursuivit le lieutenant Marc, c’est que présentement… ce n’est pas nous qui avons décidé et que X15 a pris intégralement le navire sous son contrôle ! comme pour un avion sous pilote automatique. En général ça fonctionnerait plutôt bien, d’ailleurs, regardez ce qui est affiché à l’écran, ça rassure : « Ne vous inquiétez pas, tout est sous contrôle ».

-       Lieutenant, j’apprécie énormément votre humour mais je préférerais que vous mettiez hors service ce superviseur ! après tout ce n’est qu’un ordinateur, si vous coupez son alimentation électrique, il s’arrêtera !

-       Oui, mais… seulement au bout de deux semaines car il est alimenté via des batteries. C’est archi sécurisé. Sur tous les sites sensibles, comme les banques… on a même la possibilité de recourir à une fonction de « back up » : en cas de défaillance de X15, un ordinateur de secours pourrait se substituer à lui, à distance…

-       Ne parlez pas de malheur ! soupira le commandant, que pouvons-nous faire concrètement ? 

-       Nous pouvons vérifier l’état de son fonctionnement et les routines en cours. On peut aussi lui poser des questions, par exemple : quels sont les paramètres de navigation en cours ?

 

Alors dans un silence impressionnant, tous observèrent le lieutenant Marc taper sa question. Instantanément s’afficha : la direction et la force du vent, le cap, l’état de la mer ou la vitesse du bateau. Puis il opta pour « synthèse vocale » et « voix du commandant «  et tapa :

-       Pourquoi être parti plus tôt ?

-       Programme de rationalisation, gagner du temps, annonça la voix du commandant à peine altérée, en provenance des haut-parleurs.

-       Quel est ce programme? Interrogea le lieutenant.

-       Sous programme XX32-2412, dit encore la drôle de voix du commandant, vérification des procédures, performances des intervenants, suppression des opérations inutiles. Aujourd’hui j’ai validé un départ pour simuler la suppression de la musique.

-       La musique ! nous sommes en plein délire ! rugit le commandant d’une façon qu’aucun ordinateur n’aurait su imiter.

-       Ça peut effectivement sembler étrange, s’excusa le lieutenant, mais X15 ne sait pas encore bien faire la différence entre les choses importantes et celles accessoires. Il y a d’ailleurs une table qui permet de pondérer chacune des fonctions. Comme il a dû constater que la musique était associée aux départs, il a voulu évaluer ce qui se passerait si elle était supprimée. Evidemment, ça peut sembler absurde…

-       C’est le moins qu’on puisse dire, l’interrompit le capitaine, conclusion : nous disposons de cinq heures avant la prochaine escale et avant la catastrophe. Je vous rappelle au cas où vous l’auriez oublié, que nous avons un millier de personnes à bord et qu’en cas d’avarie, je ne suis même pas sûr, qu’on puisse lancer l’abandon. Il nous faut sortir de ce cauchemar ! et vite !

-       Il me semble, dit le chef, que le superviseur ne sait pas non plus faire la différence entre une simulation et la réalité. Je me demande comment il a pu lancer tout seul une procédure de départ ?

-       Il en a tous les moyens, dit le lieutenant, il connaît parfaitement les messages correspondant aux procédures types, il synthétise la voix du commandant… Pour être franc, je redoute qu’il ne sévisse à nouveau… Il faudrait le déconnecter avant que les passagers s’aperçoivent de quelque chose d’anormal à bord, sinon…

-       … ce sera la panique, compléta le second.

-       L’ennui, c’est qu’il se trouve dans le rack des serveurs informatiques dans un endroit entièrement bouclé. Je viens de faire vérifier : les portes sont verrouillées, il va falloir les défoncer ou les découper au chalumeau.

-       Au chalumeau, vous n’y pensez pas ! Pour déclencher une alerte incendie, ce serait malin !

-       Mais comment un truc aussi dingue est-il possible ? dit le capitaine.

-       Ce système, répondit le chef mécanicien, ne fonctionne pas comme un simple ordinateur, son intelligence artificielle lui permet un auto apprentissage…

-       A propos, chef, intervint le lieutenant Marc, j’ai eu ce matin deux messages. Le premier disait : « auto apprentissage terminé - phase de simulation engagée », et le second : « Ne  vous inquiétez pas, tout est sous contrôle ». Je n’ai pas réagi car je ne pouvais pas imaginer ce qui allait se passer.

 

Le chef mécanicien descendit aussitôt pour trouver un moyen d’entrer dans l’espace sécurisé. On imagina de défoncer la porte avec un cric arque bouté sur la cloison, mais celle-ci se révéla trop faible. Le plus raisonnable était de s’introduire par la grille de ventilation. On trouva bientôt un marin philippin de petite taille qui pu pénétrer dans le local, mais il fut difficile de lui expliquer, dans un anglais qu’il maîtrisait mal, quels câbles déconnecter sans déclencher d’alarmes. Plus de deux heures s’étaient déjà écoulées. On pensa un instant arrêter la machine en coupant manuellement l’arrivée de carburant, mais il parut difficile d’expliquer aux passagers la raison d’un arrêt, la nuit, en pleine mer, avec une houle risquant de faire rouler exagérément le bateau devenu non manœuvrant.

 

Pendant ce temps, le service d’animation, pour occuper les passagers de manière à ce qu’ils ne se rendent compte de rien, annonça un apéritif gratuit qui permit d’arriver agréablement jusqu’à l’heure du repas. Le diner fut particulièrement joyeux et insouciant. Seule la table du commandant resta désespérément vide. Plus tard, dans la salle de spectacle où un film devait être projeté, un léger incident passa complètement inaperçu : sur le grand écran s’afficha un message anodin : « rassurez-vous, tout est sous contrôle ». On débrancha alors le projecteur et l’animateur expliqua qu’il y avait juste un problème avec la vidéo et qu’en remplacement on allait organiser un super jeu avec une semaine de croisière à gagner. Les passagers semblèrent ravis de cette distraction inattendue.

 

Dans les entrailles du navire, pour les officiers rassemblés dans la coursive, devant la porte close du local informatique, l’inquiétude devenait palpable. Ce n’est finalement qu’au bout de trois interminables heures de travail que X15 fut mis hors de service. Cependant, comme un animal blessé qui essaie de prolonger son agonie, il continua désespérément à afficher : « simulation en cours – problème de réseau ». Puis il y eu un autre message : « option conseillée : redémarrer immédiatement X15 ». Tous regardèrent clignoter l’écran un long moment. Puis le commandant se leva et dit sèchement :

-       Merci messieurs. Vous continuerez à jouer un autre jour. De préférence lorsque nous serons à quai. L’incident est temporairement clos ! Arrivée dans moins de deux heures. Pas un mot sur ce qui vient de se passer ! Je n’ai aucune envie de nous voir dans les journaux sous un titre du genre : « Le scandale du bateau fou ! ».

-       Rassurez-vous, dit le second qui avait repris des couleurs, ça ne risque pas… personne de sensé ne pourrait croire à un histoire pareille !

 

Le soir même, le chef mécanicien envoya au bureau d’études responsable de l’ingénierie et de l’intégration de X15 le message suivant :

« Est-il possible que le superviseur, après sa phase d’auto apprentissage, puisse décider seul de prendre le contrôle du navire en croyant faire une simulation et que, de surcroît, il interdise toute intervention ou déconnexion ? ».

 

La réponse des ingénieurs ne se fit pas attendre :

« Chef, vous devriez vous reposer un peu et ne pas lire trop de science-fiction ! Rassurez-vous, tout est sous contrôle… ».

 

 

 

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Au fil des mots
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Mercredi 2 mars 2011 3 02 /03 /Mars /2011 19:26

TINTIN

 

Comme il était interdit de faire du bruit pendant la sieste de papi, qu'il faisait trop chaud pour aller jouer dehors, et qu'il se considérait trop grand pour faire la sieste, Clément traînait silencieusement dans la maison. Ce jour là, le hasard l'amena devant la bibliothèque de ses grands-parents où sont entassés un nombre considérable de livres aux titres incompréhensibles. Clément, qui avait appris à lire deux ans auparavant, se demandait pourquoi les grandes personnes accumulent tant d'ouvrages si laborieux à déchiffrer.

 

Les seuls lui paraissant dignes d'intérêt étaient ceux sur les dinosaures ou les châteaux, à cause des images. Il y avait aussi les albums de Tintin qu'il lisait avec son grand-père, en partageant les bulles : Papi assumant évidemment les grosses et lui les petites, plus faciles à lire. Il sélectionna : « Le crabe aux pinces d'or » parce que le titre lui semblait prometteur et, se calant bientôt confortablement par des coussins, il se plongea dans la découverte des aventures de l'astucieux petit reporter. Le début fut facile, d'autant qu'il sauta au passage quelques bulles un peu trop grosses. Cependant, au bout de dix minutes, ne comprenant plus vraiment l'histoire, il fut contraint de venir à bout d’une énorme bulle de neuf lignes. Les images commencèrent bientôt à se brouiller devant ses yeux et il se produisit quelque chose d'inhabituel. : le petit personnage de la bande dessinée lui fit un grand sourire et lui dit  gentiment :

- désolé pour les grosses bulles... Tu n'aimes pas trop, n'est-ce pas ?

- oui, c'est fatigant à lire, surtout qu'il faut aussi comprendre en même temps.

- bon, puisque nous ne sommes que tous les deux et que ton grand-père dort, je vais t’aider un peu. Pour que tu ne sois plus obligé de lire, je vais te faire rentrer dans notre histoire.

- c'est-à-dire...

- tu n'aurais quand même pas peur de m’accompagner dans mes aventures ?

- c'est que je ne connais pas cette histoire… On pourrait peut-être en choisir une autre que j'ai vue avec papi.

- Clément, tu me déçois ! D'abord tu as déjà huit ans, ensuite quel intérêt aurais-tu de participer à une aventure dont tu connais déjà la fin par cœur?

- toi ne risques rien : tu es le héros, et tu t’en sors toujours.

- je reconnais m'en sortir plutôt bien, même dans les situations extrêmes.

- toi, tu sais faire tellement de choses : piloter les avions, les bateaux, et puis tu es bricoleur. En plus tu parles toutes les langues...

- pas toutes, reconnut Tintin modestement, je n'ai été traduit qu’en 18 langues.

- ce doit être merveilleux de vivre toutes ces aventures... le capitaine Haddock, les Dupont…

- parlons-en de ces deux abrutis, ils sont tellement stupides que j'ai souvent envie de les planter en plein milieu de l'histoire. Quant à l'autre ivrogne, il sent tellement l'alcool que j'ai parfois envie de sortir des dessins. Pourtant, je suis obligé d'aller jusqu'au bout des aventures. Tu sais, être un héros comme moi, c'est une énorme responsabilité. J'aimerais beaucoup mieux être un petit garçon comme toi !

- pour moi non plus, ce n'est pas toujours drôle : mon grand-père m'oblige à ranger mes jouets, à manger, à me laver... J'ai une sœur qui est voleuse et menteuse...

- Moi je n'ai personne, je suis seul, toi tu as des grands-parents, une sœur, un papa, une maman, un chat... une vraie famille !

- et Milou alors ?

- un chien, tu parles d'une famille. Moi, je donnerais n'importe quoi pour avoir une sœur, une mère ou une mamie. Toi tu as tout cela et même en plus, je crois une amoureuse.

- heu...

- moi quand je rentre à Bruxelles,  personne ne m’attend. Entre mes quatre murs, je suis souvent désespéré et je me dis : « quand Hergé va-t-il enfin me laisser souffler quelque temps ou me faire rencontrer une jolie fille ».

- Hergé ?

- c'est celui qui m'a créé.

- c'est votre père ?

- pas du tout, je ne suis que sa créature, juste un dessin sur du papier. Regarde, toi par exemple, tu peux parler simplement avec des paroles.  Moi, tout ce que je dis dois être mis dans des bulles, c'est très pénible de parler en bulle.

- surtout les longues !

- les courtes ce n’est pas mieux ! Tu commences à parler : bulle. Tu hésites de nouveau : une bulle se forme. Tu poursuis : une nouvelle bulle s'ouvre et le pire n'est pas là.

 

Tintin resta silencieux quelques instant. Il semblait triste. Il refit alors une bulle qui semblait vide mais dans laquelle on devinait un gros chagrin.

- il y a une chose merveilleuse que je ne connais pas. Plus je l'imagine et plus elle me manque. Une chose à laquelle je n'ai jamais eu droit mais qui est essentiel pour aider  les gens à vivre.

- c'est quoi ? Demanda Clément

- c'est ce qui donne à la vie de toute sa saveur. C'est un sentiment délicat parfois léger, parfois puissant... Mais il est comme la jeunesse ou la santé : c'est quand on les perd qu'on commence à s'apercevoir qu'on les avait. Tu ne devines pas ?

- l'argent, suggéra Clément

- mais non, l'argent moi je n'en ai pas besoin, je ne paie jamais rien car je suis le héros, je ne mange pas, je ne bois pas sauf parfois quand mes aventure m'amène dans le désert. En fait, je n'ai aucun besoin matériel.

- la gloire peut-être ?

- encore moins ! La gloire, la notoriété je les ai déjà, je suis un personnage universellement connu. Imagine un instant que je me promène dans la rue, n'importe où sur l'un des cinq continents. Je serais immédiatement reconnu de tous !

- alors tu ne trouves pas, c'est la tendresse voyons ! J'imagine qu'elle a la douceur du lait, le goût du miel, un parfum de violettes.

 

Tintin lui expliqua des choses incompréhensibles. Il lui dit combien il regrettait de n'avoir jamais été enfant, combien il aurait aimé devenir vieux au lieu d'être condamné à rester un éternel jeune homme dont les aventures finissent toujours bien.

 

Il se produisit alors quelque chose d'étrange et d’infiniment agréable : Tintin qui semblait n'avoir plus rien à dire, réintégra sa bande dessinée à la page trente huit, cependant que Clément ressentit la caresse d'une main dans ses cheveux et la voix de sa mamie qui lui disait doucement :

- c'est bien, mon chéri, d'avoir fait une petite sieste. Papi est déjà dans le jardin, et moi je t'ai fait une belle tarte pour ton goûter.

 

Alors Clément vint se blottir contre sa grand-mère qu'il serra très fort de ses petits bras. Submergés par ce qui manquait tant au héros de l’album, il aperçu aussi que la tendresse avaient aussi une douce odeur de tarte aux pommes.

 

Jacques NOZICK

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Loisirs et détente
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Mercredi 2 mars 2011 3 02 /03 /Mars /2011 19:23

Les voix du seigneur

 

Marc et sa femme n’avaient jamais regretté d’avoir emménagé dans cet appartement près du cimetière, quelques années auparavant. Non seulement le voisinage était des plus tranquilles, mais il y avait de beaux arbres et les chants d’oiseaux à la belle saison. Alors qu’il venait à peine de prendre sa retraite, sa femme était tombée malade. Elle mourut au printemps. De son appartement, Marc pouvait voir sa tombe qu’il fleurissait avec soin. Il y avait aussi les allées et venues des familiers du cimetière et les enfants du voisinage qui venaient s’y amuser le mercredi. Généralement leurs jeux étaient tranquilles, mais ce jour là, il observa un curieux manège. Les gamins prenaient précautionneusement les fleurs de certaines tombes, pour les transporter sur d’autres. Adorant les enfants, et  n’ayant aucune envie de les houspiller, il les regarda faire avec indulgence, y compris quand ils déménagèrent presque toutes les fleurs de son épouse. Il pensa cependant à un innocent stratagème susceptible de les faire renoncer à leur petit jeu.

 

Le lendemain matin, il se rendit dans l’entreprise où il avait si longtemps travaillé comme ingénieur électronicien. Il salua ses ex collègues et en profita pour demander au labo quelques composants et des schémas dont il avait besoin. Il se mit alors à bricoler joyeusement un émetteur – récepteur. Quatre jours plus tard, il faisait ses premiers essais. La qualité du son se révéla excellente et la portée largement suffisante pour atteindre les tombes les plus éloignées. Il peaufina les réglages et ajouta un filtre pour limiter les aigus. Il en résulta une sonorité singulière, anormalement grave, qu’il trouva parfaitement propice à l’ambiance d’un cimetière. Le plus délicat pour lui fut de créer un compartiment étanche au fond d’une jardinière à fleurs surélevée par des pieds, détail intéressant permettant, en perçant un trou au fond, d’incorporer en toute discrétion un haut-parleur. Le mercredi suivant, tout était terminé.

 

Dès l’ouverture du cimetière, il déposa la jardinière ainsi équipée sur la tombe et attendit les gamins, riant par avance de la petite blague anodine qu’il avait imaginé leur faire. Hélas, sans doute occupés à d’autres jeux, ceux-ci ne vinrent pas. Mais comme il avait hâte d’expérimenter son dispositif, et qu’il était d’humeur badine il profita qu’une dame passait devant la tombe pour lui dire simplement : « Bonjour Madame ! ». La passante s’immobilisa pour découvrir qui la saluait ainsi, mais ne voyant personne, elle poursuivit son chemin. Alors Marc lui dit : « Au revoir et bonne journée ! ». A la distance où il se trouvait, il ne put voir les réactions sur son visage, il constata seulement qu’elle pressa l’allure. Pour être sûr du fonctionnement de son appareil, il renouvela l’expérience plusieurs fois. Il constata que les réactions étaient assez diverses et pouvaient aller de la crainte ou la surprise à l’indifférence. Il y eut même une gentille petite vieille qui se mit à discuter de la manière la plus naturelle :

-       C’est qui ? demanda-t-elle.

-       Le bon Dieu, répondit-il pour lui faire plaisir.

-       Pas possible ! alors c’est que j’entends des voix, comme Bernadette ou alors c’est mon truc-là qui ne marche plus !

-       Vous avez des problèmes avec votre sonotone ?

-       Oui, même  que des fois il fait du bruit, c’est pénible, et en plus ça coûte des sous !

-       Vous n’avez pas peur de parler au bon Dieu ?

-       La belle affaire, ça fait des années que je vous parle! c’est le père Lefranc, notre curé qui va être surpris quand je vais lui raconter.

-       Faudrait peut-être mieux ne pas lui dire, suggéra la voix, il risque d’être un peu jaloux…

-       Mais non, c’est un brave homme, par contre… ma voisine Lucienne, ajouta-t-elle malicieusement, elle va en faire une tête !

La vielle dame haussa les épaules, repris son cabas qu’elle avait posé à terre et se remit à trottiner comme si de rien n’était.

 

Le mercredi suivant les enfants étaient enfin de retour. Lorsqu’ils passèrent devant la tombe, leurs piaillements s’arrêtèrent lorsqu’ils entendirent :

-       Bonjour les enfants, j’espère que vous n’allez pas faire de bêtises aujourd’hui ! Dites-moi d’ailleurs : pourquoi avez-vous déménagé autant de pots de fleurs, il y a quinze jours ?

-       … à cause des tombes qui n’ont jamais rien, balbutia l’un des plus courageux, c’est pas juste, y a des morts qui sont pas assez chanceux pour avoir des fleurs…

-       Si je comprends bien, vous avez voulu faire une bonne action : retirer les fleurs là où il en a trop pour les mettre là où il n’y en a pas… ça va pour cette fois mais ne recommencez pas ! Vous pouvez aller jouer… et promettez-moi de ne dire à personne que vous avez discuté avec le bon Dieu.

Les petits promirent allègrement tout ce que l’on voulait. A ce moment précis arriva Mademoiselle Morin qui n’aime guère les enfants. Elle s’offusque de les voir traîner dans le cimetière et, à chaque fois qu’elle peut, elle les menace de son parapluie ou leur crie dessus. L’ex ingénieur ne put résister au plaisir de prendre la défense des gamins et lança :

-       Alors Mlle Morin, à vous toute seule vous faites autant de bruit que toute cette bande de chenapans ! si vous continuez vous allez réveiller les morts !

Les gamins qui connaissaient trop bien la dame, s’enfuirent comme une volée de moineaux pour aller recevoir leur leçon de catéchisme. La dame regarda alors autour d’elle pour voir qui se moquait ainsi.

-       Ne cherchez pas Mlle Morin, repris suavement la voix, c’est le bon Dieu en personne qui vous parle ! n’ayez pas peur, si je m’adresse à vous c’est parce que vous êtes une bonne croyante. Vous commettez pourtant un bien méchant péché : l’intolérance! et ça je n’aime pas du tout, surtout quand vous grondez ces pauvres petits. Moi, je suis si heureux quand ils viennent apporter un peu de gaîté à ce triste cimetière. Alors, pour l’amour de moi, je vous prie, ne recommencez plus ! allez en paix Mlle Morin !

Elle fit un signe de croix et détala.

 

Deux heures plus tard, il se passa quelque chose d’inattendu : les gamins revinrent accompagnés d’une femme entre deux âges qui paraissait n’être venue qu’à contre cœur. Ils semblaient particulièrement excités, mais Marc ne put capter leurs vociférations que lorsqu’ils furent à proximité de la jardinière :

-       Pourquoi m’amenez-vous ici ? disait la femme, je vous répète que le cimetière n’est pas un endroit pour les enfants !

-       Madame, on n’a pas le droit de dire ! protesta un gamin.

-       Il y a eu un miracle ! insista un autre.

-       Arrêtez de vous moquer de moi ou je vais être obligée de prévenir vos parents !

-       Mais madame, c’est vrai, on vous jure que c’était un miracle !

Voyant que les enfants allaient perdre la partie, Marc brancha le micro et murmura d’une voix d’outre-tombe :

-       Vous ne croyez donc pas aux miracles ? Auriez-vous perdu la foi ?

-       Vous voyez, madame qu’on n’a pas menti ! s’écrièrent les enfants en sautillant joyeusement.

-       Si c’est une plaisanterie, elle est de mauvais goût ! dit la femme en jetant un regard circulaire.

-       Comment ! vous enseignez le catéchisme et vous ne croyez pas aux miracles quand vous en voyez un ? c’est surprenant… continua la voix.

-       Vous êtes qui ? demanda la dame en essayant vainement de deviner d’où provenait le son.

-       Mais madame, c’est lui ! c’est le bon Dieu ! crièrent les gamins comme s’il s’agissait d’une évidence absolue.

 

Heureusement, les enfants agglutinés autour d’elle, l’empêchèrent de s’intéresser de trop près à la jardinière de fleurs. Marc jugea plus prudent de couper son micro car cette femme avait l’air coriace. Le soir même, en repensant à cette distrayante journée, il se demanda s’il n’avait pas poussé le bouchon un peu loin, en se faisant passer pour Dieu ? Il se rassura en pensant qu’il n’était là pas plus usurpateur que ceux qui abusent de la crédulité des gens : lui, n’avait d‘autre but que d’amuser les enfants avec un gadget électronique. Il décida pourtant de changer de place l’émetteur-récepteur qu’il transporta beaucoup plus loin sur une autre tombe. Bien lui en prit car, le lendemain, contre toute attente, une délégation de parents visiblement agacés arriva au cimetière. Ils se mirent à fouiller sans ménagement dans les fleurs, les couronnes et autres articles funéraires. Craignant, s’ils poursuivaient ainsi leur recherche qu’ils arrivent jusqu’à son appareil, il téléphona aussitôt à la police  pour les informer que des individus étaient en train de profaner le cimetière municipal. Dix minutes plus tard, ils étaient sur place. Ils exigèrent des explications, mais ce qu’ils entendirent ajouta à la confusion, une altercation s’en suivit. Enfin les supposés délinquants sévèrement admonestés, se dispersèrent et il ne resta plus bientôt que trois personnes remettant en place tout ce qui avait été dérangé. Marc ne put refreiner son envie de brancher le micro et de lancer : « Merci, c’est parfait tout est en ordre ! »

 

L’affaire aurait dû en rester là s’il n’était paru, à la surprise générale, dans le journal local, un article intitulé : « Miracle au cimetière : les gendarmes interviennent ! ». A la manière d’une rencontre sportive, il y était relaté comment une vingtaine de personnes et les enfants du catéchisme, entendaient  depuis quelques temps la voix du Seigneur. Hallucination collective, mystification pour une émission de télé ou vrai miracle ? Le pigiste, auteur de l’article avait eu la sagesse de ne pas conclure. Marc s’aperçu qu’il était dépassé par les évènements ; sa gentille plaisanterie commençait à vraiment mal tourner. Il décida de récupérer aussitôt l’émetteur-récepteur. Il venait à peine de quitter cimetière quand arriva une équipe de la télévision régionale. Elle fut immédiatement submergée par une foule de gens aux avis contradictoires à propos du miracle.

 

On entendit des choses tellement inouïes que Marc commença à s’inquiéter. La situation devenait si incontrôlable, qu’il eut envie de révéler la supercherie, mais il s’abstint, ayant peur d’avoir quelques ennuis. Il était bizarre que dans une petite ville si calme, se produise un tel déferlement de fantasmes. En tant que familier du cimetière, et pour ne pas paraître suspect, il fut obligé de répondre aux questions des journalistes voulant tout savoir des conversations qu’on pouvait entretenir avec le Tout Puissant. Il s’en tira sagement en disant qu’il aurait bien aimé connaitre une telle faveur, mais que, visiblement, Dieu ne semblait s’adresser qu’à ceux qui croient en lui plutôt qu’aux athées de son genre. Un musulman qui intervint après fut moins prudent car il déclara avec véhémence : « ce n’est pas le vrai Dieu car Allah ne parle qu’en arabe ! ». Au journal télévisé régional, le présentateur fit, à propos de cette innocente profession de foi, une remarque de bon sens : « C’est une chance qu’Allah se soit adressé à Mahomet en arabe ! S’il avait utilisé le chinois, quel Coran aurions-nous ? ».

 

Pendant que la ville était sous le feu des projecteurs, il fut même question de lancer via internet, un pèlerinage pour commémorer le miracle. Mais comme Dieu, dans sa grande sagesse ne dédaigna plus se manifester, fusse par personne interposée, on abandonna l’idée. Les journalistes ne tardèrent pas à aller chercher ailleurs un autre scoop tout aussi éphémère. Alors le soufflé médiatique retomba aussi vite qu’il était monté. Cependant, bien après que l’ex ingénieur, eut réfléchi aux dangers de la technique, et prudemment remisé à la cave ses appareils, nombreux furent encore ceux qui continuèrent à entendre les voix du Seigneur.

 

Au bout de six mois, lorsque vint la mauvaise saison, le cimetière retrouva enfin sa triste quiétude.

 

Jacques NOZICK

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Racontez-le moi !
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Mercredi 2 mars 2011 3 02 /03 /Mars /2011 19:21

Aux grands maux, les grands remèdes

 

Les dernières prévisions démographiques étaient accablantes. Les pays riches commençaient à s’inquiéter vraiment de voir déferler chez eux tous ces malheureux fuyant la misère, un dictateur, des persécutions religieuses ou toutes autres formes de folies humaines. Les nantis essayèrent en vain de boucler leurs frontières, mais les clandestins, poussés par la surpopulation  continuaient à affluer comme une inondation qui menace de rompre les digues et s’infiltre inexorablement par les moindres interstices. Les honnêtes gens commençaient à avoir peur. Alors les politiques décidèrent d’organiser  des réunions internationales pour tenter de juguler l’immigration sauvage.

 

On fit appel à des spécialistes de tous bords pour trouver une solution au problème. Les militaires suggérèrent de faire décroitre la population par des moyens qui furent jugés un peu brutaux et expéditifs. Les économistes préconisèrent qu’on aide les pays pauvres à se développer pour que leurs ressortissants restent chez eux. Hélas, ce processus risquait d’être un peu long et surtout personne ne voulut mettre la main au porte-monnaie. Cette solution fut décrétée pure utopie. En désespoir de cause, on consulta des dignitaires religieux très ignorants qui firent de grandes imprécations pour dire, comme d’habitude que « les desseins de Dieu sont impénétrables » (même pour eux) et qu’en conséquence les humains doivent s’y soumettre (c’est-à-dire obéir à leurs dogmes) et s’adonner à la prière en échange d’une hypothétique vie éternelle qu’il ne leur coûtait pas cher de promettre, et  qui, à leurs yeux, réglaient tous les problèmes car, comme chacun sait, le paradis ne connaît aucune surpopulation. 

 

Pour ajouter à la panique naissante, les télés et les journaux publièrent une débauche de sujets sur les risques et les scénarios catastrophes pendant que les politiques s’invectivaient et gesticulaient. Le temps passait et aucune solution ne voyait le jour. C’est dans ce contexte qu’eut lieu la fameuse conférence du professeur Laurent dont toute la presse, qui n’avait guère de sujet plus racoleur à se mettre sous la dent, s’empara avec une avidité aussi surprenante qu’excessive. S’il n’avait d’ailleurs pas été si commenté, décortiqué et si abusément  surexploité, un tel discours, en temps ordinaire eut passé inaperçu. Qu’on en juge par les propos du professeur :

-       « Nous savons aujourd’hui que la lignée homosapiens a failli s’éteindre au début de la préhistoire lorsqu’elle se limita à moins de trente mille individus disséminés sur un territoire immense et hostile. Heureusement l’invention des techniques permirent à nos ancêtres d’échapper à cette extinction, de pouvoir se multiplier et plus tard, envahir toutes les niches écologiques disponibles, en prenant l’avantage sur les autres espèces vivantes. Le seul ennemi de l’homme désormais, le plus cruel, implacable et imprévisible, n’est autre que lui-même. Force est, en effet, de constater que, s’il a réussi à maîtriser de manière spectaculaire d’innombrables techniques, l’humain reste généralement une espèce violente, égoïste, superstitieuse et, ce qui l’a sauvé par le passé : libidineuse. Je sais qu’il est mal vu de rappeler ces caractéristiques archaïques des comportements humains car nos semblables s’illusionnent beaucoup sur ce qui les sépare du règne animal. Le comble étant, comme chacun sait, la prétention extravagante de se croire créé à l’image de Dieu pour se placer ainsi (nul n’est mieux servi que par soi-même) au sommet de la création, dans un univers dont il serait le centre et qui n’aurait d’autre finalité que lui-même et la satisfaction de ses désirs. La réalité est beaucoup moins brillante : l’humain, mises à part les performances de son cerveau, n’est qu’un animal comme les autres, copulant d’une manière frénétique ce qui a provoqué l’explosion démographique que nous connaissons. Tant que la mortalité était importante et que l’espérance de vie ne dépassait pas quelques décennies, tout s’est bien passé : nos semblables pouvaient se reproduire allègrement. Hélas, en guère plus d’un siècle la population humaine a été dangereusement multipliée par dix, et le seul comportement raisonnable serait de stopper cette croissance suicidaire. Hélas, notre culture ne nous a pas préparé à juguler l’explosion démographique. Les controverses du pape à propos du préservatif et des autres moyens contraceptifs en disent long sur cette pensée archaïque qui sévit encore. Il en est de même pour ces économistes à courte vue qui ne trouvent comme remède à la surpopulation qu’une course imbécile à la croissance ou ceux qui pensent que notre planète saurait nourrir quinze milliards d’humains, sans s’interroger pour savoir si cela a un sens ! Le drame est malheureusement que toutes nos pulsions et nos codes sociaux poussent hommes et les femmes à satisfaire leurs désirs sexuels, avec comme résultat ce qu’au 18 ème siècle on qualifiait assez justement de « fatal embonpoint ». Pour freiner cette procréation irréfléchie plusieurs solutions existent, mais celle qui présente le plus d’avantages et le moins d’inconvénients, celle qui est humainement la plus acceptable  car non violente serait de favoriser aussi largement que possible… l’homosexualité ! ».

 

Il y eut dans la salle un grand silence, puis la stupéfaction fut suivie d’un brouhaha confus. C’est alors qu’un individu se mit à réagir bruyamment. Le professeur n’arrivant pas a obtenir le silence, eut l’idée d’inviter le perturbateur à s’exprimer et lui fit porter un micro :

-       « Monsieur, lui dit-il, vous avez parfaitement le droit de ne pas être d’accord et même de donner un avis éclairé sur la question, nous vous écoutons !

-       Votre suggestion, cria l’homme, est intolérable et immorale ! L’homosexualité est un crime condamné par toutes les religions !

-       Admettons, mais avez-vous une solution plus efficace ?

-       Oui, la chasteté ou la stérilisation, voilà des solutions !

-       Je crains, cher Monsieur que la première solution soit inefficace et la seconde encore plus immorale que la mienne car elle constitue une véritable mutilation qu’aucun pays libre ne saurait pratiquer. Si vous n’avez rien à ajouter à votre réprobation, permettez que j’en arrive à la partie la plus intéressante de mon intervention… Je comprends que ma proposition puisse surprendre, et même choquer certains d’entre vous. Je conçois aussi qu’elle mérite réflexion pour pouvoir être mise en application. Pourtant, si on y réfléchit posément, on est obligé de constater qu’il y a eu, depuis un demi-siècle, une évolution considérable des mœurs. Le tabou de la sexualité a énormément reculé, en particulier celui de l’homosexualité, à tel point que de nombreuses personnalités appartenant à tous les milieux, osent désormais afficher leur inclination sexuelle, ce qui était impensable il y a seulement quelques années. La société les reconnaît non plus en fonction de leur sexualité, mais essentiellement en fonction de leurs talents, de leurs qualités humaines. Elle leur accorde même des droits quasi similaires aux couples conventionnels. La raison de cette évolution est la déculpabilisation de la sexualité sous toutes ses formes. Actuellement seules les sociétés les plus archaïsantes condamnent encore l’homosexualité en fonction de dogmes datant d’un autre âge. Les autres, celles qui sont éclairées par la raison, y voient désormais essentiellement une source de plaisir, de fantasmes, d’imagination et de partage ».

 

Plusieurs personnes quittèrent la salle en vociférant pour manifester leur désapprobation. L’une d’elles lança en sortant :

-       C’est honteux ! Les pédés sont des malades ! Vous prônez la perversité, le vice et la bestialité !

-       Mesdames et Messieurs, reprit l’orateur, le qualificatif de bestialité me semble excessif. Ma suggestion va certes, à l’encontre de la culture qui nous a façonnée. La sexualité humaine est fort éloignée de celle des animaux dans la mesure où elle est assortie de sentiments amoureux, de tendresse, de générosité, de fantaisie et de reconnaissance mutuelle. Elle a produit, en outre, cette culture spécifique que constitue l’érotisme. Elle a aussi largement influencé l’art de la séduction par la mode, la recherche esthétique, la poésie et, ce qui fait la gloire de l’espèce humaine : l’imagination, la fantaisie, la curiosité et l’empathie. La vraie question est : est-ce que les conditions sont désormais requises pour que s’épanouisse librement, si nous souhaitons l’encourager, une homosexualité décomplexée qui, à plaisir égal et sans ses inconvénients, remplacera autant que possible l’hétérosexualité ? Certains pensent qu’une telle évolution reste « contre nature » dans la mesure où l’objectif visé n’est pas la procréation. Ceci procède d’une réflexion irrationnelle dans la mesure où ce qu’exige la nature, n’est plus prioritairement la procréation, mais essentiellement pour l’humain : le plaisir, le bonheur, la vie. Qui d’entre nous a jamais fait l’amour en se disant : « aujourd’hui je vais procréer ». Soyons réalistes et honnêtes : seul le plaisir nous guide ! La sexualité, si elle est incontrôlée a comme conséquence funeste de nous faire pulluler comme des rats ! C’est aussi absurde qu’indigne de l’humain. J’ajouterais que si l’homosexualité est mise à la mode, vantée par  les médias, expliquée dans les écoles et par les parents, elle peut devenir prépondérante rapidement. Dans la Grèce antique, elle était la marque d’un comportement aristocratique et d’une certaine élévation morale. Les hommes les plus illustres, comme Alexandre le Grand, s’y sont adonnés avec délice. Cette pratique inhérente à la culture de l’époque, fut jugée utile et honorable. Pourquoi ne le serait-elle pas de nouveau aujourd’hui ? Serait-elle source de moindre plaisir ? Rien n’est moins sûr, interrogez ceux qui la pratiquent, ils vous assureront du contraire ! Ne pourrait-elle avantageusement être favorisée dans les pays où sévit une surnatalité chronique ? C’est plus que probable. N’a-t-on point, en effet, introduit dans ces pays des usages infiniment plus néfastes et pernicieux comme par exemple le tabagisme si nuisible pour la santé, les voitures si polluantes, des idéologies stupides, le téléphone portable et autres gadgets ? Il nous faudra, bien entendu rendre l’homosexualité gratifiante et l’intégrer aux pratiques culturelles, sociales et même religieuses locales. Ceci ne devrait pas être insurmontable. Il suffira d’évoquer la grandeur du siècle de Périclès, la philosophie grecque, la perfection inégalée de leurs kouros, etc. A ceux qui railleront le manque de virilité de certains homosexuels on rappellera que les guerriers se bâtant aux côtés de leurs amants étaient les redoutables. A ceux qui opposeront des préceptes religieux, on invoquera le magnifique commandement de Jésus : « aimez-vous les uns les autres ». Sachant le génie des publicistes pour faire vendre n’importe quoi et surtout ce dont les gens n’ont aucun besoin, on imagine assez bien qu’ils seront capables de promouvoir la pédérastie comme phénomène de mode, et comme prétexte à conquérir les nouveaux marchés induits par une population homosexuelle de plus en plus considérable ».

 

L’orateur s’interrompit pour se désaltérer. L’assemblée resta silencieuse quelques instants. Puis un homme demanda la parole :

-       Je dois reconnaître que vos arguments ne manquent pas de bon sens. Surtout lorsqu’on sait combien que nos semblables sont malléables et enclins à suivre les modes les plus saugrenues ou des idéologies bizarres. Cependant si, dans la recherche du pur plaisir, l’homosexualité venait à détrôner l’hétérosexualité, la limitation de la population risque de devenir excessive et mettre en péril la survie même de l’humanité, à moins de recourir à d’autres modes de reproduction que celui si naturel et agréable que nous connaissons ?

-       Cher Monsieur, je crois que ce risque est loin d’être fondé. Même s’ils devenaient minoritaires, il restera toujours assez d’hétérosexuels pour faire des enfants. De plus, le nombre des copulations réellement procréatives ne devraient pas énormément baisser, sachant que les statistiques indiquent que 98,5 % des rapports sexuels ne sont productifs que du seul plaisir. Mais surtout, la bissexualité aura de nombreux adeptes et deviendra sans doute la forme la plus accomplie de la sexualité, celle qui offre le plus de diversité et les variantes érotiques les plus judicieuses ».

 

Lorsqu’ils firent écho à ce discours, les journalistes n’eurent pas conscience  des passions qu’ils allaient déchainer autour de ce sujet pourtant vieux comme l’humanité elle-même. Il y eut bientôt une inflation de communiqués, de prises de positions, de déclarations fracassantes. C’était devenu un énorme os que la presse pouvait ronger d’autant que le débat s’auto alimentait, comme une sorte de mai 68 où la liberté de pensée aurait été remplacée par celle d’aimer. L’homosexualité était mise à toutes les sauces ! Les écologistes y voyaient enfin un moyen de sauver la planète. L’institution religieuse découvrait une aubaine pour faciliter le célibat des prêtres. Il fut démontré que Jésus couchait avec Judas (d’où leur petite scène du baiser) et  que Mahomet (qu’on croyait seulement pédophile) n’avait pas été insensible aux charmes d’un jeune chamelier qu’il emmenait volontiers dans sa fameuse grotte pour tromper la vigilance de Kadija (on sait qu’il dû par la suite raconter tout un tas d’extravagance pour justifier ses petites incartades). Des éthologues démontrèrent que le comportement sexuel des bonobos est très en avance sur celui des humains et qu’il n’était pas inutile de s’en inspirer. Des neurologues analysèrent les bienfaits de la masturbation qui apporte beaucoup de plaisir sans les inconvénients. Ils en conclurent unanimement qu’il n’y a aucun mal à se faire du bien soi-même. Les politiques s’emparèrent d’un nouveau slogan : « faites l’amour, pas la guerre ». Les jeunes cadres dynamiques découvrirent les nouvelles règles de la promotion canapé. Les militaires autorisèrent les nouvelles recrues à se  tenir par la main, ce qui apporta un peu de douceur dans les casernes. On retrouva des photos du pape tenant par la taille un autre séminariste. Le présentateur de la météo connut un gros succès lorsqu’il minauda, en commençant son bulletin : « Bonjour mes chéris ! ». Le magazine « Femme Actuelle » fit une superbe couverture représentant deux femmes tendrement enlacées, avec comme titre : « Et si nous nous passions enfin d’eux ?».

 

Bref, rien ne fut épargné  pour que la juste cause de l’homosexualité fût mise à l’honneur aux quatre coins du monde. Le succès fut tel qu’en quelques années elle passa de 8 à 42 % de la population globale ! Quand l’homosexualité eut conquis ses lettres de noblesse, montré son utilité et rendu à l’humanité le grand service de la libérer de l’obligation qu’elle avait de se reproduire exagérément, le professeur Legrand était devenu un homme célèbre et honoré. Lorsqu’il reçut le prix Nobel de la paix, lui qui avait si bien défendu la cause de l’homosexualité, rendit contre toute attente, un brillant hommage à sa femme qui, sur l’instant sembla surprise. En outre, personne ne comprit pourquoi, lorsqu’il termina ses remerciements, il fut secoué d’un long fou rire. En regagnant sa place, encore hilare, il chuchota à l’oreille de son épouse : « Te remercier était bien la moindre des choses… tout ça, c’est quand même grâce à toi ! Si tu ne m’avais pas fait cocu avec l’autre tordu de Lucien, j’aurais jamais eu l’idée de devenir pédé ! »

 

Jacques NOZICK

 

 

Par JEN - Publié dans : Textes, essais, nouvelles, citations, romans - Communauté : Ecrire
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Mercredi 27 octobre 2010 3 27 /10 /Oct /2010 18:36

 


 Au ministère, chacun vous dira qu’Eugène Boudin est un artiste et même une sorte d’expert capable de citer tous les mouvements de la peinture, les dates et jusqu’à la liste des exposants au salon de 1931. Pourtant rien ne prédisposait le jeune Eugène à devenir un artiste. À l’école communale, alors que ses copains l’appelaient du sympathique surnom de « Saucisse », il avait découvert avec soulagement qu’on peut s’appeler Boudin et devenir un peintre célèbre comme le fut Eugène Boudin (1824 – 1898), fort connu pour ses marines et pour avoir été précurseur des impressionnistes. A partir de ce moment, quand on lui demandait de décliner son identité, il épelait son patronyme et ajoutait avec une pointe de fierté : « comme le célèbre peintre ». A neuf ans, il était capable de réciter d’une traite toute la carrière de son illustre homonyme. Puis, vers douze ans, grâce à Boudin, il découvrit: Monet, Corot et les impressionnistes. Plus tard, il continua ses investigations méticuleuses et inventoria les différentes écoles de peinture des différentes époques. Il consigna tout ce qu’il découvrait dans des fiches, référencées par un classement astucieux accessible par noms, lieux, dates, ou influences. Tant et si bien qu’à l’âge de dix huit ans, il était devenu un expert… en matière d’archivage.

 

Cependant, son ambition ne s’arrêta pas là : maintenant qu’il avait des lumières sur l’histoire de la peinture, il voulut devenir peintre. Ce ne fut pas exactement la vocation artistique en elle-même qui poussa Eugène Boudin dans cette voie. Ce fut plutôt l’envie de se choisir un pseudonyme car rêve secret était, en effet, de pouvoir oublier qu’on l’avait appelé « saucisse » toute sa jeunesse.  Il réfléchit longuement pour trouver le pseudonyme qui en impose. Il faillit adopter « Eugène Miraflore », mais on lui dit que passer de Boudin à Miraflore, c’était un peu beaucoup. Alors il se rabattit sur « William Chevillard » : on lui fit remarquer que si l’ensemble était bien français et assez élégant, les initiales l’étaient moins. Son  choix final se porta sur  « Evariste Blanchard », qu’il jugea une heureuse combinaison d’un prénom sophistiqué, d’un nom simple et dont les initiales présentaient l’avantage d’être identiques aux siennes. Maintenant qu’il avait un pseudonyme, il s’essaya au dessin, mais le résultat fut décourageant. Il tenta la gouache, mais ce ne fut guère mieux. Un jour qu’il avait laborieusement réalisé une reproduction d’après la Joconde, il demanda à la concierge qui passait par là, de lui donner son avis :

-       C’est bien ce que vous faites, Monsieur Eugène, mais quand même, celui-là, j’aimerais pas le rencontrer le soir au coin d’un bois… on dirait Frankenstein !

Pour tout autre, un tel avis aurait mis un terme définitif à toute carrière de peintre, mais il en fallait plus pour décourager Eugène qui se rabattit sur l’aquarelle, technique plus indulgente dans mesure où elle autorise le flou réputé artistique. Ce fut aussi à cette période qu’il adopta délibérément l’allure artiste : pantalon de velours, feutre mou, écharpe rouge et même la pipe. Si bien que quand il se promenait avec son carton à dessin, il avait tellement l’air d’un vrai peintre que les gens dans les expositions lui demandait des renseignements.

 

À vingt ans, sur les conseils de ses parents, il passa un concours administratif et fut reçu. Il entra donc au ministère par la petite porte. Rapidement ses talents d’archiviste qu’il avait si bien cultivé dans sa jeunesse furent reconnus et une belle carrière de fonctionnaire s’ouvrit à lui. Il continua cependant à taquiner le pinceau encore quelque temps, bien que sa production resta très en dessous de ses illusions. Un jour qu’il venait d’achever une aquarelle qu’il trouvait particulièrement réussi, Eugène sollicita de nouveau l’avis de sa concierge. Celle-ci qui, à défaut de culture artistique, avait un solide bon sens lui dit :

-       C’est quand même un peu flou, non ?

-       Regardez surtout l’ensemble, le jeu des couleurs, que voyez-vous ?

-       C’est la Bretagne peut être... à cause de la pluie.

Eugène dissimula prestement la carte postale d’un paysage de Provence qui lui avait servi de modèle et remercia l’aimable concierge. Il constata alors avec surprise que le tableau, réinterprété comme paysage breton, devenait une réussite au-delà de ses espérances. C’était même ce que, par le hasard le plus total, il avait fait faire de mieux. Il se dit alors modestement, que l’art a des raisons que la raison ignore et intitula alors son œuvre : « Rêve de Bretagne ». Il la signa d’un E.B. aussi visible que possible.

 

Plus tard, Il se fit faire des cartes de visite sur lesquelles était inscrit : « Évariste Blanchart – artiste ». Si bien que, quand il monta en grade, personne au ministère n’osa plus l’appeler Boudin. Les subordonnés lui donnaient du « M. Blanchart » avec déférence pour montrer qu’ils s’adressaient prioritairement à l’artiste. Toutes ses lettres administratives devinrent sobrement signées E.B. Son look de peintre s’affina avec le temps : il s’était ajouté un foulard de soie pour orner son col et arborait des pochettes du plus bel effet.

 

Suivant un principe bien connu « chacun est promu à sa limite d’incompétence ». Cependant, certains, plus doués, inconscients ou tricheurs font davantage illusion. La règle du jeu étant de donner le change et de s’appliquer à sauvegarder les apparences, fussent-elles trompeuses. En ce domaine, Eugène ne craignait personne. Dans son bureau étaient à présent exposées des reproductions de tableaux de maîtres et au milieu de ces chefs-d’œuvre de tous les temps trônait une aquarelle, avec une plaque signalétique, comme dans les musées, sur laquelle on pouvait lire : « Rêve de Bretagne ».

 

Sa carrière « d’impressionniste tardif », comme il se qualifiait, fut néanmoins éphémère et incertaine car il n’arriva jamais à égaler l’excellence de ce tableau, qui marqua l’apogée et la fin de sa production artistique. Il continua néanmoins à soigner inlassablement sa réputation d’artiste. Se faisant inviter dans les expositions et les galeries, s’efforçait de figurer sur les photos lors des vernissages. Il arriva d’ailleurs à se constituer un recueil de coupure de journaux pouvant laisser croire que sa présence était indissociable de la vie artistique parisienne. A force de côtoyer les innombrables snobs qui se répandent en commentaires sur la moindre croute, il en était arrivé à passer pour un amateur éclairé. D’autant qu’il véhiculait volontiers tous ces petits potins qui réjouissent le marché de l’art et font monter la cote des tableaux. Les marchands s’en étant aperçus prenaient soin de lui envoyer des invitations qu’il distribuait généreusement au ministère.

 

A ceux qui s’étonnaient parfois qu’un authentique artiste comme lui se soit égaré dans l’administration, il répondait modestement :

-       Ai-je vraiment fait le bon choix, je me le demande parfois ? Cependant personne n’est maître de son destin, surtout en matière d’art où tout est si complexe.

 

Jacques NOZICK

Par JEN - Communauté : papierlibre
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